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Full text of "La Havane par Madame la comtesse Merlin.."


SgSjsë-ï ï '. * * 







THE LIBRARY OF THE 

UNIVERSITY OF 

NORTH CAROLINA 




ENDOWED BY THE 

DIALECTIC AND PHILANTHROPIC 

SOCIETIES 



FI799 

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t. 3 



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— 1w . -JJ-r 



UNIVERSITY OF N.C. AT CHAPEL HILL 




This book is due at the WALTER R. DAVIS LIBRARY on 
the last date stamped under "Date Due." If not on hold it 
may be renewed by bringing it to the library. 



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DUE 



RET. 



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DATE 
DUE 




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in 2012 with funding from 

University of North Carolina at Chapel Hill 



http://archive.org/details/lahavaneparmadam03merl 



LA HAVANE 



TOME III 



TVP. LACRAMPE ET COMP. , RIE DAMIËTTE , 2. 



LA 

HAVANE 



P A R M A D A M E 



LA COMTESSE MERLIN 



TOME TROISIEME 



PARIS 

AMYOT , LIBRAIRE-ÉDÏTEUh 

6, RUE DE LA PAIX 

1844 



LETTRE XXVIII 



SOMMAIRB 



Civilisation intellectuelle de la Havane. — On ne saurait pre- 
scrire des limites à la pensée. — La lumière de la science 
pénètre partout. — Mouvement général et magnétique de la 
pensée. — Position avantageuse de Cuba, favorable à l'in- 
struction de ses habitants. — Puisqu'on ne peut pas arrêter 
le mouvement civilisateur, il faut l'encourager pour pouvoir 
le guider. — Les Havanais fondent une académie littéraire. 
— Le capitaine-général la dissout. — Chaires de sciences et 
de littérature interdites. — Les Havanais envoient leurs en- 
fants à l'étranger pour les élever. — Ordre supérieur aussi- 
tôt de les faire rentrer. — La courtisanerie et l'intérêt ob- 
tiennent ce qu'on a refusé à la justice. — Un collège s'éta- 
blit à la Havane. — D'autres se forment à l'abri du pre- 
mier. — Le gouvernement ne donne point de fonds pour ces 
établissements, qui sont seulement tolérés. — Le riche qui 
paie y est seul admis. — Le fils du pauvre n'a qu'à être 
mendiant ou bandit. — Les amis du pays. — Petit nombre 
d'écoles primaires défrayées par les habitants. — Le gou- 
vernement reçoit de Cuba et ne lui donne rien. — Résultat 
déplorable de cette parcimonie. — Représentation théâtrale 
en faveur de l'instruction publique. — Efforts honorables de 
la société patriotique. — Don Luis de Las Casas, gouverneur- 
général, abandonne une partie de son propre revenu pour 
l'instruction primaire. — Il fait allouer un revenu pour cet 
III. 1 



objet, provenant d'une contribution sur les habitants. — Le 
gouvernement s'en empare. — Deux casernes et un collège 
dans un couvent habité par des dominicains. — Heureuse 
idée du général Tacon. — Le cliquetis des armes, la voix du 
professeur et le chant des moines. — Marée montante de 
civilisation. — Musée d'histoire naturelle. — Académie de 
dessin. — Nos illustres. — Saco. — José de la Luz. — Do- 
mingo del Monte. — Montalvo. — Avenir de la civilisation 
intellectuelle. 



LETTRE XXVIII 



A M. LE DUC DECAZES. 



Havane, 9 juillet. 

En essayant, mon cher due, de vous donner 
quelque idée de l'éducation à la Havane , je 
me trouve placée entre deux impressions contra- 
dictoires : la conscience d'un progrès irrécusa- 
ble et qui ne cesse de s'accroître , et le sen- 



4 LA HAVANE. 

timent vif de ce qui nous manque, de notre 
infériorité relative, et du peu de secours que 
rencontre parmi nousle mouvement ci vili sa- 
teur. 

Le besoin de l'instruction est vif, l'avidité 
des connaissances extrême; les intelligences 
sont promptes, les âmes préparées, les mœurs 
accessibles à toute amélioration ; pas un rayon 
qui parle de l'Europe dont la chaleur ne nous 
pénètre en même temps que sa lumière, et qui 
ne soit salué par l'enthousiasme créole. Cepen- 
dant quelles imperfections, quelles lacunes, ou 
plutôt quel néant dans l'organisation de notre 
instruction publique, dans les tendances de no- 
tre éducation privée ! 

La même crainte qui a empêché jusqu'ici la 
métropole de nous donner un gouvernement et 
des lois l'empêche de nous donner une éduca- 
tion. Il y a danger pour elle dans cette dernière 
faute , plus encore peut-être que dans les deux 
premières. La forêt des vieilles lois peut ob- 
struer le sol et ne pas permettre à l'équité de 



LETTRE XXVIII. 5 

se faire jour. On peut, après tout, faire durer 
par la force les traditions de l'autocratie pa- 
triarcale et militaire; mais on ne prescrit pas à 
la pensée de rester immobile dans de certaines 
limites. 

La science nous vient de l'Europe et de l'A- 
mérique septentrionale , par les voyages , les 
livres , les communications orales , et par ce 
mouvement magnétique, le plus grand des phé- 
nomènes moraux, qui ne permet à aucune lati- 
tude de rester étrangère à ce qui se passe sous 
les latitudes plus éloignées. Il n'y a point, vous 
le savez, mon cher duc, de murailles pour la 
pensée; et cela est si vrai, que la civilisation 
chinoise elle-même va être entamée tout à 
l'heure par la guerre, introductrice brutale de 
la lumière européenne. 

Pour nous , nous n'avons pas besoin de 
moyens si violents; la zone torride n'est pas 
éLeinte dans nos veines; elle fait bouillonner 
plus ardente la sève du sang espagnol. Tout 
nous rattache au vieux continent , le passé de 



8 LA HAVANE. 

nos souvenirs, le présent de notre industrie, 
l'avenir de notre société. Nos communications 
sont fréquentes , et même , en enchaînant la 
presse par la censure, en fermant nos ports à 
tous les livres d'Europe, on ne peut ni enchaîner 
les pas des jeunes créoles , ni imposer silence 
à cette grande voix qui émane des États- 
Unis comme des rives du Gange, du golfe de 
Saint - Laurent comme des Palus - Méotides , 
de l'Europe qui s'endort comme de l'Asie qui 
s'éveille. 

La position insulaire, l'activité industrieuse 
et le commerce , source de richesses indispen- 
sables à nos créoles, facilitent encore cette in- 
struction, pour ainsi dire spontanée, dont il est 
impossible de les priver, et qui s'empare si ai- 
sément de la souplesse de leurs organes et de 
l'heureuse promptitude qui caractérise leurs 
esprits. 

Ils savent très-bien ce que c'est qu'un collège 
en France , quelles sources érudites ne cessent 
de couler en Allemagne , combien de connais- 



LETTRE XXVIII. 7 

sances on exige d'un gradué d'Oxford ou de Cam- 
bridge : — les efforts de quelques vrais sages , 
pour populariser la science en la confondant 
avec le sentiment religieux ; ne leur sont pas 
ignorés. 

Ils savent qu'il y a des populations entières 
de Danois et de Suisses qui lisent, prient, tra- 
vaillent et prospèrent sous la loi de la plus ad- 
mirable combinaison d'énergie intellectuelle et 
d'élévation morale que le législateur ait jamais 
réussi a développer. 

Du moment où il est impossible d'étouffer les 
rayons lumineux qui partent de tous les points, 
le meilleur parti serait de les admettre sous la 
condition de les diriger. Les désirs contrariés, 
les penchants réprimés, les volontés enchaînées 
offrent plus de dangers que les mêmes puis- 
sances n'en offriraient librement asservies à une 
direction utile : la poudre à canon, qu'est-elle, 
après tout? — une force comprimée. 

A la mort de Ferdinand YH , lorsque l'Espa- 
gne aristocratique essayait d'imiter la culture et 



8 LA HAVANE. 

la civilisation de la France et de l'Angleterre , 
quelques Havanais, profitant du mouvement 
donné par la mère patrie, obtinrent la permis- 
sion de former une académie littéraire, titre 
peut-être assez mal choisi, mais qui, enfin, con- 
tenait un avenir et un espoir d'amélioration 
intellectuelle. Mais, à peine la permission accor- 
dée, le capitaine-général vit dans celte institu- 
tion un germe de réforme politique et un foyer 
dangereux. On cojnmença par la suspendre ; 
quelques mois après, elle fut dissoute. Plus d'une 
fois il est arrivé à des jeunes gens instruits de 
réclamer la permission de fonder et de desser- 
vir à leurs frais plusieurs chaires de littérature 
et de sciences; ce fut en vain : la même ter- 
reur retint notre gouvernement. En l'absence 
de tous moyens d'instruction, beaucoup de 
pères de famille prirent le parti d'envoyer 
leurs fils à l'étranger, puiser aux sources les 
plus abondantes la science dont leur pays était 
privé. 

Dès qu'on le sut à Madrid , un ordre royal 



LETTRE XXVIII. 9 

vint enjoindre aux habitants de Cuba de faire 
revenir, dans le plus bref délai, tous les jeunes 
gens qui recevaient leur éducation à l'étranger, 
avec défense de recourir jamais à de pareils 
moyens. Comme la plupart des tyrannies exa- 
gérées, cette défense a fini par tomber dans une 
espèce de désuétude, et a fait place à une tolé- 
rance qui laisse encore la porte ouverte à l'ar- 
bi traire. 

Ce fut au moment de cet incroyable rappel, et 
pendant la dictature du général Vives, qu'un 
Espagnol entreprenant obtint du gouverneur, 
son concitoyen et son protecteur, la permission 
de fonder un collège qui, dans de telles circon- 
stances, offrait une perspective de gains assu- 
rés et considérables. 

Quelques autres institutions du même genre 
se formèrent ensuite, mais toujours sous la 
main et par les frais des particuliers. Les bas- 
ses classes manquaient totalement d'instruction 
primaire; le gouvernement n'avait pas voulu 
établir une seule école à son compte. Si les 



10 LA HAVANE. 

fils des riches n'obtenaient qu'à grand' peine 
l'instruction nécessaire, comment les fils des 
pauvres l'auraient - ils obtenue ou acquise, 
sans une école fondée par le gouvernement, 
sans un instituteur payé par les deniers pu- 
blics? 

Celte situation, propre à faire des assassins et 
des bandits plutôt que des citoyens, a éveillé 
l'intérêt généreux de quelques-uns de nos 
compatriotes, qui se sont réunis pour former 
une société d'Amis du pays (sociedad de Amigos 
del pays), société occupée d'ailleurs de beau- 
coup d'autres détails, et qui n'a, pour entretenir 
et propager l'instruction publique dans l'île, que 
les fonds peu considérables fournis par les 
souscriptions annuelles de ses membres. Aussi, 
les écoles primaires sont-elles encore en petit 
nombre ; et cette colonie, qui envoie 50 à 60 
millions de francs par an à la métropole, ne 
peut en obtenir un maravédis pour élever ses 
enfants. 

Vous ne verrez pas sans intérêt, mon cher 



LETTRE XXVIII. 11 

duc, le document suivant, qui semblera curieux 
à votre expérience d'homme d'État, et qui vous 
apprendra qu'en 1836, sur 417,545 Havanais 
libres, blancs ou de couleur, 9,082 seulement 
assistaient aux leçons des écoles. Sur ces 
417,545, il y avait 99,599 enfants de couleur, 
libres, de cinq à quinze ans. Si l'on réfléchit que 
le reste de la population , appartenant à une 
époque antérieure, a reçu nécessairement un 
degré d'instruction beaucoup moins étendu, et 
que même aujourd'hui le nombre des enfants 
que l'on instruit ne dépasse pas 9,000, on sera 
effrayé de la profonde ignorance dans laquelle 
languit sans secours supérieurs la population de 
notre île. 

En 1836, 90,517 enfants restaient absolu- 
ment sans éducation et sans instruction; au- 
jourd'hui, le nombre dépasse 100,000, car la 
population s'est accrue, et les écoles primaires, 
toujours dénuées de ressources, n'ont pas pu 
la suivre dans son accroissement. 

Au milieu de tant de détresse, et ne pouvant 



12 LA HAVANE. 

rien obtenir du gouvernement, les Havanais eu- 
rent recours, — le croiriez- vous? — à la caisse 
du théâtre et à l'argent des bals masqués pour 
fonder des écoles. Ce fait révèle à la fois l'ar- 
deur du bien et la sociabilité qui distingue avec 
honneur le caractère havanais. — Mais pauvre 
pays, que celui où le bal masqué fonde une 
école, et où le Domino noir sert à l'éducation 
du pauvre ! . . . 

C'est surtout à la Havane et aux environs que 
les efforts de la société patriotique fondée en 
1793 par le gouverneur don Luis de Las Casas, 
commencent à fructifier. Certains noms parais- 
sent doués d'une vertu magique, — tel est celui 
de Las Casas. 

Don Luis de Las Casas a sacrifié une fortune 
de 11 à 12,000 piastres do revenu pour répan- 
dre l'instruction primaire dans notre île; l'in- 
stitution fondée par lui lutte encore avec un 
courage vraiment admirable contre les injusti- 
ces les plus flagrantes et le dénûment le plus 
absolu. 



LETTRE XX VIII. 13 

Un fait de l'administration du général Tacon 
peint admirablement le degré d'intérêt que nos 
enfants ont inspiré jusqu'à présent à nos gou- 
vernants. Ce chef aimait à s'entourer de trou- 
pes prêtes à marcher et à le défendre; il s'était 
placé entre deux casernes , l'une à l'avant- 
garde, celle de la Fuerza, et l'autre à T arrière- 
garde, qu'il avait établie dans le couvent de 
Saint-Dominique, où se trouvait la bibliothè- 
que de l'université. 

On chercherait en vain à se faire une idée du 
spectacle confus que présentait un collège oc- 
cupé à la fois par des soldats, des moines domi- 
nicains et des écoliers ; le bruit des comman- 
dements militaires se mêlait à la voix des pro- 
fesseurs, et le cliquetis des baïonnettes aux lec- 
tures et aux examens. Le couvent de Saint- 
Dominique est très-petit et les bâtiments en sont 
incommodes : vous jugez sans peine quelles 
bonnes éludes pouvaient faire les jeunes Hava- 
nais dont les parents payaient pension. — Cet 
état de choses dura environ cinq ans. 



14 LA HAVANE. 

Une fois le régiment sorti du cloître pour al- 
ler habiter sa nouvelle caserne, les études re- 
prirent leur cours, et la bibliothèque, trans- 
portée dans des salles plus convenables, ne cessa 
pas de s'enrichir, grâce à la générosité des ci- 
toyens : elle compte aujourd'hui plus de six 
mille volumes; il n'y en avait que trois mille en 
1837. 

Ne vous semble-t-il pas voir une marée mon- 
tante de civilisation lumineuse se jouant des di- 
gues et des volontés contraires, et s'avançant 
lentement par un progrès presque insensible 
mais assuré? 

Nous avons déjà un musée d'histoire natu- 
relle dirigé par l'infatigable et intelligent don 
Felipe Porz, et une académie de dessin, établie 
en 181 S par l'intendant don Francisco Rami- 
rez, auquel le pays doit et conserve une si vive 
reconnaissance. 

Il n'y a pas une tentative de développement 
intellectuel qui ne rencontre chez nos créoles 
une sympathie active et désintéressée, pas un 



LETTRE XXVIII. 15 

de leurs enfants qui, après avoir voyagé en Eu- 
rope, n'enrichisse son pays des lumières de la 
civilisation : conquêtes inévitables que le temps 
nous apporte et qui s'accroissent à l'arrivée de 
chaque navire qui entre dans nos ports. Aussi, 
malgré la situation que je vous ai signalée, mon 
cher duc, le nombre et la valeur des hommes 
distingués dont notre île s'honore dépassent- 
ils tout ce que l'on pourrait attendre ou es- 
pérer. 

Économistes habiles, écrivains remarquables, 
savants qui se placent au courant et au niveau 
de tous les progrès européens, publicistes, 
poètes même, nous avons tout cela; il ne 
manque peut-être que des circonstances fa- 
vorables pour que les noms de don José- 
Antonio Saco, de don José de la Luz, de don 
Domingo del Monte, s'environnent d'un éclat 
européen. 

Don José de la Luz est un esprit fin, péné- 
trant, chimiste de premier ordre, remarqua- 
ble philologue, spirituel écrivain. Les ouvra- 



16 LA HAVANE. 

ges polémiques publiés par don José-Antonio 
Saco, député de l'île de Cuba, sur les inté- 
rêts et la situation des Antilles espagnoles, se 
feraient estimer dans tous les pays du monde, 
par la netteté des aperçus, la force des idées, 
le tissu serré des déductions et la fermeté con- 
cise du style. Il n'y a pas d'intelligence plus lu- 
cide ni de publiciste plus habile pour classer 
les faits et en tirer les conséquences que don 
Domingo del Monte, dont les écrits nombreux 
seraient un honneur pour la France et pour 
l'Angleterre. 

Je suis loin de nommer et même d'indiquer 
tous ceux de mes concitoyens, voyageurs eL 
érudits, qui se distinguent dans cette carrière 
des lettres et de la civilisation, même parmi les 
gens du monde et les propriétaires. 

Plusieurs, qui ne professent pas le métier des 
lettres, mais que leur instruction et la direction 
de leur esprit distinguent également, secondent 
de tous leurs efforts, de toute leur activité, le 
progrès national. 



LETTRE XXVIFI. 17 

Il m'est permis de citer au premier rang 
mon oncle, don Juan Montalvo, qui ne cesse 
pas de mettre au service de ses concitoyens 
et de toutes les améliorations intellectuelles et 
matérielles les ressources de son esprit et 
de sa fortune. Aussi, malgré toutes les en- 
traves qui l'enchaînent, cette île, qui ne pos- 
sédait en 1792 qu'une seule école de grammaire 
et d'orthographe (celle du mulâtre Mélendez), 
a-t-elle secoué aujourd'hui les langes de l'igno- 
rance. 

Personne n'oserait plus dire, comme en 1793, 
qu'il ne faut pas apprendre à lire aux filles. 
Dans le cabinet des nobles, dans le salon des 
riches, dans la boutique des marchands, vous 
retrouverez la même aspiration vers le savoir; 
mais plus bas, l'absence totale de l'éducation 
populaire produit ses fruits amers. Des bandes 
d'enfants de la campagne, sans instruction, sans 
souliers et sans pain, s'en vont de métairie en 

métairie, demandant l'aumône, suppléant à 

m. s 



18 LA HAVANE. 

l'aumône par le vol, faisant la petite guerre et 
se préparant au brigandage et à la misère, 
tandis que les petits nègres, que l'on plaint tant, 
dorment, travaillent et vivent en paix sous le 
toit de leurs maîtres. — Livrées à elles-mêmes, 
comme leurs frères, dès qu'elles peuvent se suf- 
fire par la mendicité, les filles des pauvres, à 
qui on ne peut ouvrir ni asile ni école, vont 
aussi tomber dans ce gouffre toujours béant de 
la corruption et du vice. 

Il est impossible qu'une telle situation se 
perpétue. 

Tous les perfectionnements se tiennent : 
quand une population blanche plus consi- 
dérable cultivera les savanes aujourd'hui dé- 
sertes de notre île féconde, l'éducation pri- 
maire continuera et développera son mouve- 
ment progressif. Telle est la nécessité irrésis- 
tible de ce mouvement, qu'il se fait sentir sur 
les points les plus éloignés du foyer de notre 
civilisation : on voit juxtaposés, par un bizarre 



LETTRE XXVIII. 19 

contraste, les plus antiques traditions à côté 
d'un collège moderne, et une gazette élégam- 
ment écrite, dans une ville où l'on parle en- 
core le vieux langage castillan de Cervantes et 
de Lope de Yéga. 

Ce phénomène vous amuserait si vous par- 
couriez les hatos de Puerto- Principe; là, 
vous ne trouveriez ni serviettes, ni nappes, ni 
faïence, mais des articles, un journal, imprimés 
à la ville même de Puerto-Principe, et tout pé- 
tillants d'une satirique et spirituelle élégance, 
qui ferait honneur à la plume d'un homme de 
cour. Et notez bien que le commerce, l'indus- 
trie et les communications manquent absolu- 
ment à celte partie de notre île, coin de terre 
isolé du reste du monde et séparé de nos côtes 
populeuses par des distances immenses et des 
chemins impraticables. 

Tels sont les éléments de civilisation intellec- 
tuelle que possède la génération présente de 
Cuba; éléments bien incomplets sans doute, 



20 LA HAVANE. 

mais dont la force ascendante ne peut être 
niée. 

Un fait remarquable, et que vous apprécierez 
mieux que personne, c'est que cette ardeur d'in- 
struction dont les Havanais s'assouvissent dès 
qu'ils le peuvent, malgré tous les obstacles, ce 
besoin de répandre la lumière et de la léguer à la 
génération qui va suivre, ne se mêlent à aucune 
velléité de révolte ou d'émancipation. Us se 
croient d'autant plus Espagnols qu'ils sont meil- 
leurs patriotes. Ils ne voient dans l'accroisse- 
ment de leur force intellectuelle que leur in- 
térêt et leur bien-être. Rien d'hostile, de hai- 
neux ou de violent. La civilisation n'est pas, 
dans leur pensée, un motif de détachement et 
d'insurrection, mais une garantie de fidélité en- 
vers la métropole. 

Les hommes politiques jugeront cette situa- 
tion. Espérons que l'Espagne comprendra tous 
les avantages de sa position. Il est rare, vous le 
savez, mon cher duc, que l'intérêt d'un gouver- 



LETTRE XXVIII. 21 

nemenl se lie d'une manière aussi intime à 
l'intérêt des gouvernés, et que l'appui donné 
généreusement au désir de la nation soit pour 
lui le moyen véritable et définitif d'échapper à 
tous les dangers futurs. 




LETTRE XXIX 



SOMMAIRE 

Las Pascuas de San-Marcos. — Le repas havanais. — Le bal. 

— La table de pharaon. — Les amants. — Claudio de Pinto. 
Conchita. — Conversation tendre des deux amants. — Dé- 
pit, séduction. — La vaca. — L'ami Manolito. — Conversa- 
tion de deux lions des tropiques. — Profit inique. — Con- 
chita et Carmen Marena. — Départ pour les quintas. — Ter- 
reur nocturne. — Souper. — Crainte et pudeur. — La né- 
gresse corrompue. — Combat , frayeur. — Conchita suc- 
combe. — Beauté de la campagne de San-Marcos. — C'est 
le tour de don Tadeo. — L'hospitalité. — Naïveté d'une 
jeune fille. — Arrivée du capitaine Marena et sa femme. — 
Trahison de Claudio. — Conchita le devine. — Sa douleur, 
son désespoir. — Promenade au bois de carias bravas. — 
Conchita se retire. — Déclaration de Claudio. — Le guardiero. 

— Retour chez don Tadeo. — Candeur de Conchita. — Re- 
pas joyeux. — Claudio ne s'occupe que de Carmen. — Dé- 
sespoir de la jeune fille. — Elle retourne chez elle. — Le 
verre devin de Champagne. — La cavalcade. — Chute de Car- 
men. — Claudio la sauve. — On le couronne. — La savane. 
— Le pharaon sur la pelouse. — Les affaires galantes de Clau- 
dio avancent. — Le lendemain. — Réveil de Conchita. — 
La négresse Francisca lui raconte les scènes de la veille. — 
Un nouveau caractère se développe chez la jeune fille. — Sa 
fureur ; son mépris pour son séducteur. — Elle va au bal le 



soir. — Sa gaieté folâtre, sans exaltation. — Carmen et Claudio 
disparaissent. — Promenade nocturne. — Chants du gua- 
jiro. — Scène d'amour sous les canas bravas. — Scène tra- 
gique. — Assassinat. — Le nouveau Caïn. — On transporte 
la victime à la maison. — On cherche Claudio. — On ne l'a 
point trahi. — Conchita se meurt. — L'amour de Claudio 
se rallume. — La jeune fille convalescente. — Elle refuse 
la main de Claudio, sans dévoiler son secret. — Désespoir 
de celui-ci. — Douleur des parents de Conchita. — Silence 
obstiné de celle-ci. — Langueur de Conchita. — Elle renvoie 
sa négresse et va à l'église. — On la cherche en vain. — Elle 
était morte. 



LETTRE XXÏX 



A MADAME 



G était clans le district de San-Marcos , le jardin 
magique de notre île , et pendant les fêtes de 
Pascuas , qu'on va chercher avec ardeur les 
plaisirs de la campagne et les fêtes des villes. 
Dans l'après-midi , on se met en course pour 
les promenades. Quitrines et chevaux de glisser 
à travers les superbes colonnades de palmiers, 



26 LA HAVANE. 

roulant sur le sable rouge et jonché de fleurs 
d'orangers. Puis, courant dans ces labyrinthes 
de végétation colossale et de plantes parasites , 
dont l'étourdissante richesse se présente sous 
toutes les formes, sous toutes les couleurs, nos 
jeunes filles se font apporter alternativement 
qui le mamey, qui le caimito ou le zapotillo, car 
tout y est, en fruits et fleurs à la fois, et les ar- 
bres plient sous le poids de leur opulence. Au 
milieu des rires et des caprices d'un appétit 
trop bien servi, parfois une de nos jeunes filles , 
voulant atteindre elle-même de sa volante le 
fruit qui pend sur sa tête , se trouve enchaînée 
par les fleurs et les lianes qui se jouent dans 
l'air. Un combat s'établit, et si elle perd quel- 
ques-unes de ses boucles d'ébène , elle gagne 
souvent une couronne. Mais les voilà rentrées 
et toutes réunies chez un des propriétaires de 
caféterie ; car chacun , pendant les Pascuas , 
est obligé de fêter les autres à son tour. 

Le repas est somptueux. La cuisine créole et 
la cuisine française rivalisent de recherches. On 



LETTRE XXIX. 27 

ne voit pas de primeurs, il est vrai : tous les 
fruits sont dans une maturité parfaite. Le dîner 
est servi sous une lente, au milieu du jardin. 
Au moment d'enlever le second service , on 
quitte la table ; les Havanais n'assistent jamais à 
ce révoltant changement de décorations. Une 
promenade de quelques minutes, soit au jardin, 
si on est à la campagne, soit au salon, si on est 
en ville, suffit à des gens bien dressés, pour trans- 
former les restes du service en mille merveilles 
réunies de cristaux et de porcelaines, de cor- 
beilles de fruits et de confitures variées à l'in- 
fini. Et pour couronner tant de friandises , on 
couvre la table de fleurs : sur la nappe, les bords 
des plats, les assiettes et jusqu'aux pieds des 
verres , on en jette partout. . . Vous ne sauriez 
croire , mon amie , l'effet de cette métamor- 
phose magique , de ces parfums enivrants 
qu'exhalent nos fruits, mêlés à l'arôme des 
fleurs. C'est quelque chose de raffiné et bien 
d'accord avec la vie toute sensuelle de ce pays , 
que cette élégance , cette fraîcheur qui succèden t 



28 LA HAVANE. 

immédiatement aux fumées des vins et à l'odeur 
nauséabonde des restes du dîner. 

Après le repas, on se rencontre au bal. Là , 
vous trouverez une grande simplicité. Un sa- 
lon vaste, comme tous les salons du pays, garni 
de chaises de maroquin ou de paille très-fine ; 
des galeries spacieuses , éclairées par des bou- 
gies de cire vierge dans des lanternes de cristal. 
Du reste , point de dorures, point de rideaux ni 
de meubles de luxe ; d'immenses portes et fe- 
nêtres ouvertes , donnant en partie sur une cour 
spacieuse qui vous envoie jusqu'au salon la fraî- 
cheur de l'eau de sa fontaine et les tièdes éma- 
nations des corbeilles de fleurs dont elle est 
parée ; puis les jeunes gens de la ville dans des 
tenues parfaites , et des jeunes filles habillées 
de blanc et couronnées de fleurs , voilà l'aspect 
de notre bal de campagne. A peine l'orchestre, 
composé de nègres libres , qui s'avisent aussi 
d'être fashionables et de porter des gants jaunes, 
commence-t-il à donner les premiers accords , 
que danseurs et danseuses, accourant avec ar- 



LETTRE XXIX. 29 

deur , se forment en deux lignes , et la contre- 
danse havanaise commence avec sa grâce indo- 
lente, avec ses syncopes voluptueuses. 

Ce soir-là, l'affluence était grande; les jeunes 
filles , lasses après une contredanse prolongée , 
prenaient quelques instants de repos ; l'orchestre 
gardait le silence, et les causeurs en profitaient 
pour donner l'essor à une de ces martingales 
de voix humaines propres aux pays du Midi , 
et dont le seul rival était l'assaut du tic-tac de 
mille éventails qui fonctionnaient à la fois. Une 
partie des jeunes gens étaient accourus à la ta- 
ble de jeu, du monte (pharaon). 

Les grands seigneurs, les propriétaires opu- 
lents , allaient exposer sur une carte leurs ri- 
ches revenus de l'année, les gens de campagne 
le fruit de leurs labeurs; et celui qui , timide , 
n'osait redoubler la ponte , était bientôt en- 
traîné par l'exemple de sa femme, qui , comme 
toutes les femmes dans le chemin du désordre, 
dépassent en ardeur les hommes les plus ré- 
solus. Parfois quelque grande dame se glissait 



30 LA HAVANE. 

au haut bout de la table , et on voyait glisser 
furtivement de sa petite main souple des mon- 
ceaux d'onces d'or qui surpassaient en poids les 
pontes des autres joueurs. Mais celui qui se fai- 
sait le plus remarquer, c'était le chevalier d'in- 
dustrie; pour lui tout était gain. Quelques jeunes 
gens seuls , sacrifiant en partie une passion à une 
autre , confiaient leur argent à un ami qui tentait 
la fortune pour tous deux, pendant qu'il restait 
au salon pour suivre quelque projet amoureux, 
dont la durée ne devait pas se prolonger au delà 
de las Pascuas. 

De ce nombre se trouvait don Claudio de 
Pinto , dont les amours n'étaient plus un mys- 
tère. Fils d'un riche banquier, la mort de son 
père l'avait laissé maître d'une fortune consi- 
dérable. A peine sorti de l'adolescence, la beauté 
régulière de ses traits, le regard fier et calme de 
ses yeux noirs, longs et à fleur de tête, quelque 
chose de souple et de puissant à la fois dans les 
contours de sa taille élancée et mince , des mains 
admirables , tous ces avantages extérieurs lui 



LETTRE XXIX. 31 

avaient valu des succès incroyables près des 
femmes. Mais un observateur attentif et indiffé- 
rent ne tardait pas à découvrir, à travers la 
beauté régulière de ses traits , une âme inquiète 
et blasée. Les premières impressions de Claudio 
s'étaient développées sous le prisme de l'opu- 
lence , aidé par toutes les faiblesses d'un amour 
maternel peu éclairé. Un grand nombre d'es- 
claves obéissaient à ses moindres caprices. Ses 
parents , dominés toujours par la crainte de le 
contrarier, voyaient sans cesse une maladie ou 
un acte de désespoir dans le nino, à la moindre 
réprimande. Cette faiblesse , dont il savait très- 
bien profiter pour se livrer aux inspirations de 
ses fantaisies, le rendit inapte à profiter des 
leçons qui plus tard lui furent prodiguées. Peu 
studieux, orgueilleux de sa fortune, vain de sa 
beauté et personnel comme tout enfant gâté , il 
n'avait rapporté d'Europe , où il avait été élevé 
depuis Tâge de dix ans, aucun bon enseigne- 
ment applicable à sa vie future d'homme , au- 
cune connaissance utile à son pays. Mais en 



32 - LA HAVANE 

échange, il y avait importé tous les petits ma- 
nèges, les petites perfidies, et toutes ces recher- 
ches dont l'homme corrompu s'entoure pour 
raviver les jouissances décolorées du vice. La 
jeune fille objet de ses assiduités, à peine sortie 
de l'enfance, était encore l'œuvre pure de la 
nature. Sans alliage ni artifice, elle était pleine 
de candeur et d'innocence , mais avec tous les 
penchants tendres et ardents des natures créoles. 
Une éducation simple et bornée, mais honnête, 
l'avait laissée sans sauvegarde contre l'astuce et 
le mensonge , et son âme candide et vraie n'a- 
vait d'autre arme pour se défendre que l'attrait 
du bien , la crainte vague du mal , et cette pu- 
deur instinctive dont la nature a voilé la femme. 
Ses parents , riches bourgeois ignorants et hon- 
nêtes, habitaient toujours la campagne, et ne 
quittaient leur propriété que pour venir tous les 
ans à las Pascuas de San-Marcos , la mère , 
dona Catalina Ovando , pour faire danser sa 
fille, le père, don Antonio Pacheco, pour jouer 
au monte à côté des grands seigneurs. 



LETTRE XXIX. 33 

«r Je garde ton (1) gant, disait Claudio à Con- 
chifa pendant l'intervalle de deux danses, ayant 
le gant de la jeune fille dans ses mains. 

— Et que veux-tu donc en faire ? Ne seras- 
tu pas bien fâché de me voir sortir du bal 
avec la main froide comme la glace ? 

— Que dis-tu, China mia...? Tiens plutôt, 
approche ta main de ma poitrine, je la réchauf- 
ferai si bien , si bien , que tu n'auras plus be- 
soin de gant de ta vie. 

— Ainsi, tu m'aimes donc bien, Claudio? 

— Et lu me le demandes, Conchila ! 

— En vérité , je ne devrais pas te le de- 
mander; car, que pourrais-tu me répondre? 

— La vérité.... que je me meurs pour 
toi!... 

— C'est précisément ce que tu auras dit à 

bien d'autres! Tiens, Claudio, si lu me 

trompes, tu t'en repentiras! 

(1) A la Havane, on n'attache aucune idée de familiarité trop grande 
ou de vulgarité inconvenante à la coutume du tutoiement. Elle est usitée 
comme un signe d'amitié intime et, pour ainsi dire, fraternelle. 
III. 3 



34 LA HAVANE. 

— Eh quoi! tu as le travers d'être jalouse? 

— Tu appelles cela un travers? et crois-tu 
que je puisse voir avec calme les soins que tu 
donnes à la Carmen Marena? Hier encore, tou- 
jours à ses côtés, tu ne t'es occupé que d'elle, 
riant, distrait à me faire pleurer !... Je ne vou- 
lais pas t'en parler; mais , puisque tu l'as pro- 
voqué, je te préviens que cela me déplaît... En- 
tends-tu ? » 

Claudio, qui jusqu'alors avait eu le visage 
incliné et très-rapproché de la jeune fille, se 
redressa sur son siège et se mit à fredonner une 
contredanse, pendant que du bout de ses doigts 
il froissait les coutures du gant qu'il tenait dans 
ses mains. La niiia, à son tour, faisant une gra- 
cieuse moue, tourna la tête d'un autre côté, et 
ils restèrent quelques instants en silence... 
Tout à coup, changeant d'attitude avec une 
brusquerie d'enfant, elle se retourna vers son 
amant. 

« Donne-moi mon gant, Claudio. » 

Le jeune homme, sans lui répondre ni la 



LETTRE XXIX. 85 

regarder, lendit le gant vers elle Mais l'enfant, 
avec un mouvement de colère , le repoussa en 
lui disant : 

« Je ne le veux pas, jette-le à terre. » 

Claudio, sans changer d'attitude, ouvrit la 
main, et le gant tomba. Mais, soit crédulité, soit 
enfantillage, au lieu de s'irriter, comprimant un 
éclat de rire entre les plis de ses lèvres ravis- 
santes, elle dit à son amant avec une sévérité 
affectée : 

« Claudio, relève ce gant et baise-le, si tu 
n'es pas un ingrat. » 

Le rusé galant, jugeant le moment propice , 
ramassa le gant, et, jetant un regard passionné 
sur la pauvre petite, le porta à sa bouche, et l'y 
garda quelques moments pressé contre ses 
lèvres. 

« Ah ! Conchita, lui dit-il , si ce gant était la 
bouche, je n'échangerais pas mon bonheur pour 
celui des anges ! » 

Une émotion délicieuse fit tressaillir les fibres 
de la jeune fille; son corps tremblant s'affaissa, 



36 LA HAVANE. 

et alla trouver le bras de son amant, étendu sur 
le dos de la chaise qu'elle occupait. Son cœur 
frémissait : tout était crainte, délice et frayeur 
en elle : ses tempes battaient avec force, sa 
tête bruissait; et, toute à cette commotion élec- 
trique et saisissante, elle n'osait ni parler ni 
fuir ; elle baissa les yeux, et ses joues se couvri- 
rent d'une pâleur mortelle. Claudio approcha sa 
tête de Conchita; ses lèvres effleuraient son 
cou... il prononça quelques mots à voix basse 
qui firent rougir la jeune fille, et, baissant la 
tête, elle répéta : Non, non, à plusieurs reprises. 
Claudio insista avec des signes évidents d'im- 
patience, d'emportement, qui, sans doute, ef- 
frayèrent l'enfant, car aussitôt elle s'écria : 

« Oh ! no, amor mio! 

— Eh bien, j'y compte, » répondit Claudio 
en se levant, dans la crainte sans doute de 
quelque rétractation. Dans cet instant, ils furent 
accostés par un jeune homme aux cheveux cré- 
pus, aux favoris épais et noirs, dont le visage, 
bruni parle soleil, ne manquait pas d'expression: 



LETTRE XXIX. B7 

« Sais-tu, dit-il à Claudio, que nous avons 
perdu notre vaca (1)? 

— Patience, mon cher. 

— Au moins, reprit l'autre, si tu es mal- 
heureux au jeu , tu ne l'es pas en amour. 
Qu'en dites- vous, mademoiselle?» 

La jeune fille rougit, et d'un air moitié trou- 
blé et moitié enfantin, lui répondit : 

« Allez-vous recommencer vos chirigotas (2)? 
Mais dites-moi plutôt de combien était la vaca. 

— Rien que de vingt onces. 

— Manolito, un mot, » dit Claudio; et em- 
menant son ami, ils allèrent s'établir dans un 
coin, à l'autre extrémité du salon. 

Notre jeune héros avait un de ces esprits com- 
municatifs qui préfèrent la puérile satisfaction 
de raconter leurs bonnes fortunes au plaisir 
d'en jouir. Il ne larda pas à faire part à son 
ami de la conversation qu'il venait d'avoir avec 



(1) Fâche, pari. 

(2) Mauvaises plaisanteries. 



38 LA HAVANE. 

Conchita, et le plan qu'il allait mettre en œuvre 
pour abuser de son innocence. 

« Et crois-tu qu'elle soit assez niaise ou as- 
sez madrée pour se prêter aux combinaisons 
de ton savoir-faire? 

— Vous êtes un imbécile, camarade. 

— C'est possible, mais j'ai peine à croire 
qu'une femme se laisse attraper par toi et soit 
dupe de tes manèges. 

— Mais, mon cher, tu ne sais donc pas que 
la muchacha ( la jeune fille ) a été élevée à 
la campagne, qu'elle n'a jamais vu le monde 
qu'à las Pascuas de San-Marcos, et qu'elle croit 
que je l'épouserai? D'ailleurs, je suis fort bien 
dans la maison : on me traite en prétendant, et 
on me gâte en conséquence ; enfin les parents 
m'ont forcé d'accepter l'hospitalité pendant les 
fêtesde San-Marcos, dans leur propre cafetal, où 
je suis installé ; il est vrai qu'on me surveille 
terriblement ; mais pour l'amour et pour le 
diable il n'y a pas de serrures. 

— Eh bien , tiens , je serai fâché si tu la 



LETTRE XXIX. 30 

perds ; car elle est candide et belle comme une 
étoile ! Je crois même que j'en suis un peu 
amoureux ! . . . 

— Essaie donc, mon ami ; si tu peux réussir, 
je te céderai tous mes droits. Vois comme je 
suis généreux, je te permets la lutte. 

— Non, je ne suis pas ce soir en casaca (en 
habit), et ensuite tu as trop d'avantage sur moi, 
tu loges chez elle.... Pourtant, que feras-tu si 
cette intrigue se découvre? 

— Je ferai d'abord en sorte de la cacher, et 
si on l'apprend plus tard, peu m'importe... Mais 
regarde, Manolito; Carmen Marena qui arrive 
avec son mari. 

— Oui, je les vois d'ici.... le mari place sa 
femme justement à côté de Conchita, et... le 
voilà qui vient vers nous. 

— Tant mieux! il me servira de prétexte 
pour ne plus me rapprocher de la nina; elle 
est tant soit peu capricieuse, et pourrait avoir 
changé d'avis.... Écoute, Manolo : aussitôt 
que tu entendras la contredanse, invite la Con- 



40 LA HAVANE. 

chita à danser; je veux l'éviter, car si elle hé- 
site de nouveau, je n'aurai plus le temps de la 
persuader. » 

Il finissait ces mots , lorsqu'ils furent ac- 
costés par le capitaine Marena, homme ro- 
buste et endurci dans les camps, dont les ma- 
nières étrangères annonçaient plutôt les habi- 
tudes de garnison que les formes délicates et 
recherchées des salons. 

« Bonjour , Claudio , dit - il en embrassant 
notre héros... et toi, mauvais sujet, ajouta-t-il, 
frappant de sa main l'épaule de Manolito; je 
parie que vous méditez quelque attaque im- 
prévue... eh? 

— Nous parlions du dîner de demain dans 
le cafetal de don Tadeo ; vous y viendrez, ca- 
pitaine? 

— Certainement je n'y manquerai pas : c'est 
un homme qui sait vivre et traiter ses amis; 
on fait très-bonne chère chez lui, et j'y serai 
de bonne heure avec ma femme... Ah! et la 
manigua (le pharaon), l'aurons-nous? 



LETTRE XXIX. 41 

— Sans aucun doute, » répondirent les jeu- 
nes gens. 

La musique se fit entendre , et chacun de 
chercher sa danseuse pour prendre place à 
la contredanse. Manolito courut vers la belle 
Conchita , pendant que Claudio cherchait à se 
débarrasser du tenace capitaine; mais en vain, 
il fallut supporter une bordée de questions. 

« Allons , voulez-vous faire une vaca avec 
moi? 

— J'en ai déjà perdu une. 

— De combien? 

— De vinçt onces. 

— Eh bien ! donnez-m'en encore deux et je 
vous regagnerai la perte à la baguette. 

— Je veux bien, dit Claudio en avançant ses 
deux onces. 

— Attendez-moi avec quarante. 

— Oui, » dit le capitaine ; et il disparut. 

« Pilier de pharaon! insupportable ba- 
vard! grommela Claudio entre ses dents; va! 
tu as beau surveiller ton bien, un joueur sans 



42 LA HAVANE. 

argent ne garde pas longtemps l'honneur de sa 
femme... » 

Il fit le tour de la salle, passa devant Carmen, 
la salua; mais il n'osa pas l'accoster à la vue 
de Conchita, qu'il voulait ménager ce soir-là; et 
se plaçant derrière les danseurs, il saisissait 
toutes les occasions où Conchita passait près 
de lui pour lui adresser quelques mots tendres. 
Une fois elle put lui dire quelques paroles pen- 
dant un moment de repos : 

a Pourquoi n'as-tu pas voulu danser avec 
moi, Claudio?... Je m'ennuie tant! 

— J'ai été retenu par une conversation mas- 
sacrante, Conchita mia... Mais sois plus ai- 
mable pour mon ami, qui t'aime tant et m'a de- 
mandé de lui céder cette contredanse. 

— Ah! Claudio! j'ai bien des doutes... des 
craintes... Je veux te parler après la contre- 
danse... entends-tu?» 

Mais Claudio avait déjà disparu. 
Impatient de se retirer, il avait été à la table 
de jeu , où il était sûr de trouver don Antonio Pa- 



LETTRE XXIX. 43 

checo, pour lui dire que sa femme désirait quit- 
ter le bal. Don Antonio, qui venait de perdre deux 
vacas de vingt-cinq onces, et qui voulait encore 
tenter la fortune, reçut le message de fort mau- 
vaise humeur. Mais sa déférence pour sa femme 
était telle, qu'il remit aussitôt son argent dans 
sa bourse, et rouge , ruisselant et adressant 
entre ses dents quelques malédictions au sort, 
il suivit son hôte. 

Tout le monde quittait le bal. Volantes et ca- 
valiers se mirent en route à la fois, éclairés par 
les étoiles qui brillaient à travers les orangers 
et les citronniers qui bordaient la route. Pen- 
dant une partie du chemin, les plaisanteries, 
les gais propos et les éclats de rire se croi- 
saient dans Pair et venaient se mêler au petit 
cri plaintif des totis, qui, froissant les bran- 
ches de leurs ailes , semblaient se plaindre 
d'être ainsi réveillés avant le jour. Mais à 
mesure qu'une volante disparaissait à droite ou 
à gauche , à travers les guarda-rayas de pal- 
miers qui conduisaient à chaque caféterie, la 



44 LA HAVANE. 

gaielé diminuait, le silence augmentait, et en- 
fin, lorsque chacun se trouva isolé dans ces 
campagnes solitaires, c'était à qui se rappelle- 
rait les hauts faits et les prouesses des fameux 
bandits dont l'île était infestée : les hommes 
préparaient leurs épées, les femmes disaient 
leur rosaire, jusqu'au moment où, la course 
finie, il ne fût plus question que de souper et 
de se coucher. 

Ce soir, Conchita seule n'avait pris part ni à 
la gaieté ni à la peur de ses compagnons de 
voyage. Préoccupée, craintive, repentante et 
faible, son cœur avait peine à contenir les émo- 
tions qui l'agitaient. Arrivés à la caféterie de don 
Antonio, on se mit à table. Conchita ne soupa 
point; ses yeux brillants et humides, comme 
deux étoiles au milieu d'un ciel bleu, se déta- 
chaient au fond du sombre ovale que les fa- 
ligues et les émotions de la nuit avaient em- 
preint autour de leur orbite ; la pâleur de son 
visage, et quelque chose de mélancolique et 
d'effrayé à la fois, donnaient à sa beauté un 



LETTRE XXIX. 45 

charme indicible et touchant à la fois. Son re- 
gard ne cherchait pas celui de Claudio, ou, pour 
mieux dire, semblait l'éviter; et il fallut que 
dona Catalina l'engageât à plusieurs reprises 
à se reposer, pour qu'elle se déterminât a ga- 
gner son appartement. 

Claudio , dans la crainte d'une nouvelle ex- 
plication avec sa maîtresse, s'était retiré aussi- 
tôt après le souper. A peine la jeune fdle se 
trouva-t-elle dans sa chambre, qu'elle s'enferma 
avec l'esclave qui la servait, et, toute distraite 
et troublée, se laissa déshabiller par elle. La 
négresse, d'accord avec le jeune homme, cher- 
chait adroitement à savoir où il en était dans le 
cœur de sa jeune maîtresse, et, tout en déta- 
chant les fleurs qui ornaient sa tête, elle com- 
mença la conversation de la sorte : 

« Su melcé ha bailao mucho, nina? 

— Alguna cosa. 

— Con el nino Claudio, no veldà? 

— Con otro tambien. 



46 LA HAVANE. 

— Como laquiere el nifio Claudio à su melcé! 

— Y como sabes tu eso ? 

— Anjà ! con que todo el dia no me esta 
preguntando por su melcé? 

— Ah! Dio mio (1)! s'écria la nina, comme 
si elle revenait d'une préoccupation, je me dé- 
coiffe, et il doit venir ici ! Relève-moi vite mes 
cheveux, Francisca. 

— Con que el hablo à su melcé, nina? 

— Si, el me hablo, pero no vayas à decir lo 
à nadie ! 

(1) Ce dialogue m'a paru si naïf et plein de charme dans le langage 
créole, que je n'ai pas voulu en priver ceux de mes lecteurs qui con- 
naissent la langue espagnole. 

« Vous avez beaucoup dansé, «ma? 

— Eh! quelque peu. 

— Avec le nino Claudio, n'est-ce pas? 

— Avec un autre aussi. 

— Comme il vous aime, le nino Claudio ! 

— Et comment le sais-tu ? 

— Anjà! donc toute la journée n'esl-il pas à me demander de vos 
nouvelles ? 

— Ah ! mon Dieu ! 

— Donc, il vous a parlé, nina? 

— Oui, il me parla.. . mais ne va pas le dire ! 



LETTRE XXIX. M 

— Que voi a decir (1), nina? 

— Pero... yo no se... tengo miedo de verme 
con el sola... No por el, sino por que si papa lo 
supiera!... ojala haberle dicho que no, que 
no! » 

En disant ces mots, elle se jeta sur son siège 
comme accablée; puis, au moindre bruit qu'elle 
croyait entendre, elle frémissait, un mouvement 
convulsif s'emparait d'elle, son corps souple se 
soulevait de sa chaise comme frappé d'électri- 
cité, et, par un signe, elle indiquait à l'esclave 
d'aller ouvrir ; mais celle-ci, qui savait d'avance 
quel serait le véritable signal, ne bougeait pas, 
et faisait semblant de ne pas la compren- 
dre 

Enfin, on entendit des pas dans le corridor, 
puis trois coups frappés légèrement et par in- 



(1) — Que voulez-vous que je dise, nina.9 u 

— Mais, — je ne sais pas pourquoi j'ai si peur de me trouver seule 
avec lui, — non pas pour lui, mais parce que si papa le savait !... — 
Plût à Dieu que j'eusse dit non ! — non ! » 



Wi^MHHfli^H^HB^BH 



48 LA HAVANE. 

tervalles à la porte... Alors la jeune fille, saisie 
d'effroi, se leva précipitamment, et, marchant 
sur la pointe des pieds, elle se précipita sur la 
négresse, et lui retenant fortement les deux 
mains... « No!... no!... » répétait-elle d'une 
voix étouffée... Mais l'astucieuse négresse, 
cherchant à la retenir d'une main, ouvrait au 
galant de l'autre ; et la pauvre enfant, sans force 
ni volonté, retomba sur son siège froide et trem- 
blante 

S'il fallait assigner une place au paradis sur 
la terre, on le placerait dans la vallée de San- 
Marcos. Là se trouvent réunies les beautés su- 
blimes de la nature aux recherches de l'art sous 
le plus beau ciel du monde. Ce ne sont pas des 
forêts primitives, des rivières sans nom ou des 
savanes solitaires qu'on vient y chercher, mais 
une nature gracieuse et puissante à la fois : des 
maisons charmantes près les unes des autres; 
puis, au loin, des cadres de caféiers disposés en 
lignes régulières : leurs formes gracieuses, leurs 



LETTRE XXIX. 49 

une multitude de petites graines rouges qui pa- 
raissent çà et là, forment un ensemble harmo- 
nieux et plein de charmes. La coquetterie, la 
recherche, le luxe, régnent dans chaque habi- 
tation, entourée de jardins magnifiques. On y 
trouve réunies toutes les merveilles végétales 
de l'Orient et de l'Occident ; les feuilles , les 
fruits et les fleurs les plus rares, les plus étran- 
ges, frappent tour à tour l'œil émerveillé du 
promeneur, attiré à chaque pas pour observer 
et admirer chacune de ces beautés ; il y a de 
quoi rendre fou un botaniste. Là, se groupent 
l'indigo, le cacaotier, le camphrier, l'arbre à 
pain, le cotonnier; plus loin, les gousses du va- 
nilier traînent sur un plant de fraises, le dattier 
s'appuie sur un cerisier, le cannellier vit à l'om- 
bre d'un chêne; et tout cela dominé par des ar- 
bres gigantesques, qui, couverts de mousse et de 
plantes échevelées, portent suspendues à leurs 
vieux troncs plusieurs générations (ïangarilla, 
de guacalote, de campanilîas, et de tant d'autres 
plantes grimpantes dont le nom m'échappe. 



50 LA HAVANE. 

Toutes ces magnificences se trouvent re'unies 
dans un rayon de vingt-cinq lieues. Chaque 
propriété est séparée seulement de l'autre par 
des guarda-rayas {garde-raies, ou limites) en 
doubles et triples colonnades de palmiers, dont 
l'élévation, la hardiesse et la majesté font battre 
le cœur d'admiration. 

La petite partie de l'île que je viens de dé- 
crire est la seule qui possède d'excellentes rou- 
tes; et lorsqu'on parcourt dans tous les sens 
cette continuité de propriétés où le luxe de la 
nature déploie ses richesses, éclairées par le 
ciel des tropiques ; lorsque, glissant dans une 
de ces voitures légères, on se sent caressé par 
la brise tiède du soir, chargée de mille parfums 
inconnus , on est frappé de vertige et comme 
ivre de chastes voluptés et d'honnêtes pen- 
sées! 

C'est dans une de ces charmantes habitations 
que don Tadeo Nunez traitait la société de San- 
Marcos le lendemain du bal dont je viens de 
vous entretenir. Il recevait chez lui un grand 



LETTRE XXIX. 51 

nombre de ses amis. Son aisance, sa bonhomie, 
sa cordialité créole, mettaient tout le monde à 
son aise. 

Dès le matin, dans une galerie garnie tout 
autour de fleurs et de pyramides de pastèques 
et d'ananas, la famille de don ïadeo recevait 
les dames à mesure qu'elles arrivaient. Aucun 
homme ne [les accompagnait; le combat de 
coqs les avait tous attirés sur l'arène, où ils se 
livraient aux émotions causées par des paris 
considérables. Un seul , quoique grand ama- 
teur, s'en était abstenu ce jour-là. Don Claudio 
arriva dans un quitrin avec le père de Gonchita, 
qui accompagnait sa mère dans une autre voi- 
ture. Les dames se pressèrent légèrement dans 
les bras les unes des autres, puis s'embrassè- 
rent, selon l'usage du pays. 

Au moment où Lucie, une des filles de don 
Tadeo, s'approcha de Conchita : 

« Ah! machacha, lui dit elle, comme tu es 
pâle! Tu n'as donc pas bien dormi cette 
nuit? » 



99 LA HAVANE. 

La petite folle ne savait pas le mal qu'elle 
faisait : les joues pales de la jeune fille devin- 
rent pourpres. 

« Moi?... dit-elle. Mais... oui... non... C'est 
que j'ai bien mal à la tête. » 

Et son trouble augmentait encore la rougeur 
de son front. 

« A la bonne heure ! voilà tes couleurs qui 
reviennent. On dirait que ma question t'a gué- 
rie, china mia. » 

Ce petit dialogue, attirant l'attention des au- 
tres femmes, accrut encore l'embarras de l'en- 
fant, qui suffoquait, croyant qu'on allait lire son 
secret sur son visage ; et ses yeux, pleins de lar- 
mes, semblaient implorer sa grâce. La bonne 
dona Catalina, voyant le trouble de sa fille et 
l'attribuant à toute autre cause : 

« Va-t'en dans la chambre, va donc, nina, 
lui dit-elle, et défais ta robe, dont les cordons 
sans doute sont trop serrés. 

— Oui, viens, ajouta Lucie; et, lui passant 



LETTRE XXIX. 88 

le bras autour du corps, elle l'emmena hors de 
la galerie. 

— Elle est si timide ! dit la mère lorsque les 
deux jeunes filles s'éloignèrent. 

— Quel âge a-t-elle? demanda don Tadeo, 
assis à une table d'ombre, pendant qu'on mêlait 
les cartes. 

— Au mois de mai elle aura quinze ans. 

— Comme elle est grande et belle, pour son 
âge! » 

Dans ce moment, on entendit une volante qui 
s'avançait. 

« Qui arrive? demanda dona Calalina. 

— C'est le capitaine Marena et sa femme, 
répondit une jeune fille qui, postée sur la mar- 
che qui conduisait au jardin, regardait les arri- 
vants. 

— Holà! s'écria Claudio; ils arrivent déjà! » 
Et d'un saut, il se trouva à la porte pour 

donner la main à Carmen Marena. 

« Quelle bonne sentinelle vous faites, mon 



5ï LA HAVANE. 

jeune ami! Mais pour cette fois j'ai de mauvais 
comptes à vous rendre. 

— Les deux onces sont perdues! s'écria le 
capitaine avant que la voiture fût arrêtée. 

— A la bonne heure ; mais au moins, vous 
me laisserez l'avantage de donner la main à la 
seîïora, dit Claudio en s' approchant du quitrin 
et s'emparant du bras de Carmen. 

— Rien de plus juste que de rendre les armes 
à la beauté; celle-ci est pour moi déjà une 
place conquise. 

— Et c'est peut-êlre celle qui vous fait le plus 
d'honneur, capitaine. » 

En disant ces mots , Claudio serra la main 
de Carmen, qui, le remerciant par un sourire, 
entra dans la galerie. 

« Savez-vous qu'on s'ennuie diablement ici ! 
dit le capitaine à Claudio, à peine arrivé; tâ- 
chez donc d'organiser un monlesito eh! ou 

bien allons faire une promenade; le soleil vient 
de se cacher. 

— Allons donc faire un tour de promenade ! 



LETTRE XXIX. 5b 

— Ah ! camarade, vous devenez craintif! 

— Mon Dieu, non; mais nous aurons le temps 
déjouer plus tard. Mesdames, ajouta Claudio 
en regardant Carmen , voulez-vous profiter de 
la nube (du nuage) pour faire une promenade? 

— Allons, allons! » 

Et tout le monde se mit en marche pour aller 
à la savane de las Côtoieras. Le capitaine, vou- 
lant faire l'aimable, s'offrit à suivre avec ces 
dames les pas de leur cicérone , pendant que 
notre héros, s' approchant de Carmen, lui of- 
frait son bras. 

« Oh! s'écria le capitaine gaiement, il me 
semble, Claudito, que vous remplissez aujour- 
d'hui les fonctions de mon lieutenant? 

— Rien de plus flatteur que de servir sous 
vos ordres, mon capitaine. » 

En disant ces mots , Claudio prit le devant, 
emmenant avec lui Carmen Marena. 

La guarda-raya par où ils avançaient était 
bordée de deux rangs de palmiers royaux, et 
dans les intervalles s'élevaient des orangers 



66 LA HAVANE. 

si chargés de fruits et de fleurs que le chemin 
en était jonché et l'air embaumé. Au pied des 
arbres s'étendaient de petits parterres de lis, 
de brujas et de cactus en fleurs. Lorsque Clau- 
dio et Carmen arrivèrent au bout de l'allée, 
ils avaient perdu de vue le reste des prome- 
neurs; le soleil avait reparu, la chaleur était 
brûlante; ils pénétrèrent dans un bois de bam- 
bous, où aboutissait la guarda-raya, pour at- 
tendre à l'ombre l'arrivée de leurs compagnons. 
Les carias bravas , bambous gigantesques , 
partent d'une racine commune et s'élancent en 
gerbes élevées de vingt à trente pieds, ayant un 
diamètre de dix-huit à vingt pouces; puis , s'a- 
mincissant par degrés jusqu'à une finesse ex- 
trême, et garnies tout du long d'une crinière de 
longues feuilles étroites, elles livrent aux vents 
leurs panaches, qui se balancent par-dessus les 
plus grands arbres. Cette puissance prodigieuse 
dans le pied de la tige, mêlée à tant de souplesse, 
de grâce et de hardiesse, est toute créole et mer- 
veilleuse. 



LETTRE XXIX. 57 

C'est au pied d'une cana brava que Carmen, 
sans chapeau, le visage garanti du soleil par les 
boucles de cheveux noirs qui flottaient sur ses 
joues, s'assit sur l'écorce lisse d'une gerbe ren- 
versée, ayant pour parasol les panaches flot- 
tants des bambous géants qui s'élevaient au- 
tour d'elle. 

« Quel lieu de délices! dit-elle à Claudio. 

— Oui, répondit-il, auprès d'une femme 
aimée, c'est un vrai paradis. 

— Mais vous pourrez en jouir bientôt avec 
votre fiancée. 

— Ma fiancée! laquelle? 

— Le public nomme Conchita. 

— Rien de plus faux ; je n'y ai jamais songé.» 

Carmen soupira. Claudio reprit : 

« Vous n'êtes pas heureuse, Carmen ! Votre 
mari est-il ce qu'il fallait à votre bonheur? 

— Personne ne m'a contrainte à l'épouser; 
il fait tout ce qu'il peut pour me rendre heu- 
reuse. 



58 LA HAVANE. 

— Et quel homme n'en ferait pas autant? 
Quant à moi, je sais que tout mon sang et ma 
vie ne paieraient pas assez la félicité de vous 
plaire un seul jour. » 

Carmen rougit, et se levant : 

« Voici mon mari , je crois,» dit-elle; et s'a- 
vançant vers l'entrée du bois, elle présenta sa 
petite main au capitaine, qui arrivait avec les 
autres promeneurs, en lui demandant, avec une 
gaieté affectueuse, s'il n'était pas fatigué. 

a Un peu, en vérité; mais vous devez l'être 
davantage , car vous avez marché au pas de 
charge. . . Au surplus, voici la chaleur. La savane 
de las Cotorras est encore loin, et je pense qu'il 
vaut mieux rentrer pour jouer notre vaca, 
Claudito. » 

Cet avis fut approuvé par tout le monde, et 
on se mit en marche pour retourner à la maison 
en côtoyant le bois de canas bravas en dehors. 
En tournant un sentier, Carmen, le capitaine et 
Claudio se trouvèrent les premiers devant un 



LETTRE XXIX. 59 

bohio de yaguas (écorce de palmier) habité par 
un nègre chargé de garder la barrière. Le vieil 
Africain , habillé de haillons , était accroupi 
contre un feu pétillant de bejucos (1), allumé 
devant sa porte, et dont la cendre brûlante ca- 
chait à demi un grand nombre de bananes. 

A peine aperçut-il les promeneurs, qu'il se 
releva, et redressant autant qu'il le put son 
vieux corps recourbé, il s'avança, le bonnet de 
drap rouge d'une main, la cachimba (pipe) de 
l'autre, et faisant un effort pour s'agenouiller, 
il dit : 

«La bendicio, mi su amo (2). 

— Dieu te sauve! lui répondit Carmen. 

— Su melcé dà mediopa tabaco à negro viejo, 
mi amo (3). 

— Pour du tabac, taita brujo (papa sorcier), 

(1) Lianes sauvages. 

(2) « La bénédiction, mon maître. » 

(3) « Votre merci donnera dix sous pour du tabac à vieux nègre, 
« mon maître. » 



60 LA HAVANE. 

ou pour de l'eau-de-vie, répliqua Lucie, la fille 
de don Tadeo, qui venait d'arriver. 

— A mi no veve aguariente, mi amo (1). 

— Tenez, taita, et faites-en ce que vous vou- 
drez, lui dit Carmen en lui remettant quelques 
pièces de monnaie. 

— Cela me regarde, dit Claudio en déposant 
une piastre dans la main calleuse du nègre. 

— Laissez-moi mon droit à la bonne œuvre, » 
répliqua Carmen en jetant son aumône dans le 
bonnet rouge du guardiero. 

Le vieillard chercha à s'agenouiller, et ne 
pouvant parvenir à plier ses articulations, il 
posa ses mains par terre, puis ses genoux, et, 
ainsi prosterné, répéta plusieurs fois : 

« Dios se lo pague, mi amo , Bios se lo pague, 
mi amo. 

— El taita a recueilli un bon butin, dit le ca- 
pitaine; et que va-t-il faire de cet argent? 

— Je le sais bien, répliqua Lucie, la fille de 

(1) « Je ne veux pas boire de l'eau-de-vie, mon maître. • 



LETTRE XXIX. Gl 

don Tadeo, il le mettra dans une botija (pot de 
terre) qu'il a enterrée auprès de son lit. 

— Vive Dieu! s'écria le capitaine; ainsi c'est 
à don Tadeo, héritier présomptif du nègre, à 
qui nous venons de faire cette aumône? 

— Ou au premier qui découvrira le trésor, » 
répliqua la jeune fille, blessée de la plaisanterie 
du capitaine. 

Les autres dames ne tardèrent pas à arriver, 
et on se remit en marche pour retourner à la 
maison. 

La première personne qui se présenta aux 
yeux de Claudio en entrant dans le salon, don- 
nant le bras à Carmen, fut Conchita, qui cau- 
sait avec Manolito auprès de la porte. A peine 
l' aperçut-elle , qu'elle changea de couleur... 
Ses yeux était humides et abattus ; tout annon- 
çait la honte et la passion en elle. La conduite 
de son séducteur blessait profondément son 
cœur innocent et candide. Pour la première 
fois, les dangers de la vie et l'aspect de la cor- 
ruption se dévoilaient à sa raison , mais à ses 



62 LA HAVANE. 

dépens et à la suite d'une faute irréparable, 
accompagnée de toute l'amertume du re- 
mords et de la jalousie. Elle comprenait qu'une 
réparation seule pouvait la sauver; la con- 
duite de Claudio lui faisait douter de son hon- 
neur » et son instinct délicat de femme lui 
dévoilait, malgré l'inexpérience de son âge, 
que Claudio manquait d'élévation d'âme; mais 
en cessant de lui accorder son estime, elle ne 
pouvait plus lui retirer son cœur et sa des- 
tinée. 

Dans son humiliation, elle redoutait autant la 
société qu'elle-même : elle n'y voyait que des 
regards investigateurs. Les plaisanteries de Ma- 
nolito , la sollicitude de ses amies , les importu- 
nilés du capitaine, la joie indifférente de tous, 
la blessaient ou l'attristaient sans cesse davan- 
tage. Elle se promit bien de ne plus paraître 
dans le monde que comme la femme de Claudio. 
Sa droiture, sa conscience, l'accablaient de châ- 
timents plus sévères que ceux de l'opinion; elle 
sentait qu'elle pouvait mieux supporter le blâme 



LETTRE XXIX. fi3 

des autres que la houle de sa déchéance à ses 
propres yeux, et trouvait dans sa propre faute 
les enseignements qu'une éducation simple et 
bornée lui avait refusés. 

Claudio ne manquait pas d'esprit, mais il était 
loin de comprendre tout ce qu'éprouvait Con- 
chita : pour lui, la vertu consistait dans l'art de 
cacher le vice. Voyant l'agitation douloureuse 
de la jeune fille , il l'attribua à la seule jalousie, 
et s'approchant d'elle, chercha à la calmer par 
les grâces et les attentions qui le rendaient si 
dangereux , et dont la puissance était infaillible 
sur elle. Ses traits s'animèrent, son regard se 
calma, et l'insouciance de l'âge reparut pour 
quelques instants. 

L'heure de dîner arrivée, on se mit à table. 
Vers le second service , la conversation s'anima 
par degrés. Les uns racontaient les prouesses des 
combats de coqs; les autres parlaient des ré- 
coltes de Tannée; ceux-ci d'une dispute au bal, 
ceux-là du succès d'une vaca au monte , des 
paris gagnés ou perdus ; on lut des poésies , les 



64 LA HAVANE. 

décimas impromptus pleuvaient sur le bord des 
verres; le bruit augmentait; tout le monde par- 
lait à la fois, personne n'écoutait, lorsque don 
Tadeo demanda la parole. 

«Messieurs, dit-il, voici un beau projet, je 
pense , pour la journée de demain : voulez- vous 
venir à la laguna de Piedra ? 

— Bon! 

— Bravo ! 

— Excellent ! crièrent tous à la fois. 

— Mais comment ? en volante ou à cheval ? 
demandèrent quelques-uns. 

— Tous à cheval ! cria le capitaine. 

— Belle idée! 

— Belle idée! 

— Quelle folie ! 

— Impossible ! » Ces mots résonnèrent sans 
suite, au milieu des propos bruyants qui se croi- 
saient dans l'air.... 

« Une parole encore ! » s'écria le maître de la 
maison. Et profitant d'un instant de calme , il 
ajouta : «Chacun ira comme il voudra. 



LETTRE XXIX. 65 

— Viva! 

— Viva ! » Et la partie fut arrêtée. 

Peu de temps après, on commença à se reti- 
rer , pour se préparer au bal du soir. 

«Conchita, allons au bal, dit doiia Cataîina 
à sa fille, qui, triste et pensive, ne bougeait pas 
de son siège. 

— Oh ! marna , je préfère retourner à la 
maison ; je souffre trop de la tête. 

— Comment, Conchita! s'écria Claudio, qui, 
non loin d'elle, avait entendu ses derniers mots ; 
et , d'une voix plus basse : 

— Tu m'abandonnes donc ce soir? 

— Tu iras donc au bal? reprit la jeune fille. 

— Mais je ne pourrais y manquer sans te 
compromettre. 

— C'est juste... eh bien, amusez-vous. 

— Mais... cette indisposition ne t'empêchera 
pas de me voir celte nuit?... 

— Claudio! s'écria la jeune fille, les joues 
brûlantes et les yeux étincelants, tu as abusé de 
mon innocence, et cette faute exige une prompte 

III 5 



6fi LA HAVANE. 

réparation. . . Sans cela, tu serais un infâme ! » Et 
son énergie fléchissant aussitôt, elle ajouta 
d'une voix profondément émue : « Ingrat! » 

Ses yeux s'emplirent de larmes, et Claudio 
resta en silence pendant que la jeune fille, pré- 
textant une indisposition, sortit du salon. Ils ne 
tardèrent pas à partir, elle pour le cafétal de 
son père, lui pour aller au bal. 

« Camarade, dit Manolo à son ami aussitôt 
qu'il l'aperçut, eh bien? il me semble que la 
muchacha est triste, et que tu n'es pas heureux? 

— Non, pas connue tu l'entends ; mais je com- 
mence à craindre l'exigence de la petite fille! 
elle se dit offensée, et j'en suis vraiment embar- 
rassé. 

— Yive Dieu ! et tu croyais peut-être que la 
pauvre enfant trouverait ta conduite loyale? 

— Ma foi, je soupçonne que ses regrets ne 
sont qu'un artifice pour m' amener à l'épouser, 
et que, tout enfant qu'elle est, elle sait déjà 
calculer; mais c'est peine perdue ; et si elle se 
fâche, Carmen est là pour la remplacer. 



LETTRE XXIX. 67 

— Savez-vous, compadre, que tous avez bien 
profité de votre éducation parisienne! Peste! 
nous ne sommes pas aussi avancés par ici... 
Au fait, essaie toujours, tu réussiras peut-être. 

— Tu verras comme je les ramène à la raison ; 
je connais les femmes ; pour en tirer parti, il ne 
faut pas les gâter. D'ailleurs, je ne suis pas fâché 
de ne pas la voir au bal ce soir, et je désire 
qu'elle ne soit pas de la partie de demain; j'ai 
des projets, elle pourrait les contrarier. » En 
disant ces mots, il entra dans le salon du bal , et 
passa une partie de la nuit occupé de Carmen, 
pendant que le bon capitaine, à la table de 
jeu, essayait de nouvelles chances. 

Carmen Marena , fille d'un employé espagnol 
à Cuba, était née à la Havane; mais son père, 
ayant été rappelé, partit pour Cadix, son pays 
natal, et l'emmena encore enfant. Carmen avait 
à peine quinze ans, et déjà plusieurs partis s'é- 
taient présentés pour solliciter sa main. Elle 
n'était pourtant pas riche : la fortune de son père 
consistait en une petite propriété qu'il avait ac- 



68 LA HAVANE. 

quise à Cuba, du fruit de ses épargnes. Mais 
Carmen était toute gracieuse, avait les plus jo- 
lies mains du monde, et, par-dessus tout, cet 
attrait irrésistible propre aux Andalouses, plus 
puissant que la beauté même. Son père lui avait 
laissé l'entière liberté de disposer de sa main. 
Parmi ses prétendants, le capitaine était le 
moins séducteur; mais ayant quitté le service, 
il était le seul dont la position indépendante 
pût lui permettre d'aller s'établir à la Havane, 
et la jeune tille, qui aimait son pays avec ar- 
deur, lui donna la préférence, à condition qu'il 
l'y mènerait. D'ailleurs, l'âge de son père ne 
lui permettait plus d'entreprendre ce voyage, 
et son gendre était destiné à lui succéder dans 
l'administration de leur petit domaine. 

Carmen avait été élevée à Cadix, par une 
vieille tante joueuse et tout adonnée au monde. 
Ne voulant pas se soumettre aux soins qu'exi- 
geait l'éducation de sa nièce, et séduite d'ail- 
leurs par sa gentillesse et par sa beauté, elle la 
menait partout, encore enfant, et se parait d'elle 



LETTRE XXIX. <>9 

pour rendre sa présence désirable dans les sa- 
lons. Les mauvais exemples, la liberté des pro- 
pos et le spectacle continuel d'une table de jeu, 
avec les indélicatesses et la grossièreté qui en 
sont souvent les compagnes, ne furent pas d'as- 
sez puissants dangers pour corrompre le cœur 
de Carmen; son étourderie et son extrême jeu- 
nesse lui servirent de sauvegarde contre le 
péril ; mais elle ne put apprendre à dompter ses 
passions là où elles étaient caressées, ni envi- 
sager comme des fautes des actions qu'elle avait 
vu commettre comme simples et convenables. 
Carmen pouvait devenir coupable sans cesser 
d'être innocente. 

Le lendemain matin, tout était en émoi chez 
don Tadeo; chacun se trouva à son poste à 
l'heure fixée pour le départ, à l'exception de 
Conchita et de sa mère. Claudio, arrivé le der- 
nier , apporta les excuses de ces dames, et la 
partie se mit en marche, les uns à cheval, les 
autres en voiture. 

Carmen montait un superbe cheval que Clau- 



70 LA HAVANE. 

dio lui avait prêté. Son costume d'amazone re- 
haussait encore la souplesse et la grâce de sa 
taille ; et avec son visage animé par l'attente d'un 
plaisir, son nez effilé au. vent, ses grands yeux 
bruns et brillants, encadrés par des bandeaux de 
cheveux noirs comme l'aile du corbeau et ga- 
rantis seulement du soleil par un voile de gaze 
qui se jouait dans l'air, elle défiait en éclat le 
plus beau de nos papillons. Claudio, non loin 
d'elle , caracolait sur son cheval favori, pur sang 
anglais, amené à grands frais des États du Nord. 
Son habileté, la flexibilité de ses mouvements, 
la puissance habile qu'il déployait à le conduire, 
faisaient l'admiration de tous et charmaient 
particulièrement les femmes, dont il faisait 
battre les cœurs toutes les fois que son cour- 
sier trop ardent faisait quelque écart ou cher- 
chait à s'élancer par-dessus les maniguas ou 
les matorrales. 

Mais le plus heureux des cavaliers était le ca- 
pitaine Marena. Officier d'infanterie, sa passion 
pour l'équitalion était en raison inverse de son 



LETTRE XXIX. 74 

talent. Enfourchant un cheval de la Estancia, 
dur d'allure autant que de bouche, il essayait de 
trotter à l'anglaise , le corps plié sur le cheval , 
se balançant des rênes aux étriers, et s' affais- 
sant rudement sur la selle à chaque pas. Quel- 
quefois , pour faire parade de son habileté , il 
cherchait à manœuvrer ; mais les membres de 
l'animal étaient roides et peu accoutumés à de 
pareils exercices. A chaque appel du cavalier il 
levait la tête , lui montrait les dents et ruait 
d'importance ; alors le capitaine redevenait mo- 
deste , trop heureux d'endurer les secousses' 
bondissantes du trot de son cheval, sans y ajou- 
ter le danger des ruades. Toutefois , sa passion 
jouissait même des mauvaises chances , et ja- 
mais homme ne fut plus heureux que lui sur 
sa haridelle rétive. La cavalcade marchait gaie- 
ment en avant sur un chemin étroit, bordé de 
citronniers et de palmiers. Carmen , quoique 
habile et hardie, avait de la peine à retenir son 
cheval , dont l'ardeur naturelle était excitée par 
le voisinage d'innombrables abeilles qui cou- 



72 LA HAVANE. 

vraient les (leurs des citronniers, lorsqu'en pas- 
sant devant un pain ner, une yagua (1) s'en dé- 
tacha et tomba avec fracas sur le chemin. 
Carmen, effrayée, poussa son cheval de l'autre 
côté de la route ; la secousse dérangea sa selle, 
et, ne se sentant plus en équilibre, elle prit le 
pas, lâcha les rênes, et chercha à se remettre 
en selle. Mais le cheval , se sentant en liberté, 
s'échappa au grand galop... Les dames se mi- 
rent à crier, les cavaliers à courir, et le cour- 
sier, épouvanté par le bruit, excité par les pas 
des chevaux , s'emportait de plus en plus. Le 
désordre qui régnait sur la route empêchait qui 
que ce fût d'avancer pour porter secours à Car- 
men , lorsque Claudio , voyant la porte d'une 
caféterie ouverte du côté droit de la roule , s'y 
jeta. Une fois franchie, et n'ayant plus d'obsta- 
cle à craindre, il poussa son cheval contre la 
guarda-raya parallèle à la route , et dépassant 
bientôt l'animal emporté, il donna de l'élan à 

(I) Partie de l'écorce. 



LETTRE XXIX. 73 

son beau coursier, le piqua des éperons, lui lâ- 
cha les rênes, l'anima de la voix, et le noble 
animal , faisant un saut formidable , franchit la 
guarda-raya; mais ses jambes de derrière s'é- 
tant embarrassées dans les épines de nopales , 
il alla tomber de l'autre côté de la route. Clau- 
dio se releva lestement et se trouva au milieu 
du chemin au moment où le cheval de Carmen, 
effrayé de le voir , s'arrêtait. 

La secousse violente qu'éprouva la jeune 
femme la jeta hors de la selle ; mais Claudio 
arriva à temps pour la recevoir dans ses bras. 

« Merci!» lui dit-elle et elle s'évanouit. Il 

ne l'avait pas encore posée à terre , lorsque le 
capitaine arriva tout essoufflé, et l'arrachant des 
bras de son libérateur , s'écria d'une voix la- 
mentable : 

« Oh ! prenda de mi aima (1) ! Horrible dan- 
ger ! » 

Et la pressant sur son cœur , il la comblait 
de caresses et pleurait comme un enfant. 

(1) « Joyau de mon âme. » 



là LA HAVANE. 

«Ce n'est rien, ce n'est rien, capitaine, ré- 
pétait-on autour de lui; laissez -la donc respi- 
rer. » 

En effet , Carmen ne tarda pas à recouvrer 
ses sens, et la joie des assistants fut générale 
en la voyant revenir d'un si grand danger. 

Après le premier moment d'effusion, leur at- 
tention se porta sur Claudio. 

« Il faut le couronner, dit son ami. 

— Oui, il faut le couronner! » s'écrièrent-ils 
tous. 

On courut aussitôt vers les arbres qui bor- 
daient la route ; c'était à qui fournirait plutôt 
une couronne de fleurs d'oranger et de feuilles 
de palmier. Carmen , assise sur un arbre ren- 
versé au bord de la roule , souriait délicieuse- 
ment à la vue de cette scène. Elle avait lu dans 
son enfance des romans de chevalerie , et son 
imagination gaie et ardente la transformait dans 
cet instant en héroïne du moyen-âge. 

La couronne achevée , toute la bande joyeuse 
se porta vers Carmen. Une jeune fille, prenant 



LETTRE XXIX. 75 

Je chevalier par la main et lui faisant mettre un 
genou en terre, dit à Carmen : 

« Il est juste que la beauté couronne son li- 
bérateur. » 

La dame se leva , le visage animé et joyeux , 
les yeux doux et caressants, et lui dit en lui po- 
sant la couronne sur la tête : 

« Chevalier, soyez toujours fidèle et coura- 
geux. » 

Ces paroles furent suivies d'acclamations et 
d'applaudissements. Le capitaine , malgré sa 
gaieté habituelle, ne prenait point part à l'hila- 
rité générale ; triste et soucieux, il se tenait der- 
rière sa femme. Cette scène, où elle se trouvait 
la protégée d'un autre, lui était insupportable; 
il ne pouvait contenir sa mauvaise humeur. 

« Si j'avais eu un bon cheval comme vous, 
senor don Claudio, dit-il lorsque le bruit se fut 
apaisé , ma femme n'aurait pas eu besoin de 
votre secours; et si vous ne lui aviez pas prêté 
un animal enragé , elle n'aurait couru aucun 
danger. » 



76 LA HAVANE. 

Celte ingratitude pour son libérateur blessa 
le cœur de Carmen ; elle rougit et redoubla de 
marques de reconnaissance envers Claudio , 
pour lui faire oublier l'injustice de son mari. 

« Combien je vous dois, Claudio! lui dit-elle 
pendant que chacun s'apprêtait à partir... Et ce 
pauvre cheval , ajouta-t-elle en regardant la 
pauvre bête étendue immobile sur la route... 
Mais, il ne bouge pas! 

— Antonio, dit Claudio à son domestique, fais 
lever le cheval. 

— Mi amo, répondit le nègre, il est mort!... 

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Carmen , et pour 
moi!... 

— Il y a un homme qui en ferait autant vo- 
lontiers pour la même cause,» lui répondit Clau- 
dio en l'aidant à se relever et s'apprêtant à la 
remettre en selle. 

Mais le capitaine , craignant un nouvel acci- 
dent , s'approcha de sa femme , la prit par le 
bras et la plaça dans une volante. 

Claudio monta le cheval de Carmen , et ne 



LETTRE XXIX. 77 

put contenir un soupir en passant devant le 
noble animal qui Pavait si bien servi. Un senti- 
ment douloureux le prit au cœur, et piquant sa 
monture, il s'éloigna au grand galop. 

Au bout d'une heure, on se trouva à l'entrée 
du village de Mangas : là finissent les caféte- 
ries et commencent les immenses savanes de 
Guanacaye. Cavaliers et caleseros, lançant 
leurs montures, se mirent à courir à travers 
champs , écrasant des milliers de fleurs sauva- 
ges, de bejucos parasites et de plantes aromali 
ques. Les insectes, les majas et les papil- 
lons aux mille couleurs, effrayés, se sauvaient, 
les uns glissant sous l'herbe , les autres dé- 
ployant leurs ailes dorées, tous fuyant cette 
avalanche humaine qui envahissait leur do- 
maine solilaire; et les sifflements des uns, 
le bourdonnement des autres , remplissaient 
l'air comme les houras des peuplades sauvages 
surprises par l'ennemi. Bientôt notre bande 
joyeuse découvrit au loin la lagune de Piedra, 
qui , comme une immense glace, s'étendait au 



78 LA HAVANE. 

milieu de cette vaste et sauvage solitude. La pê- 
che abondante qu'enferment ses eaux attire 
de loin les pêcheurs, dont les canots restent at- 
tachés aux bords du grand bassin. Une multitude 
d'oiseaux charmants, ornés des plus beaux plu- 
mages , viennent , attirés par la fraîcheur de 
l'eau, habiter les rives du lac : des chambergos, 
des perruches, des cardinals et des totis vol- 
tigent çà et là, se croisent en tous sens, et bat- 
tent de l'aile, becquetant, qui l'eau limpide du 
lac, qui la goutte de miel contenue dans le 
calice d'une fleur d'algue ou d'aguinaldo. 

Au milieu de ces sauvages prairies s'élèvent, 
de distance en distance , des bocages enchan- 
teurs, des arbustes fleuris, où la rose de la mer 
Pacifique entrelacée au bolador, et la fleur de 
nacre mêlée au mate et à la pitaloya, se groupent 
au milieu de la savane, comme si elles cher- 
chaient à se communiquer la fraîcheur de leurs 
larges feuillages, au milieu de cette plaine em- 
brasée. C'est sous un de ces bocages , habités 
par des oiseaux-mouches, qu'après avoir placé 



LETTRE XXIX. 79 

sur l'herbe tous les coussins et les tapeceles 
des volantes, les selles des chevaux et les ja- 
gnas qu'on put rencontrer sous les palmiers , 
tout le monde se trouva réuni sous une tente at- 
tachée aux arbres et apportée par les soins de 
don Tadeo 

Le déjeuner fini, on demanda des cartes, et 
après avoir étendu un tapecete (1) qui restait, 
hommes et femmes s'assirent autour de celte 
table sans pareille , et se livrèrent à toutes les 
émotions du jeu, pendant que le capitaine, ne 
se doutant pas du plaisir qu'on s'était ménagé, 
s'amusait à effrayer les oiseaux des alentours. 
Claudio, auprès de Carmen, lui proposa de jouer, 
mais son mari avait emporté la bourse. 

« Eh bien ! lui dit-il, jouons une poule ensem- 
ble; je mettrai l'argent, vous la fortune. » 

Et il la mit de moitié dans son jeu. 

On était encore livré aux émotions des paris 
lorsque le capitaine arriva; mais, contre son 

(1) Rideau qui sert à garantir du soleil la partie à découvert de la 
volante. 



80 LA HAVANE. 

habitude , il ne voulut pas y prendre part. Sa 
femme alla aussitôt à sa rencontre. Quoiqu'elle 
le trouvât aussi affectueux pour elle que de cou- 
tume, la préférence qu'elle donnait à Claudio 
la troublait intérieurement, et à peine trouvâ- 
t-elle l'occasion de lui parler sans être en- 
tendue. 

« Claudio, lui dit-elle, vos assiduités peuvent 
me compromettre : je crains la pénétration de 
mon mari, et vous ferez bien de ne plus vous 
occuper de moi ! » 

Claudio fut ravi de ce premier signe de com- 
plicité. 

« Je ne m'attendais pas, Carmencita, à cette 
preuve d'indifférence, répondit- il avec un air 
pénétré de mélancolie ; vous prenez sans doute 
pour prétexte la crainte de l'opinion pour me 
repousser loin de vous!... 

— Dieu sait combien vous êtes injuste!... 
Mais, mon mari?... 

— Oui, vous avez raison, ei je suis un in- 
sensé ; ma vie ne paiera pas assez cher votre 



LETTRE XXIX. 81 

repos... et vous savez si je suis capable de l'ex- 
poser pour vous ! . . . » 

Carmen garda le silence , mais un regard pé- 
nétrant et passionné ne laissa aucun doute à 
Claudio sur l'effet de ses paroles. 

« Mais, dites-moi, reprit la jeune femme en 
reprenant un air léger et insouciant, et Con- 
chila, quand l' épousez-vous? » 

Ce nom porta le trouble dans l'âme de Clau- 
dio comme tout ce qui rappelait la pauvre en- 
fant à sa mémoire. 

« Je n'y ai jamais songé, je vous le jure, et 
celle question me surprend de votre part. » 

Le malaise qui se décelait dans Claudio en 
prononçant ces paroles, toucha l'imprudente. 

« Eh bien! dit-elle, n'en parlons plus. » 

Claudio s'éloigna l'âme pénétrée d'une joie 
infernale , voyant son plan de séduction si 
avancé, pendant que le cœur de la jeune femme 
bondissait en proie à une passion violente et 
romanesque. 

Après le jeu on dîna gaiement, et vers la (in 

III. 6 



82 LA HAVANE. 

du jour tout le monde se remit en marche, es- 
corté par les nuages illuminés et gigantesques 
du soir. 

Don Tadeo ayant proposé à tous ses convives 
de rester encore le lendemain chez lui, chacun 
accepta avec joie. 

A huit heures du matin, la négresse Fran- 
cisca finissait d'habiller sa maîtresse. Le petit 
balcon de sa chambre était ouvert ; les rayons 
du soleil commençaient à pénétrer déjà à l'ex- 
trémité des barreaux; mais la tente de toile 
rayée à effilés rouges, déployée en dehors, mé- 
nageait encore un reste de la fraîcheur du matin 
aux aguinaldos et boladores, qui grimpaient et 
traînaient en tous sens entre les grillages du 
balcon. Tout en passant autour des bras de la 
nina son léger peignoir en linon, Francisca lui 
racontait les événements de la veille, sans 
omettre aucun des détails de la chute. 

La jeune fille, après avoir renvoyé sa né- 
gresse... 

« Infâme ! dit-elle en se jetant à moitié ha- 



LETTRE XXIX. 88 

billée sur sa butaca... Infâme!... comme il s'est 
moqué de moi ! . . . comme il me méprise ! Ah ! 
si je l'avais su! Que les hommes sont perfides, 
et que les pauvres femmes sont nées pour être 
misérables! Comme il s'amuse! comme il est 
heureux!... le traître! pendant que moi, triste 
et désolée, je sens ma vie dévorée par la ja- 
lousie et le désespoir... Non, non! il ne triom- 
phera pas ! ajouta-t-elle en frappant le parquet 
de son petit pied, et se levant de son siège le 
visage couvert de larmes. Je vais de ce pas tout 
avouer à ma mère ; nous verrons si en sa pré- 
sence il ne mourra pas de honte ! » 

En prononçant ces mots, elle se dirigea vers 
la porte comme une insensée; mais avant d'y 
arriver, elle changea de résolution, et pâle, les 
genoux tremblants, elle se rejeta sur son siège. 

« Je ne suis qu'une pauvre fille, mon Dieu ! 
reprit-elle avec amertume, et comment aurai- 
je le courage d'avouer à ma mère mon déshon- 
neur?... Ay ! madré de mi aima! si tu savais 
que ta Conchita est une fille perdue, tu en 



M LA HAVANE. 

mourrais ! . . Quelle honte ! Et mon ange gardien , 
où était-il?..» Puis, changeant subitement d'i- 
dée : « Oui, et pendant que je me meurs de déses- 
poir, l'infâme se moque de moi avec sa maî- 
tresse!... » 

A ce dernier mot , son indignation n'eut 
plus de bornes. Essuyant ses larmes, et pre- 
nant un air résolu : « Je sais ce que j'ai à faire, 
et je le ferai : il est heureux de me savoir en- 
fermée, pleurant et hors d'état de porter le 
trouble dans ses amours... Eh bien ! j'irai au- 
jourd'hui chez don Tadeo, je mangerai, je dan- 
serai, je serai heureuse, étourdie, folle; je rirai 
en face de cette déhontée, je dirai à chacun 
qu'elle est la maîtresse de Claudio, et s'il le 
faut, je lui arracherai les yeux et lui cracherai 
au visage comme à une âme vile qu'elle est!..» 

En finissant ces mots, elle arrangea à la hâte 
ses cheveux en désordre, attacha les cordons de 
son peignoir, et entra dans la salle où la famille 
et Claudio étaient réunis pour déjeuner. 

Ce fut devant lui , et d'un air calme, qu'elle 



LETTRE XXIX. 85 

exprima à ses parents le désir d'aller chez don 
Tadeo. Claudio, étonné, inquiet d'une résolution 
aussi brusque, cherchait à en deviner la cause 
dans ses yeux, dont le regard foudroyant portait 
la crainte dans son cœur. Mais, selon sa tactique, 
il dissimula, et par son air offensé et dédaigneux 
porta à son comble l'indignation de la nina. 

La fête était commencée lorsqu'ils arrivèrent 
chez. don Tadeo. Le bruit de la musique, la 
gaieté de la contredanse animaient tous les as- 
sistants. 

Lorsque Conchita entra, elle s'approcha, d'un 
air vif et empressé, de chacune de ses amies, 
les saluant avec effusion et volubilité ; ensuite, 
elle se plaça aussitôt à la contredanse, avec le 
premier danseur qui se présenta à elle. Jamais 
elle n'avait déployé tant de vivacité et de grâces 
ondoyantes; jamais la souplesse de son corps 
n'avait répondu avec autant de charme aux 
syncopes de notre contredanse havanaise; et 
son regard, ordinairement doux et voilé, atti- 
rait par sa coquetterie agaçante toute une cour 



S(> LA HAVANE. 

de jeunes gens, étonnés et ravis de son étour- 
derie insouciante et de sa beauté naïve. Les 
femmes, par cet instinct sagace qui éveille la 
jalousie , avaient remarqué en elle quelque 
chose d'étrange et d'inaccoutumé. 

« Regardez donc Conchita, disait une jeune 
fille au nez hardi, aux lèvres fines et à la voix 
flûtée; regardez-la, elle a l'air, ce soir, d'avoir 
perdu la raison... Comme elle se démène, et 
comme sa coiffure est égratignée et sa robe 
mal attachée ! On dirait qu'elle parle sans sa- 
voir ce qu'elle dit, qu'elle écoute sans enten- 
dre et qu'elle regarde sans voir. 

— Je l'avais déjà remarqué, reprit sa voi- 
sine, femme rondelette, blanche, et dont la 
physionomie calme et contente indiquait des 
sentiments habituels de bienveillance ; qu'a-t- 
elle donc ce soir? elle est peut-être malade, qui 
sait! 

— Non, répliqua l'autre; elle s'est plutôt 
brouillée avec son fiancé , qui lui tourne la 
tête Voyez comme il s'occupe de la femme 



LETTRE XXIX. Ît7 

du capitaine, en sa présence, sans daigner même 
la regarder ! 

— Mais cela ne veut rien dire ; les hommes 
n'en font pas d'autres. » 

Dans ce moment, Conchita s'approcha pour 
saluer Lucia, qui se trouvait non loin de là. 

« Comment te portes-tu, chinita? lui de- 
manda son amie en l'embrassant. 

— Très -bien, vida mia, très -bien; et 
toi? 

— A merveille, et très-heureuse de te voir 
aujourd'hui si gaie, car l'autre jour tu étais bien 
triste. 

— Oui; j'étais malade; aujourd'hui, tu le 
vois, je suis gaie et bien portante. 

— J'avais soupçonné, l'autre fois, que tu 
avais à te plaindre de Claudio ; et si la paix est 
rétablie, je t'en fais mon compliment. 

— Pas du tout... Je ne m'occupe plus de lui 
le moins du monde. 

— Vous êtes donc brouillés tout à fait? 



88 LA HAVANE. 

— Et sans retour... je te dirai plus., je 
l'abhorre ! 

— Eh bien! China, j'en suis charmée; car, 
vois-tu, je le tiens pour un inconstant... Si tu 
l'avais vu hier avec la Carmen Marena. .. il faillit 
se tuer pour elle. 

— Et Carmen en était ravie, heureuse? 
Louable conduite , en vérité , pour une femme 
mariée ! » 

En vain la pauvre fille essayait de plaisanter, 
l'émotion de sa voix la trahissait; elle chan- 
geait de couleur et souffrait mille morts; mais 
la passion qui dominait en elle, c'était la ven- 
geance. Elle souffrait tous les tourments à la 
fois, et pendant cette longue journée, sa vie fut 
un supplice. Tantôt, livrée aux déchirements de 
la jalousie , à la vue des attentions de Claudio 
pour sa rivale ; tantôt, humiliée de l'abandon et 
du mépris dont il l'accablait, plus d'une fois elle 
fut sur le point d'insulter publiquement celte 
odieuse ennemie ; mais la pauvre enfant était 
aussitôt arrêtée par la honte et la timidité. Pen- 



LETTRE XXTX. 89 

dant le dîner, les regards passionnés de Claudio, 
les attentions qu'il prodiguait à sa rivale, lui 
perçaient le cœur : son pouls et sa tête bat- 
taient avec violence. Un de ses voisins, ayant 
compassion de sa tristesse, lui offrit un verre 
de vin de Champagne; elle n'en avait jamais 
goûté; mais, prenant le verre, elle le vida d'un 
trait. La nouvelle agitation causée par celte li- 
queur capiteuse et inconnue augmenta le dés- 
ordre de ses idées et le feu qui circulait dans 
ses veines. Au milieu de la gaieté générale., 
personne ne remarquait l'état violent de la mal- 
heureuse enfant; et ses joues pourpres, ses 
yeux injectés de sang, son regard égaré, n'é- 
taient attribués qu'à l'effet du vin, tout à fait 
nouveau pour elle. 

Il était quatre heures lorsqu'on finit de dîner; 
aussitôt les jeunes filles formèrent une contre- 
danse. Conchita resta seule et pensive à une 
des extrémités du salon. Elle se croyait livrée 
à un songe horrible, et ne pouvait pas croire à 
l'évidence. Les objets s'offraient à ses yeux 



90 LA HAVANE. 

comme des ombres fantastiques; la musique 
importunait et irritait ses nerfs. Délirante de 
désespoir, elle ne comprenait pas le but de tant 
de plaisirs ; et ses yeux fixes ne voyaient que 
deux personnes assises à l'autre bout du salon, 
qui paraissaient absorbées dans une conversa- 
tion très-tendre et animée : ces deux personnes 
étaient Carmen Marena et Claudio. 

La nuit était close ; les étoiles, comme autant 
de soleils, brillaient sur le ciel bleu ; et la brise, 
se jouant entre les feuilles des arbres, balan- 
çait doucement l'un sur l'autre les panaches 
des palmiers, et remplissait l'espace de douces 
harmonies. Une ombre fugitive glissait à tra- 
vers la guarda-raya, vers le bois de canas 
bravas Où va-t-elle à cette heure?... Craint- 
elle le chien Gibaro? le serpent? le nègre fugi- 
tif? Non, cette femme a peur d'elle-même; car 
elle va pour la première fois violer ses serments 
et se déshonorer. Elle n'était pas à moitié de 
l'allée, lorsqu'elle entendit les aboiements d'un 
chien; elle trembla, et s'arrêta... Un instant 



LETTRE XXIX. 91 

après, elle reconnut la voix du mayoral, qui, 
s'accompagnant du tiple, chantait, non loin 
de là. 

Le cœur de Carmen bondit ; la voix du guajiro 
lui semblait être celle de son ange gardien : un 
froid mortel circulait dans ses veines. Elle se 
retourna, et fit quelques pas pour revenir à la 
maison et à ses devoirs ; mais Claudio s'avan- 
çait rapidement de l'autre côté de l'allée; elle 
entendait ses pas; elle avait promis... la voix 
du guajiro s'éteignait... Claudio allait l'atten- 
dre... Immobile auprès du lieu du rendez-vous, 
elle craignait encore plus d'avancer que de re- 
tourner sur ses pas. 

Bientôt, le silence, la peur, le désir, l'entraî- 
nèrent ; et, s'élançant rapidement, elle atteignit 
bientôt le bois, et disparut au milieu des cahas 
bravas... Un instant après, Claudio était auprès 
d'elle, près de l'arbre renversé où ils s'étaient 
assis la première fois qu'il lui avait parlé d'a- 
mour. 

Carmen était pâle et tremblante ; son amant, 



92 LA HAVANE 

respectant son émotion et gardant le silence, 
plia les genoux devant elle et pressa la main de 
sa maîtresse sur ses lèvres... Elle pleurait, 
moins d'amour que de remords; un trouble 
mortel s'était emparé d'elle , et elle restait 
comme insensible aux caresses du séducteur. 
Mais Claudio la rassura avec tant d'adresse et 
d'éloquence que bientôt elle oublia l'univers 
entier; et, les yeux humides et animés par tout 
le délire de la passion, elle laissa retomber sa 
tète charmante sur l'épaule de son amant... 
Tout à coup , un cri aigu vint frapper son 
oreille ; effrayée, elle vit apparaître, au milieu 
des ombres allongées des canas bravas, une 
femme, le sein nu, les cheveux en désordre, 
qui, tendant les mains, criait d'une voix stri- 
dente : 

« Infâmes!... infâmes!... » 

La peur rendit Carmen immobile, et sa rivale 
l'atteignait déjà, lorsque Claudio, se plaçant en- 
tre elles deux, et arrêtant d'une main ferme le 
bras de Conchita : 



LETTRE XXIX. 93 

« Fuyez, Carmen ! fuyez, au nom du ciel ! ou 
vous êtes perdue ! » 

Comment retracer cette scène tragique, qui 
se passait au milieu d'un bois solitaire , dans les 
ténèbres de la nuit , éclairées seulement par les 
rayons incertains des étoiles et des cocullos, 
qui illuminaient de leurs lueurs fugitives les 
sommets majestueux des palmiers et des bam- 
bous? Carmen s'éloigna pendant que la jeune 
fille faisait les plus grands efforts pour se déga- 
ger des mains de Claudio. 

« Lâchez-moi! âme de vilain, lâche! où 

peut-elle aller que je ne la retrouve, que je ne 
la déshonore?.... Au secours ! au secours ! ca- 
pitaine Marena ! . . . . papa , marna mia ! 

— Par les plaies de Jésus-Christ! tais-loi , tais- 
toi, Conchita !... Quoi, lu ne reconnais pas ton 
amanl? Garde le silence, et je suis h toi pour 
la vie ! 

« Eh bien! j'accepte, répondit la nina avec 
une fureur concentrée. » 

Claudio relâcha son étreinte; mais à peine 



94 LA HAVANE. 

fut-elle en liberté que, se précipitant à la pour- 
suite de Carmen, elle recommença à crier 

« Tout le monde le saura!... Je vous dénon- 
cerai partout ! . . . Infâmes ! » 

Et l'écho paisible des bois répétait sourde- 
ment autour d'elle.... « Infâmes! » 

Claudio, s'élançant sur ses pas , ne tarda pas 
à l'atteindre, et la prenant dans ses bras, il 
chercha en vain à la calmer par ses prières et 
ses promesses. 

« Conchita de ma vie, lui disait-if, aussi éperdu 
que la jeune fille, pour l'amour de tanière, cal- 
me-toi ! Je n'aime que toi au monde ! Toi seule, 
tu seras mon bonheur, je te le promets, je te 
le jure , sur les cendres de mon père ! 

— Laisse-moi ! criait la malheureuse en se 
débattant, je ne veux plus de ton amour ! je te 
déteste!.... Laisse! lâche-moi! Au secours! 
papa mio ! 

— Vive Dieu ! s'écria Claudio , déjà dominé 
par une colère furieuse, et lui secouant les 
bras, qu'il tenait fortement dans ses mains, 



LETTRE XXIX. 95 

tu veux donc me perdre, enfant du démon! 
Maudit soit mon sort, et le jour où je t'ai con- 
nue ! » 

Et la serrant convulsivement entre ses bras, 
il frappait du pied violemment la terre. 

La nina poussa un cri aigu , et peut-être eût- 
elle cédé à l'effroi que lui inspiraient les anathè- 
mes et la figure terrible de Claudio, si l'air n'eût 
pas retenti des aboiements de plusieurs chiens, 
suivis des accents prolongés, particuliers à nos 
guajiros, lorsqu'ils s'appellent dans nos campa- 
gnes. « Ni-naa ! Conchi-taa ! » 

Alors la jeune fille, reprenant de nouvelles 
forces, criait à pleine poitrine. 

« Me voici ! me voici ! 

— Tais -toi! lui dit Claudio. Jure-moi de te 
taire! pour toi-même, china, pour ton honneur! 

— Mon honneur, hypocrite ! mon honneur ! tu 
me l'as enlevé, infâme!... tu le sais bien ! et tu 
m'as délaissée dans la douleur et le déses- 
poir ! . . . Me voici ! me voici ! 

— Fille du démon ! tu te tairas ! » 



96 LA HAVANE 

El de sa main il couvrit la bouche de Con- 
chila. Les aboiements des chiens devenaient de 
plus en plus distincts ; il était évident que bien- 
tôt Claudio et la jeune fille seraient découverts. 
Recouvrant de nouvelles forces, et entraînée 
par un désespoir furieux, elle pliait son faible 
corps comme un serpent pour échapper à 
Claudio, et luttait pour repousser sa main avec 
une ardeur frénétique. 

Pendant ce combat, le bruit se rapprochait, 
les chiens de busca (1) avaient trouvé la piste, 
et l'on distinguait déjà clairement les voix hu- 
maines, parmi lesquelles Conchita crut recon- 
naître celle de son père. Alors toute la force 
de Claudio ne suffit plus pour la contenir. Des 
gouttes de sueur ruisselaient sur le front pâle du 
jeune homme ; sa respiration haletante était en- 
flammée; mais lorsque la main de fer qui fer- 
mait sans pitié la bouche de l'infortunée ve- 
nait à se détendre, on entendait encore ces 
mots à demi articulés : « Bar-ba-ro. » 

(1) De recherche. 



LETTRE XXIX. 97 

Claudio n'était plus à lui . ; son cerveau brû- 
lait, il avait le vertige, ses oreilles bruissaient, 
ses tempes battaient avec force ; et ne pouvant 
venir a bout de dompter la jeune fille, enivré 
d'une fureur toujours croissante, il la saisit au 
cou, de ses deux mains impitoyables, et la 
pressant avec violence : « Furie de l'enfer !... » 
dit-il. Puis il lâche l'enfant, qui retombe immo- 
bile au pied d'un yaya, comme la pauvre ga- 
zelle frappée au cœur par le chasseur cruel. 
Claudio, épouvanté de son attentat, resta quel- 
que temps immobile, les yeux attachés sur ce 
corps inanimé; puis, se penchant vers elle, il 
chercha quelque trace de vie. Les yeux de Con. 
chita étaient fermés, son visage pourpre et ruis- 
selant de sueur. Claudio, approchant sa bouche 
des lèvres sèches et brûlantes de la jeune 
fille, chercha en vain un souffle de respiration. 
A plusieurs reprises, il toucha les mains glacées 
de Conchita : le pouls ne battait plus. 11 écarta 
ses vêtements et toucha de ses doigls trem- 
blants le cœur et la poitrine de la nina : tout 
m. 7 



l J8 LA HAVANE. 

était froid comme le marbre... Alors il la crut 
morte. Une sueur froide inondait son front, et, 
le regard toujours fixé sur la pauvre créature, 
il avait l'air d'un insensé, lorsque les cris des 
chiens, qui débusquaient déjà à l'entrée du bois, 
l'ayant rappelé à lui-même, une terreur indici- 
ble s'empara de lui ; et sautant comme un daim 
poursuivi par la meute acharnée, il s'enfuit de 
l'autre côté du bois. 

A mesure qu'il s'éloignait, il précipitait sa 
course, comme si une main vengeresse fût tou- 
jours prête à le saisir. Le murmure des feuilles 
agitées par la brise, le bourdonnement des in- 
sectes de nuit, le froissement léger des ailes du 
cacullo lumineux et même le bruit de ses pro- 
pres pas le faisaient frémir et lui semblaient 
autant de témoins irrécusables de son crime. 
Lorsqu'il eut franchi un assez long espace, il 
se trouva dans un fourré de maniguas, coupé 
çà et là par des troncs d'arbres, restes d'un 
bois défriché. Là, il s'arrêta, et s'asseyant 
sur un cèdre renversé , plus calme il com- 



LETTRE XXIX. 99 

mença à se rendre compte de sa situation. 

«Dieu de miséricorde! s'écria-t-il en joi- 
gnant les mains et levant ses yeux encore enflam- 
més parla lutte passée. Est-ce un rêve?., un délire? 
Moi, assassin ! assassin, Dieu de bonté!... et de 
qui? d'une pauvre fille, d'une enfant qui m'ai- 
mait! Maudit amour! maudite soit l'heure où je 
la vis pour la première fois! Mon sang se glace 
dans mes veines... Quel est ce poids qui m'op- 
presse le cœur?... moi, puni comme assassin! 
moi, criminel!... Dieu juste! tu sais si j'avais 
l'intention de la tuer! c'est elle, elle seule, qui 
a tout fait!... » Un torrent de larmes jaillit de 
ses yeux... « Malheureuse! ajouta t-il d'une 
voix entrecoupée. Malheureuse ! si belle ! si 
enfant!... Je suis donc ton séducteur et ton 
bourreau?. . . Non, je ne saurais supporter un tel 
remords; je veux revoir ton cadavre, et là, m'a- 
vouer coupable, et souffrir ensuite le châti- 
ment qui m'est dû. » 

S'arrêtant à cette résolution désespérée, il 
se leva comme un insensé, et marchant à 



100 LA HAVANE 

grands pas, il se dirigea vers la maison. Il était 
non loin de la caféterie, lorsqu'il entendit près 
de lui une voix qui l'appelait : « Nino Claudio! 
Nino Claudio! » Sa préoccupation l'avait em- 
pêché d'entendre les pas de la personne qui lui 
parlait, et qui courait après lui depuis quelques 
instants... Le sang s'arrêta sur son cœur : il 
frémit comme si la voix de Dieu lui eût de- 
mandé compte du meurtre qu'il venait de 
commettre. Mais il se rassura lorsque la même 
voix continua ainsi : 

« Je suis Antoine, nino... Que no me conoce 
su melcè (1) ? 

— Eh bien, que me veux-tu ? La volante est- 
elle prête ? 

— No, nino, porque su melcè no medijo que 
la pusiera (2). 

— Va, va atteler tes mules tout de suite. 

(1) y Votre merci ne me reconnaît pas? » 

[2) « Non, niho, votre merci ne m'a pas dit d'atteler. » 



LETTRE XXIX. 101 

— Si seno, pero el niho Manolo me manda à 
buscar à su melcé (1). 

— Où esl-il ? 

— En el batey, esperando à su melcé (2). 

— Marche en avant et dis-lui que j'arrive. » 
A peine Claudio se trouva t-il auprès de son 

ami, qu'il lui dit en se jetant dans ses bras: 
« Ami ! je viens de tuer Conchita. 

— Comment ! c'est toi?... 

— Oui, moi; je l'ai tuée de mes propres mains. 

— Mais elle n'est pas morte, hombre ! 

— Non! s'écria Claudio, se livrant à tout le 
délire de la joie. Eh bien ! je veux la voir ! 

— Calme-toi, je t'en conjure, et apprends- 
moi la cause de ce cruel événement. Conchita 
n'est pas morte; mais elle est plongée dans une 
léthargie profonde. 

— Elle n'est donc pas morte? répétait tou- 
jours Claudio. Ah ! si tu savais ce que j'ai soufe 

(1) « Oui, seigneur, mais le niho Manolo m'a envoyé chercher votre 
merci. » 

(2) « Dans le batey, attendant votre merci. « 



108 LA HAVANE. 

fert, Manolo!... Mais a-ton quelque soupçon 
sur moi? 

— Que diable, hombre, quand je te dis de te 
calmer, crois-moi. Ici, on ne sait rien de ce qui 
est arrivé, sinon que la muchacha a été trouvée 
au milieu du bois, au pied d'une cana brava, 
étendue sur l'herbe et sans connaissance. D'a- 
bord on la crut morte, on la transporta au mi- 
lieu des torches, suivie des chiens, qui aboyaient, 
de la foule, qui criait, du père, qui pleurait, et 
de tous les nègres de l'habitation, empressés à 
se relever pour la porter jusqu'à la maison. Là, 
on s'aperçut bientôt qu'elle respirait, et le mé- 
decin du cafétal assura qu'elle éîait seulement 
évanouie. On attribue cet accident à la chaleur 
et à la danse. 

— Ainsi personne ne soupçonne la vérité? 

— Et moi-même je serais dans l'erreur si, 
au moment où l'on commençait à chercher 
Conchita dans la maison, je n'avais pas aperçu 
Carmen qui rentrait, la toilette en désordre, et 
toute troublée. Alors je courus te chercher, et, 



LETTRE XXIX. 103 

ton absence augmentant mes soupçons , j'en- 
voyai plusieurs nègres dans des directions di- 
verses pour aller à ta rencontre et te prévenir 
de l'événement. Maintenant dévoile-moi tout ce 
mystère. » 

Claudio raconta tout brièvement à son ami et 
lui demanda conseil. Manolo, sans répondre à 
sa question, reprit : 

« Ainsi, favais bien jugé lorsqiîe, après avoir 
trouvé la nina, les chiens voulant absolument 
suivre une autre piste, je persuadai le mayoral 
de les retenir : à vrai dire, je soupçonnais déjà 
quelque diablerie de ta part. 

— Mais, ami, conseille-moi... Que dois-je 
l'aire maintenant? Si Conchita meurt, Manolo, 
je me lance une balle dans la tête. 

— C'est bon, mais commençons d'abord par 
rentrer à la maison. 

— Y penses-tu!... Et si elle m'aperçoit? 

— Je te dis qu'elle est hors d'état de le re- 
connaître. Allons, viens, personne ne te soup- 
çonne, et d'ailleurs, ta fuite te condamnerait. 



104 LA HAVANE. 

Courage, donne-moi le bras. » El il entraîna 
son ami après lui. 

Le premier objet qui se présenta à leur vue, 
en entrant dans le salon, fut le capitaine tenant 
par la main sa femme et se préparant à partir. 

« Vous voilà, Claudio, dit-il , d'où sortez- 
vous? Le défenseur des belles, où était-il ; qu'il 
n'est pas accouru au secours de sa fiancée? 
D'où sortez-vous? Ignorez- vous ce qui vient de 
se passer? 

— Il était en visite dans le cafétal de Herrera, 
ici, en face. J'ai été le chercher, et si j'avais pré- 
vu l'effet que cette nouvelle devait produire sur 
lui, je la lui aurais laissé ignorer. 

— Allons, allons, mon jeune ami, courage, 
dit le capitaine à Claudio avec un air de commi- 
sération , cela ne sera rien : la petite avait goûté 
le vin de Champagne pour la première fois, et 
sa tète en a été troublée. 

— En effet,» reprit Claudio, encore décon- 
tenancé; et, levant les yeux , il rencontra ceux 
de Carmen , qui , par quelques légères marques 



LETTRE XXIX. 105 

d'impatience, témoignait à son mari le désir de 
partir. Le regard de Claudio décelait son em- 
barras et sa honte ; mais celui de Carmen ne 
respirait que dédain , reproche et colère. Clau- 
dio, craintif et abattu, n'avait plus pour elle ce 
charme prestigieux et brillant qui l'avait sé- 
duite d'abord. Quelque chose d'humble et d'ef- 
frayé en lui le rendait à ses yeux presque ridi- 
cule ; et, dans cet instant, le capitaine, avec ses 
saillies franches et inconvenantes, son aplomb 
imperturbable et ses droits à la protéger, lui 
semblait bien supérieur au brillant Claudio. 

— Allons-nous-en, Marena, lui dit-elle avec 
un air d'impatience marqué; je me sens mal. 

— Allons, allons, china. Adios, senores... Ces 
femmes sont si délicates , il faut en avoir un 
soin !... Allons, adieu. » 

Et il se dirigea vers la porte , emmenant sa 
femme , qui , en partant , lança sur Claudio un 
dernier regard foudroyant. 

« Deux ennemis de moins, dit Manolo à son 



106 LA HAVANE. 

ami. Allons, courage, et entrons. Cet imbécile 
de capitaine ! j'étouffais d'envie de rire. » 

Les forces de Claudio défaillirent en appro- 
chant de la chambre occupée par Conchila ; ses 
genoux fléchirent , et il fut obligé de se soutenir 
sur le battant de la porte avant d'y pénétrer. Son 
émotion s'accrut encore lorsque, jetant un coup 
d'œil dans l'intérieur, il aperçut la pauvre jeune 
fille étendue sur un lit en désordre, les cheveux 
défaits, les yeux fermés, et les draps, ainsi que 
les vêtements, remplis de taches de sang... Un 
sentiment indicible de remords et de pitié tra- 
versa son âme : il crut voir dans ce sang pré- 
cieux une preuve indubitable de son crime. 

Dona Catalina, au chevet de sa fille , la tête 
penchée sur elle , la regardait attentivement , 
pendant que ses larmes tombaient une à une sur 
la main de sa nina , qu'elle pressait entre les 
siennes. 

En entendant ouvrir la porte, elle tourna la 
tête , et à peine aperçut-elle Claudio, qu'accou- 
rant vers lui , et lui passant les bras autour du 



LETTRE XXIX. 107 

cou, elle se mit à sangloter, en lui disant d'une 
voix entrecoupée : 

ce Ay ! venez, Claudio de mi aimai venez par- 
tager ma douleur... Vous qui l'aimiez tant, voyez 
dans quel état on me l'a amenée !... Voyez-la 
défaite , inanimée , mourante , et dites-moi si 
mon courage n'est pas grand , puisque je puis 
la voir ainsi sans mourir. » 

Claudio soutint la pauvre mère dans ses bras; 
mais il tremblait , et ne put lui répondre. 

Lorsqu'elle se fut un peu calmée et qu'elle 
eut repris sa place , il s'assit à un bout de la 
chambre , en face de la malade. « Pauvre en- 
fant! se disait-il dans l'amertume de son âme, 
en contemplant sa beauté souffrante; pauvre 
enfant ! quel homme n'aurait pas fait son bon- 
heur d'être aimé de loi, de te posséder. Tu m'a- 
vais préféré à tous tes adorateurs, et je me suis 
fait un jeu de ton amour, et je t'ai sacrifiée à une 
puérile vanité !... Mais, s'il en est temps encore, 
je te dédommagerai de ma cruauté passée par 
une vie entière d'amour et d'expiation. » Quel- 



108 LA HAVANE. 

ques larmes s'échappèrent de ses yeux. Dans le 
désordre de la souffrance , Conchita lui parais- 
sait plus belle que jamais. L'énergie qu'elle 
avait déployée l'avait grandie à ses yeux, et il 
lui trouvait un nouvel attrait depuis qu'elle 
avait su résister à sa tendresse et à sa volonté. 
Claudio n'était pas méchant par nature. Ses 
fautes étaient le résultat d'une mauvaise édu- 
cation ; mais la corruption de ses mœurs n'a- 
vait pas gagné le cœur. Sa première jeunesse, 
passée en Europe sans guide ni conseil , ayant 
été employée au plaisir et a la dissipation, son 
imagination égarée l'habitua de bonne heure à 
transformer ses passions ardentes en vices ; en 
puérils passe-temps; et, ignorant la portée des 
choses sérieuses de la vie, il ne savait pas pré- 
voir la conséquence de ses actions coupables ou 
inconsidérées. 

La malade , après avoir passé une partie 
de la nuit assez tranquille , fut prise , vers le 
malin , d'une fièvre ardente accompagnée de 
délire. Des taches noires apparurent sur son 



LETTRE XXIX. 109 

visage , sur ses bras , et particulièrement 
autour de son cou , sous la forme de deux 
mains. Ce fait éveilla les soupçons : mille cir- 
constances vinrent s'y grouper. Plusieurs per- 
sonnes , entre autres le guajiro chanteur, rap- 
portèrent avoir entendu dans la nuit des pas 
sur la guarda-raya. Le vieux guardirro, qu'on 
interrogea après l'avoir fait agenouiller, avoua 
qu'il avait entendu la nina appeler sa mère ; 
mais que, sétanl imaginé qu'elle se promenait, 
il n^avait pas bougé. Manolo, pour détourner les 
soupçons qui pouvaient s'arrêter sur son ami , 
les rejeta sur quelque nègre , coupable sans 
doute de l'attentat. Cette hypothèse porta à son 
comble le désespoir des parents de la nina, et 
l'horreur et l'indignation dans le cœur de ses 
amis. 

Toute la caféterie se mit en mouvement pour 
aller h la recherche du coupable ; mais ce fut 
en vain , le coupable resta inconnu. 

Pendant ces nouvelles agitations , Claudio , 
triste et sévère, restait au chevet de la malade, 



110 LA HAVANE. 

et semblait épier ses moindres mouvements. Le 
délire s'étant augmenté par degrés , elle com- 
mença à prononcer des mots sans suite et sin- 
guliers : 

«Nô! ne m'étouffe pas , barbare!... Traî- 
tre!... Au secours!... Infâme !... On me tue!... 
Carmen!... Claudio!... Séducteur!... Assas- 
sin !... » Et portant ses mains à son cou , elle 
faisait des gestes de frayeur , se soulevait, les 
bras étendus , comme pour repousser un dan- 
ger... Puis, si son regard venait à apercevoir 
le visage de Claudio, elle poussait des cris, 
et sa frayeur, son délire, n'avaient plus de 
bornes. 

Claudio, cloué auprès du lit, pâle, tremblant, 
couvert d'une sueur froide, le regard fixé sur 
la bouche delà malheureuse, n'avait pas la force 
de se dérober à ses yeux, et restait immobile, 
livré à une angoisse indicible : on aurait dit la 
statue de la Peur. 

Cet état de crise dura six jours; le septième, 
il commença à céder , h l'aide d'abondantes 



LETTRE XXÏX. 111 

saignées ot d'un régime qui épuisa complète- 
ment les forces de la jeune fille. 

Claudio ne quittait pas un moment Conchita, 
et partageait en tout les soins que lui donnait 
sa mère. Ce septième jour , la malade étant plus 
calme, don Antonio obtint de sa femme qu'elle 
prît quelques heures de repos : Claudio se char- 
gea de la remplacer. 

Assis près du lit de la nina, il contemplait 
son visage amaigri par la maladie , ses lèvres 
sans couleur et son front lisse et humide , où 
se décelait encore la souffrance. 

L'âme de Claudio, saisie de pitié et d'amour, 
s'élançait vers elle , pendant que , frappé d'une 
pensée douloureuse, il répétait à voix basse : 
« Voilà mon ouvrage ! » Conchita s'éveilla et 
regarda autour de la chambre ; puis ses yeux 
se tournèrent vers Claudio , qu'elle n'avait pas 
encore aperçu.... A celle vue, elle se souleva, 
et, plaçant son coude sur l'oreiller, elle ap- 
puya sa tête sur sa main , et resta immobile, le 
regard fixé sur lui.... Ses joues pâles se colore- 



112 LA HAVANE 

rent, le lien qui retenait ses cheveux se déta- 
cha , et des flocons de boucles de cheveux noirs 
tombèrent sur son sein découvert et encore 
tout violacé des coups qu'il avait reçus dans la 

lutte Claudio, atterré, comme s'il se fût 

trouvé devant le Juge éternel, garda le silence. . . 
Au bout de quelques secondes , deux grosses 
larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, sil- 
lonnèrent son visage , et tombèrent sur son 
oreiller : sa tête s'affaissa sur son bras , et elle 
parut s'endormir... 

Quelques jours après, elle fut en état d'être 
ramenée chez elle. Mais elle resta en proie à 
une maladie de langueur, et garda le plus pro- 
fond secret sur l'accident dont elle avait été 
victime. Les prières réitérées de ses amis fu- 
rent vaines; aux instances les plus vives elle 
opposait un silence obstiné. 

Claudio continua ses assiduités, et la demanda 
en mariage. À la grande surprise de ses parents, 
Conchita refusa avec douceur, mais sans justi- 
fier sa répugnance par aucune raison plausible; 



LETTRE XXIX. 113 

les prières, les larmes de sa mère furent impuis- 
santes, et n'aboutirent qu'à augmenter son goût 
pour la solitude. 

On l'avait amenée à la Havane pour lui mé- 
nager les secours de la médecine et pour la 
distraire ; mais elle avait renoncé au monde, et 
s'était même éloignée de ses amies et de ses 
compagnes d'enfance ; son état de dépérisse- 
ment faisait des progrès rapides : on la voyait 
s'affaisser de jour en jour, d'heure en heure. 

Claudio , excité par tant de résistance et par 
le refus formel qu'elle avait fait de le revoir, 
n'épargnait aucun moyen, aucune recherche, 
pour arriver jusqu'à la jeune fille; mais ce fut 
en vain , et toutes les finesses et l'astuce sau- 
vage de Francisco, n'eurent d'autre résultat que 
de la rendre importune à sa maîtresse ; elle pria 
sa mère de la lui échanger contre une jeune es- 
clave mandinga-bozale, qui, ne sachant pas 
encore bien parler l'espagnol, serait moins ac- 
cessible à la séduction. 

Le sacrifice de sa négresse lui fut néanmoins 

m. 8 



114 LA HAVANE. 

très- sensible, et sa tristesse augmenta chaque 
jour davantage. Sa mère, espérant que le ma- 
riage rétablirait sa santé, et n'attribuant son 
refus qu'à un caprice de malade , ne cessait de 
l'engager, de la supplier en faveur de Claudio. 
Conchita gardaitle silence et restait inébranlable. 

Accablée par tant d'obsessions, elle se dé- 
termina à demander à sa mère de l'envoyer chez 
une de ses tantes , à la campagne , où elle espé- 
rait retrouver le calme et la santé. 

Dona Catalina , pour qui la volonté de sa fille 
souffrante était devenue une loi , y consentit, et 
il fut décidé qu'elle partirait le surlendemain. 

La veille de ce jour, Conchita se trouva plus 
souffrante que d'habitude : une nuit sans repos, 
de violentes syncopes et une oppression dou- 
loureuse avaient empiré son état. 

Vers le soir , elle demanda sa volante , pour 
aller à l'église faire des prières avant de se met- 
tre en route ; mais elle manifesta le désir d'y 
aller seule, et partit. 

Dona Catalina, inquiète, ne tarda pas à suivre 



LETTRE XXIX. 115 

sa fille à son insu, et resta à la porte de l'église 
en attendant qu'elle eût accompli ses pieux de- 
voirs. 

Les ombres de la nuit s'avançaient déjà sur 
la ville ; et Conchita ne paraissait pas; dona 
Calalina , ne sachant à quoi attribuer un si long 
retard, entra doucement dans l'église. 

Un léger crépuscule tombait du haut des vi- 
traux qui couronnaient la coupole , et répandait 
une clarté douce et incertaine sur les dalles, où 
s'étendaient les ombres projetées par les pilas- 
tres massifs qui soutenaient l'édifice. Dona Ca- 
talina avançait avec précaution et lentement; sa 
vue, affaiblie par tant de larmes, l'aidait mal à 
chercher son trésor. Pendant qu'elle faisait 
ainsi le tour de l'église, le jour pâlissait, les om- 
bres s'effaçaient, et Conchiîa ne paraissait pas. 
Bientôt dona Catalina fut obligée de sortir. Le 
rosaire venait de rentrer, et les grandes pories 
roulaient déjà sur leurs gonds... Une fois de- 
hors , la pauvre mère se dirigea vers sa de- 
meure, dans l'espoir que sa fille serait rentrée 



il» LA HAVANE. 

avant elle ; mais Conchita n'était pas à la mai- 
son, et son calesero, après l'avoir attendue à 
la porte de la Merced jusqu'à la nuit tombante, 
était rentré, dans la persuasion qu'elle avait été 
ramenée par sa mère. 

L'inquiétude de donaCatalina et de don Anto- 
nio était indicible : des messagers furent en- 
voyés dans tous les quartiers de la ville , mais 
sans succès : aucun indice, aucun espoir ne ve- 
nait adoucir leur angoisse , et ils passèrent la 
nuit livrés à la plus profonde douleur. 

Le lendemain, à la pointe du jour, lorsque le 
sacristain de la Merced se présenta pour allumer 
les cierges sur l'autel de la Vierge , son pied 
heurta un bloc tendre... C'était le corps inanimé 
de la jeune fille , soutenu contre l'autel de No- 
tre-Dame-de-ifem... Elle était assise, la tête ap- 
puyée sur l'ange qui supportait la table de l'au- 
tel, et ses deux mains, convulsivement serrées, 
pressaient sur ses lèvres un gant blanc, tout 
humide encore des larmes dont les dernières 
gouttes étaient restées glacées sur les joues li- 



LETTRE XXIX. 117 

vides de la nina. . . Conchita était morte ! 
On se rappelle encore à Londres et à Paris 
avoir rencontré dans les salons de la bonne 
compagnie un jeune Américain -Espagnol 
grand , bien fait et de bonne mine, distingué 
dans ses manières, généreux dans ses dépenses, 
entouré de bienveillance et de sympathie , 
mais froid à toutes les affections, essayant tous 
les plaisirs, toutes les dissipations, mais indiffé- 
rent à toutes les séductions, à toutes les beautés 
de l'art et de la nature, et semblable à ces corps 
devenus insensibles par l'excès des souffrances, 
qui ne conservent de la vie que le mouvement, 
et ne répondent que par l'inertie aux moyens 
les plus violents de la médecine. 



LETTRE XXX 



SOMMAIRE 

Une journée à la Havane. — Midi. — Sommeil et silence. — 
Intrigues d'amour. — La nina derrière la grille. — Le jeune 
étudiant. — Le baiser. — El ofîcial de causas. — Le dés- 
appointement. — Repos des galériens. — Une heure. — On 
se réveille. — Marchande d'ananas. — La Lonja. — L'homme 
d'affaires. — Le courtier. — L'usurier. — La ley de espéra. 
— Deux heures. — Le mouvement. — La volante. — El 
calesero. — Son costume. — Les impérieuses. — La prome- 
nade Tacon. — La femme de l'industriel. — La place d'Ar- 
mes. — Point de haillons. — Le tapacete et la gondole. — 
La nuit. 



LETTRE XXX 



AU COLONEL GEORGES DAMER, MEMBRE DE LA CHAMBRE 
DES COMMUNES. 



Heureux qui, comme vous, mon cher Damer, 
saisit le côté plaisant et agréable de la vie hu- 
maine ! Pour ces esprits bénis du ciel, que de 
contrastes charmants, que de jouissances vives, 
qu'ils font partager aux autres! Vous souvient- 
il de ces récils singuliers dont vous m'amusiez 



122 LA HAVANE. 

si souvent et qui me faisaient rire aux éclats 
quand j'étais à Londres ? Je voudrais bien vous 
ies rendre, et ce n'est ni la bonne volonté ni le 
sujet qui me manquent ici. Ce pays du soleil fait 
faire à nos Havanais mille choses à rebours de 
l'Europe. J'aurais voulu que vous m'accompa- 
gnassiez hier pendant ma promenade en quitrin 
dans les rues de notre capitale. Que de saillies 
piquantes, que d'ingénieuses histoires auraient 
secondé le cours des heures et fait voler plus 
rapidement ma légère voiture ! 

Savez vous que f imagine un fort joli dio- 
rama, si, dans le même instant, le même spec- 
tateur pouvait contempler ce qui se passe à la 
même heure dans les grandes villes euro- 
péennes, américaines et asiatiques? Ici, tout le 
monde se couche; là, tout le monde se lève; 
ici, l'on crie à la Chambre des Communes des 
politesses parlementaires; à la même heure, le 
sultan se promène tranquillement sur l'eau 
calme du Bosphore. Neuf heures sonnent, et 
tous les magasins des honnêtes habitants de 



LETTRE XXX. 123 

Baie se ferment à la fois pour laisser la Ville 
dans un profond silence ; c'est le moment même 
où les boutiques de Londres rayonnent de tous 
leurs feux commerciaux. A deux heures du 
matin, on dort a Berne, on joue à Venise, on 
danse à Paris. 

Notre vie tropicale, qui nous force à fuir la 
tyrannie du soleil, change complètement pour 
nous l'emploi ordinaire des heures, et fait naître 
des scènes tout à fait originales. Mais suivez- 
moi dans les rues de la Havane : il est une 
heure. La vie est partout suspendue; pas de 
bruit, pas de mouvemenl. Qu'est devenue l'hu- 
manité? Où sont les amours ? où sont les dou- 
leurs? tout ce qui occupe les hommes ou les 
intéresse ? 

Les maisons blanches, aux grandes grilles et 
aux balcons de fer, dorment dans les feux du 
jour. Pas un bipède dans les rues à cette même 
heure où tous vos Anglais, lancés comme des 
flèches sur vos trottoirs, forment des courants 
contraires qui ne s'entrechoquent pas sanspé- 



1*4 LA HAVANE. 

rih A peine de temps à autre quelques peseurs 
de sucre ou quelque charrette attardée tra- 
versent-ils lentement la rue toute baignée de 
soleil; là se réduit ce grand mouvement 
mercantile qui , deux heures auparavant, 
remplissait la ville de son fracas et qui re- 
commencera bientôt. Vous diriez un corps dont 
la circulation est suspendue; on ne sent pas 
qu'il respire, le pouls ne bal plus, comme dans 
ces maladies singulières qui paralysent la vie 
sans l'éteindre, et qui jettent au milieu de la 
veille une mort passagère. 

Voilà les rues de la Havane ; Herculanum et 
Pompéi n'étendent pas sous le soleil une pous- 
sière plus ardente et plus déserte. Mais pénétrez 
avec moi dans les maisons : le mouvement de 
la vie s'y est retiré. Les mères et les filles ont 
quitté le piano ou la broderie; coquetterie ici, 
passion là, passion plus loin, amourettes ail- 
leurs, tout ce qu'il y a de plus intime ou de plus 
cher à la femme se déploie dans ce moment de 
repos général. Oh ! comme votre indulgence 



LETTRE XXX. 12b 

d'homme pour les peccadilles du cœur se ré- 
jouirait de toutes les petites scènes bourgeoises 
et amoureuses dont certaines rues écartées sont 
le théâtre ! Car ici le soleil prend la place de la 
lune pour protéger les amours, et ses rayons ar- 
dents écartent les importuns, comme ailleurs les 
ombres de la nuit. La toile extérieure suspendue 
àlafenêlre est soulevée par une petite main blan- 
che; ailleurs, une des feuilles de la persienne 
cède à une pression mystérieuse, et vous pourriez 
apercevoir , si vous étiez là, deux de ces yeux 
noirs du Midi, que lord Byron disait être doublés 
de soleil, et qui, moitié sauvages, moitiétimides, 
essaient de percer l'espace. Sans doute l'objet 
désiré se présentera bientôt à l'autre côté de la 
rue; le cœur bat, le pouls va vite, la peau fris- 
sonne, pendant que l'oreille attentive saisit le 
moindre mouvement qui peut venir de l'inté- 
rieur; car la maman est là qui fait la sieste, et, 
par une prévoyance habile, on a déposé sur la 

table à ouvrage la tapisserie ou les ciseaux 

Voici les pas de la mère, et aussitôt l'on se trouve 



126 LA HAVANE. 

assise, l'ouvrage à la main et travaillant avec 
assiduité ; si l'alarme a été vaine, on reprend la 
vedette jusqu'à l'arrivée du jeune étudiant, qui 
brave le soleil et qui, au signal convenu, ac- 
court vers sa bien-aimée. Dans la rue voisine, 
un autre amoureux, plus habile encore, cherche 
avec soin une adresse qu'il ne trouvera jamais; 
en vain les grilles de fer s'interposent, les deux 
fronls se rapprochent, les joues brûlantes sont 
voisines... Mais on entend du bruit, et la niîia, 
dont les lèvres tremblantes viennent d'être e(- 
lleurées, s'écrie dune voix assez haute pour 
être entendue : « Non, senor; don ïadeo de- 
meure deux maisons plus loin. » 

Vous n'avez pas trop de sévérité pour ces 
jeunes gens, j'en suis bien persuadée, mais la 
colère d'un personnage occupé d'un tout autre 
intérêt vous fera rire. 11 passe lentement, le 
bras chargé de dossiers, et fait une moue épou- 
vantable : c'est un avoué, oficial de causas, qui 
s'est trompé d'heure et qui devrait être depuis 
longtemps au palais. Ses confrères en sont déjà 



LETTRE XXX. J27 

sortis, fumant leurs cigares, et il les a rencon- 
trés ! mais ce qui rend sa mauvaise humeur 
plus vive, c'est que sa paresse lui fait perdre 
deux onces d'or (160 fr.) que lui avait promises 
un accusé s'il parvenait à le (aire sortir de pri- 
son : la sentence est rendue par l'assesseur, le 
prisonnier est en liberté, et il gardera ses deux 
onces d'or. 

Ainsi, à cette heure du jour, ici le mouvement 
est l'exception , le repos est la règle. Il n'y a 
pas jusqu'aux condamnés qui abandonnent leurs 
travaux et qui dorment, étendus sur la terre, 
dans leur hangar. Le nègre se met à l'ombre de 
sa charrette, la marchande d'ananas s'endort 
les bras croisés. Mais bientôt tout se remue, 
tout s'éveille ; la fourmilière humaine s'agite, le 
bruit des quilrins se fait entendre , la vie re- 
naît. Des passants forment cercle autour des 
pyramides d'ananas qne rouerie : cincoparame- 
dio. Les riches^ les élégants, les oisifs se pres- 
sent à la porte de la Lonja, notre Tortoni, dont 
les salons brillants réunissent à peu près tous 



128 LA HAVANE. 

les amusements dispendieux. Nous allons, mon 
cher Damer, nous approcher de la Lonja, dont 
les abords sont remplis de séductions de toute 
espèce : voici venir un homme très-affairé, au 
visage épanoui et qui se frotte les mains. C'est 
un courtier d'affaires qui va recommencer ses 
négociations et ses visites. Savez-vous d'où lui 
vient ce grand air de joie? C'est qu'il a conclu 
ce malin quelque négociation u suraire en fa- 
veur d'un brave commerçant qui lui donne 
douze onces d'or pour sa peine : le négociant es- 
père bien tirer plus de mille piastres de la même 
transaction; mais il compte sans son hôte. . 

L'emprunteur sera plus fin que l'usurier, et 
le courtier plus fin que l'un et l'autre. L'em- 
prunteur se mettra à l'abri sous la protection 
d'une certaine loi charitable qui correspond à 
la cession de biens de la jurisprudence fran- 
çaise, ei h Yinsolvenfs debtors court, qui s'ap- 
pelle ley de espéra. Il s'en va dans ses terres , 
s'enferme dans son domaine; et là, comme le 
disent les Havanais par une de leurs exprès- 



LETTRE XXX. 129 

sions les plus piquantes, il passe son temps à se 
fomenter (fomentarse) , pendant que le créan- 
cier pleure a la fois son capital hasardé, ses 
mille piastres espérées, et que notre agent d'af- 
faires renouvelle son argenterie et meuble à 
neuf sa maison... 

Mais deux heures sont sonnées ; tout reprend 
son cours et son mouvement ordinaire; affaires, 
commerce, visites, font circuler la population 
blanche, jaune et noire à travers la poussière 
de nos rues étroites; mais la femme se montre 
peu. La négresse seule, un gros cigare à la 
bouche et lançant des torrents de fumée, flâne 
dans les rues, les épaules et le sein nus, puis 
s'assied devant les maisons et joue avec l'en- 
fant blanc qu'elle porte. Jusqu'ici le mouve- 
ment des affaires a seul rempli la ville : bientôt 
s'éveilleront le plaisir, le luxe, l'oisiveté. 

Dès six heures, tous les quitrins attendent 
aux portes; les dames coiffées en cheveux, des 
fleurs naturelles sur la tète, les hommes en ha- 
bit habillé , cravate , gilet et pantalon blancs, 
m. 9 



130 LA HAVANE. 

Tous, dans une parfaite tenue de recherche 
et de fraîcheur, montent en voilure, chacun 
seul dans la sienne, et l'on se rend à la prome- 
nade Tacon. Dans ces belles allées, que le so- 
leil couchant fait resplendir, personne ne se 
promène à pied : on ne marche pas ici, autant 
par indolence que par orgueil. De tous côtés 
glisse la volante, si digne de son nom, et dont 
la capote renversée laisse apercevoir la volup- 
tueuse et rieuse Havanaise nonchalamment 
étendue, et jouissant du souffle léger de la brise. 
Grande dame et petite bourgeoise , toutes les 
femmes ont leur voiture. Le premier argent de 
l'industriel qui économise est destiné à un piano 
et à un quitrin pour sa femme. En revenant de 
la promenade on entend déjà retentir les sons 
de la musique militaire : les quitrins se portent 
en foule vers la place d'Armes, où le concert a 
lieu. Les beaux palais du général et de l'inten- 
dant, le brillant éclairage de la place, l'air d'é- 
légance et de propreté répandu partout, ces 
voitures si bien vernies, si luisantes, tout res- 



LETTRE XXX. 131 

pire un parfum de distinction aristocratique 
générale dont les autres régions du globe ne 
vous offriraient pas d'exemples : ici point de 
vestes ni de casquettes, point de haillons ni de 
barbe mal peignée, encore moins ces effroya- 
bles parodies de la nature humaine qu'on trouve 
dans les faubourgs de Londres ou de Paris; ici 
nous n'avons pas de peuple ni de misère. 

En rentrant de la promenade vers la fin du 
jour, les femmes vont faire leurs emplettes ; les 
quilrins se croisent en tous sens, et les rues pré- 
sentent un coup d'œil aussi animé que plaisant. 
C'est alors que les chevaux rivalisent de vitesse, 
et que l'on voit, assises dans leur volante, la 
capote baissée, les jeunes Havanaises au front 
blanc et aux yeux noirs, baignées des clartés de 
la lune des tropiques. Passe-t-il devant elle un 
équipage de fraîcheur équivoque, ou dont le 
peu d'éclat trahit l'origine, elles se renversent 
dans leur volante, et leur gaieté éclate en épi- 
grammes mêlées d'éclats de rire. Les rieuses 
s'arrêtent devant une boutique, et bientôt tout 



132 LA HAVANE. 

ce que le magasin a d'étoffes est déployé sur 
leurs çenoux au milieu de la rue. 

Vos jeunes duchesses blondes de Londres ou 
d'Edimbourg n'ont rien de plus coquettement 
impérieux que ces brunes beautés, habituées 
au commandement et à l'opulence; et si les 
filles du Nord se distinguent par une plus dédai- 
gneuse langueur, il y a chez nos filles du soleil 
une vivacité plus altière et plus pétulante, quoi- 
que voilée sous des formes morbides et volup- 
tueuses. Bientôt les rues s'encombrent de qui- 
trins, voitures légères tout à fait particulières 
à notre île, et trop curieuses pour que je ne 
vous les décrive pas. 

Ce qu'on aperçoit tout de suite, c'est un nègre 
et deux roues; les roues cachent une espèce 
de cabriolet dont la caisse est basse; le nè- 
gre, magnifiquement habillé, est placé sur une 
mule; il porte des bottes à l'écuyère bien ver^ 
nies, n'allant que jusqu'à la cheville et laissant 
apercevoir un cou-de-pied noir et lustré. Un 
soulier bien ciré et orné d'une rosette coin- 



LETTRE XXX. 133 

plète cette étrange chaussure à deux comparti- 
ments. La toile blanche de la culotte et les ar- 
moiries brodées sur les galons de la veste font 
encore ressortir l'ébène de son teint et les di- 
verses nuances noires de sa chaussure et de 
son chapeau galonné. Deux brancards droits 
serrent les flancs de la mule, dont les harnais 
répondent par leur richesse au brillant accou- 
trement du calesero. Ces quitrins tournent dif- 
ficilement, mais grâce à l'immensité de leurs 
roues , ils sont inrenversables , même dans les 
plus mauvais chemins. Cet avantage est bien 
compensé par la difficulté d'esquiver les em- 
barras, lorsque plusieurs quitrins se rencon- 
trent dans les rues étroites et populeuses de la 
Havane. A huit heures on en voit déboucher de 
tous les points. Ces caleseros, qui vont si vite, 
ne savent jamais où ils vont. Le maître ou la 
maîtresse, du fond de la voiture, se contente 
d'Indiquer au nègre, qui ne tourne jamais la 
tête, et qui cependant ne manque pas de saisir 
la parole : à droite, à gauche, et le quitrin 



134 LA HAVANE. 

tourne et retourne. Souvent il s'arrête devant 
un magasin, et si quelque autre voiture, cher- 
chant passage, essaie d'obtenir du calesero qu'il 
se dérange, vous entendez souvent une petite 
voix douce du fond de la voiture : « Ne bouge 
pas , Juan , tu ne dois te déranger pour per- 
sonne. » Et la rue de rester encombrée de qui- 
trins jusqu'à ce que la belle dame ait fait ses 
emplettes. 

Bientôt c'est du haut du balcon que la même 
petite voix fait entendre : « Juan , in es à la 
porte de ta maison, ne t'avise point de faire un 
pas. » 

Ce qui peut vous faire voir, mon cher Damer, 
que la Havanaise est assez volontiers maîtresse 
au logis. Je ne le nierai pas, et j'ajouterai que 
cette indépendance et cet euipire de notre sexe 
sont plus que justifiés par l'usage que font les 
Havanaises de leur liberté et de leur influence. 
Mais voici neuf heures : on rentre, et la tertulia 
commence. 

La volante y toujours à la porte, attend que 



LETTRE XXX. 185 

le caprice, le désir de prendre l'air avec un 
ami tout en continuant une conversation, vous 
portent à faire un tour de promenade. On va 
ainsi jusqu'au bord de la mer, puis on revient 
pour recommencer tout à l'heure. Le rideau, 
ou le tapacete, protège de ses plis les couples 
qui veulent se dérober aux regards, mais n'em- 
pêche pas qu'on ne saisisse facilement de l'in- 
térieur de ces légères voitures tout ce qui se dit 
dans l'autre. Le quitrin et la volante, avec leur 
caractère sauvage, leur bizarre conducteur et 
la mule qui s'avance au petit trot, ont quelque 
chose de mystérieux et de singulier qui rap- 
pelle la gondole de Venise, moins la silencieuse 
poésie des lagunes, qui plaît à la fois à la rêve- 
rie et à l'amour. Ainsi voyagent nos Havanais 
d'un bout à l'autre de la ville, de six heures à 
minuit, sans poser le pied par terre. Entrez- 
vous dans une maison où l'on reçoit, le frôle- 
ment et le tic- tac des éventails qui s'agitent en 
cadence, le silence à peine interrompu par 
quelques mots , les femmes parées et assises en 



136 LA HAVANE. 

cercle, rappellent l'élégance grave de la vieille 
Espagne. Mais les vastes portes ouvertes, les 
bougies enfermées dans le cristal , les groupes 
d'hommes causant sur les balcons ou circulant 
dans les galeries, les lanternes énormes qui, 
d'espace en espace, jettent leurs lumières sur 
les corridors et les balcons, la beauté de cet as- 
pect, qui, vu de la rue, semble une illumina- 
tion magique, vous reportent sous ce ciel des 
Antilles, au milieu des mœurs créoles. Déjà la 
nuit avance, et toute l'activité de pensées d'in- 
trigues et de plaisir, qui sommeillait le jour , 
fermente, s'anime et s'exalte. La vie de nuit est 
pleine de charme ici. L'air tiède et voluptueux 
du soir remplace la chaleur brûlante du jour. 
Sous un ciel brillant d'étoiles, éblouissant de 
météores, clair comme si le disque de la lune 
en occupait tout l'espace, la brise de mer, dou- 
cement incisive, pénètre à travers les pores 
épanouis par la chaleur, et donne à la vie une 
nouvelle puissance. C'est dans ce calme de la 
nuit havanaise que l'ivresse de notre climat se 



LETTRE XXX. 137 

fait pleinement sentir, qu'elle se communique 
de veine en veine, de cœur a cœur; c'est alors 
que nous commençons à vivre, non pour les 
affaires et le commerce, non pour la vanité et 
le prochain, mais pour nous-mêmes, pour nos 
affections et nos plaisirs. 




LETTRE XXXI 



SOMMAIRE 

Commerce. — La richesse des peuples n'est pas dans les mines 
d'or, mais dans son industrie. — Développement rapide du 
commerce national parla liberté des ports. — Les colonies 
n'on t pas été jusqu'à présent protégées, mais exploitées par les 
métropoles. — Des maisons détruites pour punir les habi- 
tants des côtes d'avoir fait des traités de commerce. — Triste 
résultat de cette faute. — L'Espagne plus provoyante que 
les autres métropoles. — Par la liberté de commerce qu'elle 
accorde à l'île, l'abondance y règne comme par enchante- 
ment. — Leçon pour l'avenir. — Chaque entrave au mouve- 
ment commercial est une source de ruine. — Exigence tyran- 
nique des ports d'Espagne. — Patriotisme du comte de 
Villanueva. — Vengeance méditée. — Les habitants de Cadix. 

— Le conseil du roi Ferdinand protège les colonies. — Rap- 
port remarquable de don Pablo Valiente. — Intrigues des 
négociants de Barcelone contre la liberté du commerce de 
Cuba. — Les deux seules colonies qui ont obtenu la liberté 
de commerce sont les seules restées fidèles à l'Espagne. — 
Sacrifices exorbitants faits par les Havanais en faveur de 
l'Espagne. — t Importance du port de la Havane. — Cuba, 
protégée et douée d'une bonne administration, remplacerait 
à elle seule les avantages que la perte du Mexique enlève à 
l'Espagne. — Le système qu'il faudrait suivre pour arriver 
à ce résultat. — La vie des nations a ses crises comme celle 
de l'homme. — Revenu de Cuba. — Point de papier-monnaie. 

— Prospérité à venir, si on ne l'étouffé pas en naissant. 



LETTRE XXXI 



A M. LE BARON J. ROTHSCHILD, 



Notre île , mon cher baron , qui ne possède 
ni mines d'or ni mines d'argent , offre une 
preuve singulière de cette vérité, si importante 
dans l'économie politique, que la richesse des 
peuples est dans leur industrie. Rien de plus 
prospère que le commerce de Cuba, qui ce- 



142 LA HAVANE. 

pendant n'a été alimenté jusqu'ici que parles 
produits du sol. Mais aussi quelle situation ! 
Commandant le golfe du Mexique, clef impor- 
tante des deux Amériques , voisine à la fois , 
pnr sa configuration ohlongue, de la Jamaïque 
et d'Haïti , de la région méridionale des États- 
Unis (Floride) et de la région orientale du 
Mexique (Yucatan) , elle est destinée à devenir 
l'entrepôt du grand commerce européen, et il 
lui suffira d'une petite marine de cabotage pour 
approvisionner tous les points de la côte mexi- 
caine. 

Déjà son mouvement commercial dépasse de 
beaucoup celui de la Jamaïque: mais son ave- 
nir me paraît plus riche encore que ne l'a été 
ce passé dont l'accroissement n'a pas cessé de 
se développer. En dix années, notre commerce 
national s'est accru de 13 pour 100, et notre 
commerce étranger de 18 pour 100. La moitié 
de ce trafic appartient au port de la Havane, 
mais plusieurs autres ports ont coopéré à ce 
double mouvement. Si nous remontons à la 



LETTRE XXXI. 143 

source première de cette prospérité sans égale, 
qui a offert à l'Espagne, entre 1825 et 1835, 
l'énorme secours de 63,600,000 francs, nous 
reconnaîtrons qu'un seul fait a ouvert pour la 
métropole la source féconde où elle vient pui- 
ser si largement. Ce fait , c'est la liberté du 
commerce. La première pensée de toute nation 
qui fonde une colonie, c'est le monopole. A litre 
de créatrice elle veut profiter de son œuvre, 
renversant ainsi les lois de la nature, qui veut 
que la mère nourrisse l'enfant et non que l'en- 
fant nourrisse la mère. Pour l'Angleterre comme 
pour la Hollande , pour le Portugal comme 
pour l'Espagne, les colonies n'ont jamais été 
que des espèces de factoreries destinées à écou- 
ler les produits de la métropole et à lui fournir 
l'or ou l'argent, le poivre ou le café. Aussi, les 
lois prohibitives contre le commerce étranger 
furent- elles imposées et exécutées dans les 
Antilles avec une excessive rigueur, et l'Es- 
pagne poussa la sévérité jusqu'à détruire, à la 
fin du dix-huitième siècle, les maisons bâties sur 



144 LA HAVANE. 

la côte de Saint-Domingue , parce que leurs 
habitants s'étaient rendus coupables en con- 
cluant avec l'étranger des traités de commerce. 
Quel fut le dénoûment de cette politique peu 
généreuse? Saint-Domingue passa sous le joug 
de maîtres différents, et finit par tomber et s'a- 
brutir sous une domination nègre qui ne sait 
ni la civiliser ni la cultiver. Des colons euro- 
péens , suffisamment protégés par une métro- 
pole qui n'aurait pas épuisé leurs ressources, 
auraient formé un groupe assez puissant pour 
résister même au choc de la Révolution fran- 
çaise, et auraient pu se défendre, à force d'in- 
telligence et d'activité , contre la vengeance 
africaine. Mais les métropoles, craignant tou- 
jours de donnertrop de pouvoir à leurs colonies, 
les énervent pour les garder, ne sentant pas 
que cette faiblesse est un péril pour elles- 
mêmes comme pour leurs colonies. 

La législation coloniale, l'art de semer la ci- 
vilisation et de retirer les bénéfices du progrès 
sans en tarir la source, n'a pas encore été, je le 



LETTRE XXXI. 145 

crois au moins, approfondie par les hommes po- 
litiques, et peut-être ne sera-ce qu'après bien 
des siècles d'expérience que l'on appréciera 
définitivement la conduite que doivent tenir les 
colonies envers leurs métropoles et les métro- 
poles envers leurs colonies. 

Quant à l'Espagne, elle avait conservé toute 
la naïveté des vieux principes, et on ne peut 
pas lui reprocher de ne pas s'être montrée plus 
sage et plus prévoyante que toutes les nations 
européennes. L'île de Cuba avait été pour elle 
ce que Java avait été pour les Hollandais, et la 
Nouvelle-Angleterre pour les Anglais. 

Mais le dix-huitième siècle allait finir, des 
causes nombreuses précipitaient la monarchie 
espagnole à sa perte. Elle était en guerre avec 
l'Angleterre , dont les flottes interceptaient et 
capturaient les navires espagnols, si bien que 
nous ne pouvions ni disposer de nos produits 
agricoles ni les échanger contre l'or; d'horri- 
bles disettes se firent sentir. Nous n'avions pas 
de marine militaire; tout était paralysé; on ne 
in 10 



146 LA HAVANE. 

payait pas même les troupes de la garnison, et 
don Francisco de Àrango rapporte qu'il n'y avait 
pas dans louie l'île une goutte de vin pour dire 
la messe. Les États-Unis d'Amérique venaient 
de se déclarer indépendants, et lorsque les ca- 
pitaines-généraux , cédant à la nécessité, s'é- 
cartèrent temporairement de la sévérité des 
lois prohibitives et ouvrirent leurs ports aux 
pavillons alliés , ce furent surtout les navires 
américains qui profitèrent de la permission 
accordée. Ennemis de nos ennemis, voisins de 
nos côtes, marins habiles, ils nous offraient 
mille ressources, accrues par la facilité et la 
rapidité des transports. 

A peine cet éclair de liberté commerciale 
eut-il brillé sur la Havane, que l'abondance y 
régna comme par enchantement. 

La leçon était assez forte pour être écoutée ; 
mais lorsque les négociants de Cadix, Barce- 
lone et Santander apprenaient que la Havane 
avait osé faire le commerce avec d'autres qu'a- 
vec eux, ils poussaient des cris de fureur, adres- 



LETTRE XXXI. 147 

saienl leurs suppliques au roi, aux ministres, aux 
tribunaux, el obtenaient la fermeture passagère 
des ports. La disette ne tardait pas à les rou- 
vrir, et lorsque le bien-être avait reparu avec 
les pavillons étrangers, les réclamations des 
chambres de commerce espagnoles les refer- 
maient aussitôt. Ces intermittences de richesse 
et de misère, de liberté et d'esclavage, durè- 
rent jusqu'à la fin du siècle. Ce fut alors que 
plusieurs de ces hommes éclairés, don José-Pa- 
blo Validité et le capitaine-général don Luis de 
Las Casas, secondèrent les vues aussi justes que 
bienfaisantes du Havanais don Francisco de 
Àrango, et firent entrer le gouvernement dans 
celle voie de liberté mercantile à laquelle la 
Havane allait devoir sa prospérité. Rien ne fut 
donc oublié de ce qui pouvait fomenter la ri- 
chesse matérielle en étouffant la liberté civile. 
Ce fut en 1808 que le gouvernement espa- 
gnol, tout occupé à résister à l'usurpation de 
Napoléon, fut obligé de laisser l'île de Cuba 
pourvoir quelque temps elle-même à ses pro- 



148 LA HAVANE. 

près besoins, et donner accès à tous les vais- 
seaux portant pavillon neutre. 

Don Francisco de Ârango, cet excellent ci- 
toyen, profita de la convocation dune junte 
commerciale, nécessitée par l'urgence des cir- 
constances et présidée par le capitaine-général 
et l'intendant, pour faire prévaloir en dernier 
ressort les idées justes et bienfaisantes qui 
n'avaient encore reçu qu'une consécration par- 
tielle. Il fallait bien l'écouter : le pouvoir 
échappait aux maîtres , et les circonstances 
étaient graves. 

Ce véritable patriote, homme éclairé, élo- 
quent, publiciste pénétrant, écrivain distingué, 
qui se ruina au service de son pays, démontra 
non-seulement l'injustice, mais l'impolilique du 
monopole , l'impossibilité où se trouvait la pé- 
ninsule espagnole de fournir à Cuba des 
moyens de transport suffisants, les avantages 
que procurerait à la mère-patrie l'ouverture de 
nos porls, enfin, les nombreux motifs qui de- 
vaient engager L'Espagne à déclarer notre coin- 



LETTRE XXXI. 149 

merce libre. La raison triompha : chose peu 
surprenante, elle avait la raison pour appui. Le 
monopole, soutenu par les négociants de Cadix, 
poussa de grands cris, et n'oublia rien pour dé- 
truire la prospérité de la colonie , prospérité 
fondée sur la liberté de son commerce. Il fallut 
toute l'adresse de don Claudio de Pinillos, 
aujourd'hui comte de Villanueva, pour déjouer 
leur malveillance. Don José Validité le secondait, 
et telle était la haine qu'il avait inspirée aux habi- 
tants de Cadix, que le comte de V. , dans son his- 
toire, dit qu'ils se seraient volontiers vengés par 
l'assassinat du patronage que cet homme do 
bien accordait au commerce libre de l'Amérique. 
Les tristes révolutions de l'Espagne et l'incerti- 
tude de sa situation politique laissèrent les 
choses dans le même état ; les intrigues des 
partisans du monopole ne purent prévaloir sur 
les efforts de quelques bons esprits, aidés de la 
difficulté des temps. Quelques intelligences su- 
périeures et éclairées, plus communes qu'on ne 
pense dans la malheureuse Espagne, faisaient 



150 LA HAVANE. 

partie du conseil de Ferdinand Vil, et continuè- 
rent à soutenir la cause de notre indépendance 
et de notre prospérité commerciale. Chose sin- 
gulière! grâce à ces hommes remarquables, on 
vit triompher, pendant l'année réactionnaire 
de 1814, les idées économiques les pins libéra- 
les relativement aux colonies. Les hommes les 
plus dévoués à la démocratie ne soutiennent 
pas aujourd'hui des opinions aussi libérales que 
celles exprimées par don José Pablo-Valiente 
dans le rapport qui lui fut demandé de la part 
du ministre pour le congrès de Vienne. La hau- 
teur des vues, la justesse du coup d'œil, l'éner- 
gie de la forme, distinguent ce morceau. 

« Il ne faut pas, dit-il, fermer les yeux sur 
les variations essentielles des circonstances et 
des temps ; une telle erreur ne pourrait avoir 
pour résultat que le désespoir des Américains, 
suivi des amères et funestes conséquences que 
l'on peut imaginer... Ces lois, je le répète, ap- 
partiennent nécessairement, exclusivement, 
aux temps passés, et qui veut les conserver au- 



LETTRE XXXI. iSi 

jourd'hui veut, en étouffant le bonheur des habi- 
tants avec leur bien-être et leur liberté, les 
abreuver de ces dégoûts qui ne manquent ja- 
mais d'éclater en changements funestes. Rien 
de plus dangereux que de forcer une classe 
d'hommes à se croire dédaignée, et à subir des 
lois qui n'ont pas pour but leur intérêt pro- 
pre. » — Ainsi parlait le conseiller d'un roi 
absolu. Le libéralisme moderne devrait se 
montrer plus logique, et ne pas laisser à ses en- 
nemis la plus belle partie de sa couronne, la 
générosité dans les actes et la conséquence 
dans les raisonnements. 

Cette liberté donnée à nos ports par la force 
des circonstances et la sagesse de quelques 
hommes, fut bientôt plus éloquente que tous les 
discours. Depuis l'époque où le droit de chan- 
ger de première main nos produits contre ceux 
de toutes les nations commerçantes nous avait 
été concédé, nos finances n'avaient pas cessé de 
s'accroître ; les rentes royales avaient profité de 
nos bénéfices et de notre commerce ; et ceux 



152 LA HAVANE. 

dont une expérience si décisive n'aurait pas 
dessillé les yeux eussent été bien fous ou 
bien aveugles. Alors don Alexandro Ramirez, 
intendant de la Havane, saisit l'occasion favo- 
rable, et par la lumineuse sagacité de ses 
rapports, fit sanctionner définitivement notre 
émancipation mercantile. De 181 8 jusqu'à notre 
époque, les choses sont restées dans cette si- 
tuation, et notre commerce a suivi la même 
marche progressive à laquelle il avait été fidèle 
depuis que l'Espagne avait été forcée de l'aban- 
donner à lui-même. 

Les machinations des commerçants de la Pé- 
ninsule ne se relâchaient pas, et il est très-vrai 
que cinq ou six maisons de Barcelone et de 
Santander voyaient tarir la source de leur ri- 
chesse, détruite par notre liberté. Ce malheur 
isolé avait pour compensation plus que suffi- 
sante les bénéfices croissants que nous appor- 
tions à la métropole : négociants, marins, agri- 
culteurs, fabricants, armateurs, gagnaient 300 
p. 100 à cet état de choses. Il est impossible de 



LETTRE XXXh 153 

fermer les yeux à l'évidence. En vain s'écriait-on 
que notre indépendance politique serait la suite 
nécessaire de notre indépendance commerciale; 
épouvantail-marionnette qu'on fait jouer toutes 
les fois qu'il s'agit de modifier le système des- 
polique qui nous régit. Des exemples puissants 
étaient là; toutes les possessions hispano-amé- 
ricaines dont la métropole avait entravé le com- 
merce avaient brisé le joug. 

Cuba et Puerto-Rico , seules colonies dont le 
commerce fut devenu libre, étaient restées fidè- 
les. C'était leur liberté même qui enrichissait 
la mère-patrie. Les chiffres et les faits parlaient 
bien haut. Entre 1835 et 1838, la Péninsule , 
pauvre, épuisée par la guerre , avait reçu de sa 
colonie 67,143,275 francs, ou 13,428,655 pias- 
tres, sur l'énorme somme de 85,628,275 francs, 
ou 17,125,655 piastres, produite par la seule île 
de Cuba. Je vous livre ce résultat. 

Je dois ajouter que 70,000,000 de francs , 
ou 15,400,000 piastres, furent consacrés, dans 
le même espace de temps, au ravitaillement et 



154 LA HAVANE. 

à l' équipement de la marine royale de celte sta- 
tion , fonds prélevés sur les produits havanais , 
et dont, selon toute justice, le trésor royal d'Es- 
pagne aurait dû supporter sa part; car jamais 
la défense seule de l'île de Cuba n'aurait exigé 
des armements aussi considérables. Selon les 
Appuntaciones de un empleado en real hacienda, 
publiées en 1818, les remises d'espèces envoyées 
en Espagne pendant les années 1836, 1837 et 
1838, ont dépassé le total de celles qui avaient 
été envoyées pendant les cinq années précé- 
dentes. La démocratie espagnole a demandé à 
sa colonie plus que le gouvernement absolu ne 
l'avait fait. Quelle instruction pour les hommes 
politiques , mon cher baron ! La seule colonie 
qui ait obtenu l'affranchissement commercial , 
la première qui ait joui des tarifs indépendants 
de la métropole et créé des entrepôts libres sur 
son territoire, est aussi celle qui donne aujour- 
d'hui le plus remarquable exemple d'une pros- 
périté toujours en progrès. Un jour , devenu 
l'entrepôt commun et l'intermédiaire indispen- 



LETTRE XXXI. 15» 

sable du commerce entre l'Europe et l'Améri- 
que , cette reine des Antilles occupera un rang 
dont le philosophe peut à peine prévoir l'impor- 
tance dans la nouvelle ère de civilisation qui 
eclôt pour ce monde insulaire des tropiques. 
L'état actuel de Saint-Domingue favorise cet ac- 
croissement de la prospérité havanaise; et pro- 
gressivement, depuis 1826 jusqu'en 1835 inclu- 
sivement , les importations dans l'île se sont 
élevées de 14,925,754 à 20,722,031 piastres. 
Pendant ces dix années , les exportations ont 
été de 13 à 14 millions de piastres, la Havane 
seule entran' pour moitié dans le total de ce 
résultat. Si l'on exprime par le chiffre 1,000 le 
commerce des nations étrangères avec Cuba, 
on trouvera que , de toutes les nations qui font 
le négoce avec nous , la plus importante est l'A- 
mérique septentrionale, dont les relations com- 
merciales devront être exprimées par le chiffre 
280, le commerce espagnol par 243, hanséatique 
et allemand par 132, belge et hollandais par 
105, anglais par 97, hispano-américain par 60, 



156 LA HAVANE. 

français par 43, russe par 21 , italien par 9, sué- 
dois, norwégien et danois par 7. 

Depuis 1833, le mouvement commercial de 
Cuba, importation et exportation, avec les nou- 
velles républiques de l'Amérique, a été toujours 
en progrès. En 1833, il était de 1,391,364 pias- 
tres; en 1834, il s'éleva à 1,662,758; et en 1835 
il avait atteint déjà le chiffre de 2,094,827 pias- 
tres. A mesure que la situation respective de 
l'Espagne et de l'Amérique méridionale se 
fixera d'une manière légale et définitive , ce 
mouvement s'accroîtra encore , et l'île de Cuba 
offrira ses ports , ses bazars et ses capitaux aux 
républiques nouvelles, dont les côtes sont sans 
issue, qui manquent de ports, et dont le numé- 
raire a été dissipé. Ainsi l'Espagne pourra recon- 
quérir, par des moyens pacifiques et généreux, 
les trésors qu'elle puisait autrefois dans les ré- 
gions conquises par elle. 

Les produits espagnols n'ont pas cessé d'être 
recherchés par l'Amérique du Sud. Nous avons 
vu tout à l'heure que les côtes baignées par le 



LETTRE XXXI. 157 

golfe du Mexique manquant de ports, ont be- 
soin de trouver dans l'île de Cuba un grand en- 
trepôt nécessaire aux besoins de leurs consom- 
mateurs; et si l'Espagne intelligente, abaissant 
ses propres tarifs, donne en outre à l'entrepôt 
de Cuba plus d'extension, on verra se renouve- 
ler l'étrange phénomène de l'opulence anglaise, 
accrue par l'indépendance de l'Amérique. 

Les productions du pays présentées aux mar- 
chés s'élèvent à plus de 12 millions de piastres. 
Les récoltes de sucre, entre 1827 et 1837, ont 
éprouvé une augmentation de 48 pour 100; 
celles de café, de 95 pour 100; celles de tabac, 
de 142 pour 100; encore ce progrès n'est -il 
rien, comparé à la fertilité du sol, aux savanes 
et aux forêts qui restent à exploiter, et à la 
multitude de produits et de ressources encore 
endormis dans le sein de celte île. Que sera-ce 
lorsque les chemins de fer la sillonneront dans 
tous les sens , que la réforme de la jurispru- 
dence aura fondé la sécurité des citoyens, que 
les primes accordées aux robustes agriculteurs 



158 LA HAVANE. 

allemands auront opéré le défrichemem de tant 
de domaines inutiles? Sans doute la concur- 
rence du sacre de betteraves, et celle des divers 
marchés du Brésil, de l'Inde, des Antilles anglai- 
ses et françaises, ont fait baisser considérable- 
ment le prix du sucre depuis les trois dernières 
années ; mais on doit porter en compte l'accrois- 
sement considérable du commerce du tabac. 

C'est maintenant , vous le voyez , qu il con- 
vient aux Havanais d'employer les ressources 
de l'industrie moderne, pour prévenir ou corri- 
ger les vacillations funestes de leur situation 
commerciale ; il leur faut des machines moins 
coûteuses et qui donnent plus de produits, des 
moyens de transport plus rapides , des cultures 
nouvelles et des exportations lucratives. 

Vous savez qu'il y a dans la vie des nations, 
comme dans celle des hommes, des points dé- 
cisifs, des moments de crise dont il faui savoir 
profiter, et qui, bien ou mal exploités, sauvent 
ou ruinent : Cuba est arrivée à une de ces épo- 
ques; et si, simple femme, étrangère aux études 



LETTRE XXXI. 159 

politiques et aux expériences agricoles , je 
prends hardiment la plume pour signaler les 
dangers comme les espérances , les lueurs de 
l'avenir comme ses obscurités, c'est qu'un in- 
stinct m'avertit que le moment est venu où 
toute une civilisation nouvelle demande à dé- 
ployer ses ailes, que tout dépend de la manière 
dont seront employées quelques années impor- 
tantes , et que jamais les avertissements et les 
directions ne seront plus utiles à mon pays 
qu'aujourd'hui. 

De tous les moyens d'augmenter la prospé- 
rité et le commerce de la colonie, le plus effi- 
cace, le plus nécessaire pour la sécurité future 
de l'île, serait des colonisations blanches, seule 
solution du grand problème colonial , seule ga- 
rantie contre tous les dangers à venir; elle de- 
mande la coopération active du gouvernement 
et des habitants éclairés. Si la Havane , sous la 
loi du monopole ou de Yestanco, n'a jamais 
pu exporter qu'environ 150,000 arrobas de 
tabac, dont elle exporta en 1825, sous le rè- 



1«0 LA HAVANE. 

gne de l'indépendance commerciace, 616,020 
arrobas; si, par conséquent, ce produit a 
augmenté encore par suite de la franchise des 
ports , jugez des résultats que doit attendre 
la mère- patrie, lorsque le travail libre, tou- 
jours plus productif que le travail esclave , 
fera sortir la richesse de toute cette terre au- 
jourd'hui délaissée et sans culture. On peut dire 
que chacune des entraves enlevées à Cuba sera 
pour la métropole une mine d'or. En allégeant 
ces effroyables impôts qui pèsent de toutes 
parts sur l'exportation et paralysent l'industrie, 
elle augmentera la source même de ses trésors; 
et, comme il arrive toujours, d'une privation 
apparente elle fera un lucre véritable. C'est 
toujours se tromper que de chercher son inté- 
rêt en dehors de l'intérêt d'une colonie; même 
en la plaçant dans la situation d'un ouvrier qui 
travaille pour un maître, il faut l'associer aux 
gains de ce dernier, et l'intéresser vivement à 
la prospérité de l'entreprise, sous peine de voir 
s'affaisser et disparaître les ressorts même de 



LETTRE XXXI. 161 

cette prospérité. Tandis que, d'après les rap- 
ports des statisticiens, un producteur anglais fait 
naître par son industrie et son commerce une 
valeur annuelle équivalente à 50 piastres, 
un Mexicain 4- piastres, un Américain du Nord 
27, un Français 32, [l'habitant libre de Cuba 
crée à lui seul In somme énorme de 120 pias- 
tres. Cette différence résulte de l'extrême fécon- 
dité du sol , comparée au petit nombre propor- 
tionnel de la population. Le revenu agricole, 
qui n'est que de 3 p. 100 en France et qui s'é- 
lève à 4 p. 100 en Angleterre, est de 7 p. 
100 à Cuba. 

L'extrême élévation des impôts ne peut man- 
quer de vous étonner. Les droits d'importation, 
qui sont aux États-Unis de 12 p. 100 et en An- 
gleterre de 13 p. 100, s'élèvent à Cuba à 23 
p. 100, en y ajoutant 5 p. 100 d'exportation. 
Rien de plus injuste, de plus révoltant que de 
poser l'obstacle d'un impôt à l'exportation, qui 
fait la vie de tout pays; cet impôt néanmoins a 

été encore récemment augmenté. Malgré tant 
m. il 



162 LA HAVANE. 

d'entraves et la concentration du commerce et 
de l'industrie de l'île sur un point si restreint, 
le revenu total de Cuba, qui est de 90 millions 
de piastres , dépasse celui de toutes les puis- 
sances secondaires de l'Europe : la Suisse n'a 
que 2 millions, les États du pape 6, la Suède 
et le Danemark 8. Au lieu d'être obérée 
comme la plupart des puissances de l'Europe, 
au lieu d'appliquer, comme l'Angleterre, les 
deux tiers de ses contributions publiques au 
paiement des intérêts de sa dette, Cuba n'a au- 
cune dette, et, au contraire, des excédants 
de recette. On n'y connaît pas la monnaie de 
cuivre, et la plus petite pièce est le medio d'ar- 
gent, qui vaut à peu près dix sous. J'étais frap- 
pée du contraste que m'offrait cette situation fi- 
nancière avec le luxe de papier monnaie et la 
prodigalité de valeurs fictives qui m'avaient 
poursuivie pendant mon voyage aux États-Unis. 
— A Baltimore vous avez des billets de banque 
de six sous; à la Havane on frappe des pièces 
d'or de la valeur de 5 francs. 



LETTRE XXXI. 163 

Ici, rien de factice, rien de chimérique, mais, 
au contraire, beaucoup de ressources qui dor- 
ment, beaucoup de trésors qui attendent. Notre 
pays est aujourd'hui dans l'enfantement de sa 
destinée, et vous voyez, mon cher baron, qu'il 
faudrait ou un aveuglement extrême, ou une fo- 
lie insigne , ou une série d'événements impré- 
vus, pour empêcher celle marche de continuer, 
et cette destinée de s'accomplir. 



LETTRE XXXII 



SOMMAIRE 



Documents véridiques. — Origine de Barthélémy de Las Casas. 

— Il part pour l'Amérique. — Sa pitié pour la race indienne. 

— Sa première messe, avant qu'il eût vingt ans accomplis. 

— L'almirante et sa femme. — Velasquez appelle Las Casas 
à Cuba. — Il devient le défenseur des Indiens. — Ils l'appel- 
lent le père juste. — Les Espagnols cruels par crainte. — La 
douceur des Indiens accusée de perfidie. — Massacre des 
Indiens par les troupes de Narvaez, au bord d'une rivière. 

— Las Casas ne peut les sauver. — Son affliction sainte. — 
Les Indiens se sauvent dans l'intérieur. — Embarras des 
conquérants. — Famine. — Le nom de Las Casas ramène les 
indigènes. — Velasquez donne des terres et des Indiens à 
Las Casas. — Renteria. — Son dévouement pour Las Casas. 

— Las Casas renonce à ses Indiens par humanité. — Ren- 
teria, à son exemple, donne la liberté aux siens. — Sermon 
sublime d'un dominicain. — On l'accuse de rébellion. — Les 
courtisans demandent des Indiens comme des têtes de bé- 
tail. — Las Casas va à Madrid réclamer en faveur des In- 
diens. — Trois franciscains. — Lucidité de leur jugement. 

— Las Casas est nommé, par le roi, protecteur des Indiens. 

— Prédiction de Las Casas. — Il retourne en Amérique. — 
On le persécute. — Sa vie est en danger. — Courage des 
dominicains. — Perfidie d'un capitaine espagnol. — Enlève- 
ment de dix-neuf Indiens. — Las Casas et les dominicains 



demandent justice au Conseil des Trois. — Malgré l'ordre de 
les mettre en liberté, les Indiens restent esclaves. — Las 
Casas retourne en Espagne. — 11 présente son projet de loi 
en faveur de la race indienne. — Combats qu'il soutient 
contre les seigneurs de la cour. — 11 demande des nègres 
pour soulager les Indiens. — Il demande des paysans de 
la Castille pour coloniser l'Amérique. — Il est trahi par 
Berrio, qui lui enlève ses colons. — Nouveau projet de coloni- 
sation de Las Casas. — On se moque de lui à la cour. — 
Alarme des grands propriétaires d'Indiens. — Las Casas ga- 
gne les confesseurs du roi. — L'évêque de Daricn cour- 
tisan. — La cause du nouveau monde plaidée devant le 
monde ancien. — Charles V. — Les esclaves-nés de l'évêque. 
— Las Casas obtient la permission de former sa colonie. — 
Il est arrêté dans ses projets par la trahison du capitaine 
Ogeda. — Le cacique Gil Gonzalez. — Vengeance des In- 
diens. — Repas de Las Casas et du capitaine Ocampo. — 
Ruse sanglante de ce capitaine. — Combat singulier corps à 
corps au milieu des flots. — Las Casas part pour Puerto- 
Rico à la recherche de ses colons. — Ocampo les lui enlève 
et le laisse seul sur le rivage. — Las Casas ne se décourage 
pas et part pour Saint-Domingue à la recherche de ses hom- 
mes, laissant Ocampo avec sa troupe au couvent des hiéro- 
nimites , pour garder les vivres destinés aux colons. — 
Ocampo abandonne le poste et part, avec sa troupe, à la re- 
cherche des perles, de l'or et des esclaves. — Le couvent 
attaqué par les Indiens, et les moines massacrés. — Las Ca- 
sas s'égare. — Il arrive à Saint-Domingue, ayant tout perdu, 
hommes, vivres et munitions. — Calomnié, bafoué, montré 
au doigt dans les rues par ses ennemis, il se retire dans le 
couvent de ses fidèles dominicains. — Son âme acquiert 
une nouvelle force dans la retraite. — Il écrit l'ouvrage cé- 
lèbre De unico vocationis modo; l'ouvrage fait du bruit. 



— Défi porté à Las Casas. — Il relève le gant et demande 
une seule province barbare, qu'il se charge de civiliser. — 
Conditions qu'il impose. — On lui accorde tout. — Les In- 
diens de Copan attirés par le charme de la musique et des 
paroles religieuses. — Il envoie des présents au cacique. — 
Les Indiens émerveillés des vérités évangéliques. — Le ca- 
cique envoie un émissaire à Las Casas pour l'inviter à venir 
le voir. — Le père Cancer se rend à cette invitation de la 
part du père. — On le reçoit avec joie et magnificence. — 
Les sauvages cassent leurs idoles , adorent le Christ et se 
font baptiser. — Las Casas vient les voir. — Courtoisie du 
cacique. — Les Indiens renoncent à la vie nomade. — Ils 
réunissent leurs bohios, jusqu'alors épars sur les montagnes, 
autour d'une église. — Las Casas obtient tous ces miracles 
par des paroles de paix. — Étonnement et dépit des conqué- 
rants. — Le cacique de la montagne rend visite au père 
dans la ville de Guatimala. — La gravité et la courtoisie du 
sauvage. — Le chapeau du gouverneur. — Réponse pleine 
de sens du cacique. — L'image de la Vierge. — Las Casas 
reconduit le cacique jusqu'à Copan. — Las Casas rentre à la 
cour en conquérant. — 11 a résolu le problème. — Les cour- 
tisans honteux. — Il lutte encore pour obtenir les lois en fa- 
veur des Indiens, et publie son ouvrage intitulé La destruc- 
tion de las Indias. — Charles V accorde las nuevas leyes. 

— Las Casas évêque de Cuzco. — Il retrouve l'Amérique en 
feu. — On le reçoit comme l'ennemi mortel des colons. — 
C'est l'évêque qu'on excommunie. — Il est traqué comme une 
bête fauve. — Il se réfugie à Tabasco. — Naufrage des reli- 
gieux de Tabasco. — Courage héroïque de Las Casas. — Les 
colons essaient de corrompre Las Casas. — La jeune In- 
dienne. — Las Casas défend aux religieux de confesser, et 
met la ville en interdit pour la punir d'avoir violé la loi con- 
tre l'esclavage. — On menace Las Casas. — Le doyen pré- 



varicateur. — Sauvez-moi! je vous confesserai tous ! — Le 
peuple veut assassiner Las Casas. — Las Casas refuse de 
fuir. — On attaque le couvent. — Las Casas attend les as- 
sassins, qui reculent devant lui. — Le chef de l'émeute blessé 
grièvement. — Las Casas panse la blessure saignante avec une 
tendresse extrême. — Le blessé guérit et se convertit. — 
Refus de payer les dîmes. — Pauvreté des dominicains. — 
Pauvreté de Las Casas. — Réponse d'un sauvage. — Mira- 
cle de paix et de concorde opéré par la douceur de Las Casas 
sur les Indiens. — Civilisation des Indiens. — Adoration 
vouée à Las Casas par les Indiens. — On refuse de le recon- 
naître à Ciudad-Real. — Insurrection des habitants contre 
l'évêque. — On le menace. — Courage angélique du père. 

— On poste des Indiens sur la route pour l'assassiner. — 
L'évêque arrive à pied, son bréviaire dans une main, son 
bâton dans l'autre : il avait plus de quatre-vingts ans alors. 

— Les Indiens tombent à ses pieds. — Réponse éloquente 
et simple de Las Casas aux insurgés. — Ruse d'un colon 
pour perdre l'évêque. — Las Casas la déjoue et se retire au 
couvent de la Merci. — Le peuple se porte en foule à ses 
pieds. — L'intérêt personnel toujours aux prises avec la cha- 
rité sublime de l'évêque. — Les lois des Indes établies. — 
Triomphe de la vie de Las Casas. — Il conserve et civilise 
les restes des races indigènes. — Confession de Las Casas. 

— Sa mort à quatre-vingt-douze ans. 



LETTRE XXXII 



À M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAIVD. 



En étudiant la vie de Barthélémy de Las Ca- 
sas , non telle que les philosophes du dernier 
siècle l'ont écrite, mais dans des documents. ori- 
ginaux et dans sa vérité naïve, ma pensée s'est 
reportée naturellement vers le grand peintre 
des vertus chrétiennes. C'était à votre plume , 



170 LA HAVANE. 

monsieur le vicomte, à elle seule, qu'il appar- 
tenait de reproduire le sublime combat entre 
la charité infatigable et l'intérêt acharné. 

De l'année 1511 à l'année 1566, chaque jour 
a été marqué en Amérique par les efforts paci- 
ficateurs du catholicisme, dont Las Casas est le 
symbole actif et le martyr. Jamais héros n'a 
plus longtemps , plus courageusement souffert 
les amères injustices , les cruelles calomnies. 
L'heure de sa conquête ne sonna qu'après 
trente-cinq années de lutles et de dégoûts; et si 
son nom, odieux aux conquérants du Nouveau- 
Monde pendant sa vie , excitait parmi eux le 
scandale et la risée, peut-être quelques-uns des 
détails enfouis dans les œuvres obscures des 
chroniqueurs contemporains et dans les manu- 
scrits de Las Casas lui-même pourront , en je- 
tant quelques nouvelles lueurs sur les vertus 
sublimes de ce saint homme, exciter votre inté- 
rêt, monsieur le vicomte. Je les transcrirai avec 
une extrême simplicité, et souvent en employant 
les paroles mêmes des textes originaux. 



LETTRE XXXII. 171 

Le sang français coulait dans les veines de 
Las Casas. Son père, Provençal établi à Séville, 
se nommait Casaux. Le Nouveau-Monde venait 
d'être découvert , et déjà les conquérants ven- 
daient comme esclaves les prisonniers qu'ils 
avaient faits. Barthélémy Casaux (en espagnol 
Las Casas) était encore étudiant lorsque son 
père lui fit cadeau d'un Indien, et l'attacha par- 
ticulièrement à son service. Il se sépara de lui 
avec beaucoup de peine lorsque la reine Isa- 
belle ordonna le renvoi en Amérique de tous 
les Mexicains et Péruviens. Peut-être ce souve- 
nir , qui s'était gravé profondément dans l'âme 
tendre de Las Casas, éveilla-t-il cette pitié sym- 
pathique qui le porta à consacrer sa vie tout 
entière à la défense des malheureux Indiens. 
On entendait alors retentir dans le Nouveau- 
Monde ce cri terrible , le root d'ordre de l'his- 
toire : Mort aux vaincus! 

Haïti , aujourd'hui Saint-Domingue , alors 
Hispaniola , était gouvernée par Ovando , qui 
transportait dans ses devoirs toute la férocité 



172 LA HAVANE. 

aventureuse des habitudes guerrières de cette 
époque. Casaux père avait quelques rapports 

■y 

avec les colons de cette île , et son fils , attiré 
vers les régions nouvelles par le double attrait 
de la charité et de l'esprit d'aventure , partit 
pour Haïti, s'y fit ordonner prêtre, et dit sa pre- 
mière messe dans l'église de la Véga. Rien de 
curieux comme la description de cette cérémo- 
nie, telle que Reniera la peint dans sa chroni- 
que. L'autel était couvert de fleurs sauvages, 
et lorsque arriva le moment de l'offrande , 
les femmes se mirent à jeter dans la pa- 
tène des lingots d'or et des boucles d'oreilles 
en guise d'offrande. Un dais de branchages 
protégeait de son ombre F al mirante et sa 
femme , deux époux de dix-huit ans , pendant 
que le jeune prêtre ingénu se consacrait à Dieu 
pour alléger les souffrances d'un monde con- 
quis , et pour rappeler les rudes vainqueurs à 
la tendre pitié de la loi chrétienne. 

Yelasquez , gouverneur de Cuba , nouvelle- 
ment découverte, entendit parler de ce jeune 



LETTRE XXXII. 173 

prêtre si ardent et si doux ; il l'appela près de 
lui. Las Casas avait alors vingt ans. Il trouva les 
Indiens persécutés comme de pauvres moutons 
par des guerriers féroces , chassés sans pitié , 
égorgés à loisir dans leurs tanières par des 
bêtes de proie. Ainsi traqués , les indigènes 
fuyaient dans les bois, erraient sur les rivages 
ou se noyaient. Le prêtre alla les chercher , 
leur donna des aliments , leur fit des cadeaux 
et les ramena dans leurs cabanes. Il consola 
leurs peines , ranima leurs âmes intimidées , 
guérit leurs maux physiques , et commença , 
après l'œuvre de la conquête , l'œuvre de la ci- 
vilisation. 

Ce jeune homme , qui sortait à peine de l'a- 
dolescence , était un dieu pour ce peuple mal- 
heureux. Sur sa parole, les habitants ne crai- 
gnaient plus et revenaient en foule : le père 
juste les protégeait. Ils apportaient des fleurs 
et des fruits à leurs maîtres ; ils aimaient à 
obéir ; ils se plaisaient à se soumettre. Par 
quel triste décret de la Providence cette race 



174 LA HAVANE. 

si douce , si charmante , se trouvait-elle aux 
prises avec la plus dure et la plus terrible , la 
plus héroïque et la plus infatigable des races 
européennes? Cette poignée de soldats qui al- 
laient conquérir un monde, et qu'une insurrec- 
tion de trois heures aurait écrasés, avait tout 
le courage, mais aussi toute la colère d'une si- 
tuation violente et désespérée. 

La douceur des indigènes était de la perfidie 
aux yeux des Espagnols. Dans l'incertitude, 
dans la crainte d'une catastrophe , ils tuaient. 
Las Casas avait à combattre quelque chose de 
plus cruel que la barbarie : la terreur. Les con- 
quérants étaient épouvantés de leur propre 
conquête ; les deux races ne se comprenaient 
point. 

D'une extrémité de l'île à l'autre , on obéis- 
sait au père. Le gouverneur, pour faire exécu- 
ter ses ordres par les indigènes, faisait placer à 
l'extrémité d'un bambou fendu un papier qui 
passait pour être envoyé par le père et contenir 
sa signature. Mais plus les Indiens s'apprivoi- 



LETTRE XXXII. 175 

saient, plus cette poignée d'hommes victorieux 
mesuraient leur force réelle à celle des vaincus, 
et tremblaient pour leur vie et leur conquête. 

Un jour, dit le chroniqueur, dans la province 
de Camaguay, les deux cents Espagnols de Nar- 
vaez s'étaient arrêtés au bord d'une rivière. 
Plus de deux mille Indiens sortirent des forêts, 
et leur apportèrent des fleurs et des fruits. Ils 
s'assirent ensuite , accroupis selon leur cou- 
tume, et se mirent à contempler paisiblement 
ces hommes étranges et ces animaux inconnus 
au Nouveau-Monde. Le fleuve roulait ses ondes 
sur des blocs de pierres à aiguiser. Les Espa- 
gnols, à la vue des pauvres sauvages , se lèvent, 
courent à la rivière et se mettent à aiguiser 
leurs armes pendant que Narvaez, à cheval, les 
regarde faire, et que Las Casas distribue les 
rations. Tout à coup , un cri terrible s'élève ; 
les épées espagnoles brillent à la fois, et les 
malheureux Indiens tombent égorgés. 

Las Casas court çà et là pour en sauver quel- 
ques-uns, et Narvaez, tranquillement, froide- 



176 LA HAVANE. 

ment , reste à contempler cette scène , que sans 
doute il avait préparée. 

« Ah! dit Las Casas, elle s'est gravée si pro- 
fondément dans mon cœur, qu'après cinquante 
ans il saigne encore. «Les Indiens qui restèrent 
se réfugièrent clans les bois. Plus de bras pour 
cultiver la terre; solitude, silence, disette, ré- 
gnent dans l'île, et les conquérants eux-mêmes 
sont menacés de la famine. Mais , au bout de 
quatre mois , le désir de revoir les savanes qui 
les ont vus naître saisit au cœur si vivement 
les pauvres fugitifs, qu'ils dépêchent au père 
juste un jeune homme chargé de se fier à sa pa- 
role et de négocier leur retour. Las Casas 
commença par exiger des Espagnols le serment 
solennel de paix et d'humanité; puis il renvoya 
l'Indien vers ses frères. Pendant quinze jours 
on n'entendit plus parler de lui ; on commençait 
à douter de son retour, lorsqu'un soir, au mo- 
ment où le père lui-même désespérait de le re- 
voir, Adrianillo (c'était le nom chrétien du 
jeune homme) et cent quatre-vingts Indiens ar- 



LETTRE XXXII 177 

rivèrent, apportant leurs instruments de labou- 
rage. Ils offrirent à leurs maîtres des poissons 
et des fruits, en signe de réconciliation, et re- 
prirent le cours de leur innocente vie. Remis 
à leurs travaux pacifiques, ils cultivèrent la 
yuca, travaillèrent pour leurs seigneurs, leur 
prêtèrent des canots pour naviguer le long des 
côtes, et toujours protégés par ce prêtre, qui 
n'avait pas vingt -cinq ans, ils appelèrent 
leurs compatriotes de plus de cent lieues à la 
ronde. 

Ce fut par quelques nouveaux arrivants que 
Las Casas apprit l'existence de deux femmes 
espagnoles captives , gardées à vue chez un ca- 
cique du continent, et d'un soldat espagnol pri- 
sonnier chez un autre cacique. Las Casas avait 
témoigné le désir de revoir ses compatriotes. 

Un soir, une barque s'approcha de la rive et 
y déposa deux femmes que le malheur et l'exil 
avaient rendues méconnaissables : c'étaient les 
captives que l'on envoyait au père. — Il n'y a 
pas de triomphe de guerre qui vaille cette vic- 

III. 12 



178 LA HAVANE. 

toire delà charité chrétienne sur la nature sau- 
vage. 

Confiants et naïfs comme des enfants, les In- 
diens continuaient à revenir , apportant des 
fleurs /des fruits, des coquillages et d'autres 
présents. « Mais, fureur atroce et incroyable, dit 
Las Casas , cette douceur , cette bonté , épou- 
vantèrent encore les conquérants ; ils ne com- 
prenaient pas tant d'innocence. »— Un nouveau 
massacre allait ensanglanter l'île. Le jeune prê- 
tre osa lutter pour la première fois de front 
contre la férocité du vieux chef de bande : « Si 
vous vous obstinez dans votre folie, lui dit- 
il, je pars pour Madrid, et je vais demander 
justice contre un bourreau qui déshonore l'Es- 
pagne. » 

Néanmoins Velasquez sut apprécier un tel 
homme. Dans la répartition des terres , ainsi 
que des Indiens , Las Casas fut un des plus li- 
béralement traités. 

Ici commence une nouvelle lutte du grand 
homme chrétien contre l'oppression brutale ; 



LETTRÉ XXXII. i79 

après avoir défendu la vie des indigènes, il va 
défendre leurs droits. Le premier disciple de 
Las Casas fut un nommé Pedro de Renteria, 
qui avait été alcade et lieutenant du gouverneur, 
homme d'une piété exemplaire. 

Comme toutes les âmes sympathiques, Bar- 
tholomeo faisait naître de vifs attachements, et 
rien n'est plus touchant que ces amitiés indes- 
tructibles qui le suivirent à travers la vie, et ne 
purent s'éteindre même sur la tombe : Renteria 
fut de ce nombre. Plus mystique que le prêtre, 
Renteria priait; Las Casas, plus ardent, agissait. 
« J'étais plus exercé aux choses actives, dit Las 
Casas (in agibilibus), il était plus entendu aux 
choses spirituelles. » Cette expérience même 
des affaires humaines éveilla chez Las Casas 
de vifs scrupules quand il se vit maître de 
domaines considérables et d'Indiens forcés 
de les arroser de leur sang. Il se demanda 
si cette répartition ne blessait pas la charité 
chrétienne. La question fut bientôt résolue, et 
Renteria, son adepte, au risque de perdre une 



180 LA HAVANE. 

partie de sa fortune, s'engagea dans la même 
route que lui. 

En 1514, le jour de la Pentecôte, le jeune 
Las Casas monte en chaire; il ouvre la Bible, 
y cherche un texte, et tombe sur ces paroles de 
l'Ecclésiaste : 

L'indigent n'a que son temps pour richesse; 
cest son pain : qui le lui dérobe le tue. 

Toute l'âme de Las Casas s'émeut; il voit sa 
propre condamnation dans ces lignes, et se pré- 
pare à la prévenir. Velasquez combat sa réso- 
lution de rendre ses esclaves, et lui donne huit 
jours pour y réfléchir. Le dimanche suivant, il 
monte en chaire et dit aux colons : « Vous qui 
faites travailler des esclaves pour vous exempter 
du travail, vous êtes en péché mortel. Pour moi, 
j'abjure cette richesse sanglante. Repentez-vous ; 
demandez pardon à Dieu , et n'opprimez plus 
ces pauvres infortunés! » Renteria se joignit à 
lui et renonça à ses esclaves. Ces deux hommes 
seuls donnèrent l'exemple d'une abnégation 
qu'on admira, mais que personne n'imita. 



LETTRE XXXII. 181 

Déjà, en 1511, un dominicain avait osé prê- 
cher à Saint-Domingue l'émancipation des In- 
diens. Ce sermon sublime est imprimé; je vous 
le traduis textuellement. « Je suis, dit le domi- 
nicain , la voix du Christ qui va retentir dans 
les déserts de cette île. Écoutez-moi avec tout 
votre cœur, avec toute votre pensée. Cette voix, 
la plus étrange que vous ayez jamais ouïe, sera 
la plus âpre , la plus dure qui jamais puisse 
frapper vos oreilles. Elle a besoin de paroles 
poignantes et terribles qui fassent frissonner 
votre chair comme si vous étiez" au jour du ju- 
gement dernier; elle vous crie, cette voix : vous 
êtes tous en péché mortel par la cruauté dont 
vous usez envers ces races innocentes. Qui vous 
a permis de massacrer ces gens doux et paci- 
fiques? De quel droit les détruisez-vous? Es- 
claves épuisés , affamés , vous ne leur donnez 
ni à manger dans leur détresse, ni les soins 
qu'exigent leurs maladies, mais seulement des 
travaux excessifs qui les tuent chaque jour et 
qui vous valent de l'or. — Ils sont chrétiens bap- 



182 LA HAVANE. 

Usés, entendent la messe, vénèrent les fêtes et 
les dimanches, et vous les tuez! — Ne sont-ils 
pas des hommes? n'ont-ils pas des âmes? Dieu 
ne vous commande-t-il pas de les aimer comme 
vous-mêmes? Vous êtes sourds! vous n'enten- 
dez pas! vous n'êtes pas émus! — Dans quel 
sommeil infâme êtes- vous donc plongés (1)? » 

Les autorités accusèrent ce religieux devant 
l'évêque, et lui déclarèrent que s'il ne se ré- 
tractait pas, on renverrait les dominicains en 
Espagne. 

Le dimanche suivant , fray Montesino , cet 
homme de cœur, remonta en chaire. On croyait 
qu'il allait se rétracter. « Ce que je vous ai dit, 
mes frères, s'écrie-t-il, en faveur des Indiens 
et de votre salut, je le répète plus fortement que 
jamais. Ainsi, je sers Dieu mon maître, et le 
roi notre monarque. » 

Accusé de rébellion , Montesino partit pour 
Madrid. Un jour, pénétrant malgré les gardes 

(1) Appendice de Quintana. 



LETTRE XXXII. 183 

jusqu'à la chambre du roi, il lui dit : « Sire, en- 
tendez ce que j'ai à vous dire pour votre ser- 
vice. » Après l'avoir entendu, le monarque, ému, 
lui dit : « Cela me touche beaucoup, et je veux 
que Ton informe. » 

Ainsi, l'héroïsme de Las Casas, comme vous 
voyez , appartenait à la religion, non à un seul 
homme. 

A la voix de Montesino, une assemblée de 
théologiens et de magistrats fut convoquée; des 
ordonnances protectrices pour les Indiens fu- 
rent rendues, et Montesino, comblé d'éloges, 
fut renvoyé en Amérique pour servir d'exemple 
par ses vertus. 

Cependant les courtisans continuaient à de- 
mander des têtes d'Indiens comme on sollicite 
des emplois. 

Las Casas, plus actif encore que Montesino, 
parcourait les maisons, les rues, les places pu- 
bliques, ne s'occupant que des Indiens, récla- 
mant en leur faveur; on l' écoutait, mais la eu- 



184 LA HAVANE. 

pidité l'emportait sur la pitié, et les Indiens 
périssaient sous le poids du travail. 

Las Casas ne se décourage pas : il part pour 
l'Espagne; il va réclamer auprès du roi en fa- 
veur des pauvres Indiens. Mais à peine arrivé à 
Séville, la mort du roi renverse ses espérances. 
Le cardinal Cisneros, homme d^un esprit élevé 
et sympathique, l'accueille, et ces deux âmes su- 
périeures s'entendent. Elles espèrent affranchir 
une partie de la race humaine, la gouverner 
chrétiennement et civiliser l'Amérique. Le lé- 
giste Palacio Rubio fut associé à Las Casas, et 
tous deux préparèrent un plan de gouverne- 
ment pour les Indiens. 

Trois moines hiéronimiles, fray Louis de 
Figueroa, fray Bernardino Mansanedo et fray 
Alonso de Santo-Domingo, furent chargés de 
l'exécution de ce plan. 

L'histoire impartiale doit dire qu'il n'y a pas 
de mesures prudentes, bienfaisantes, que ces 
trois moines obscurs n'aient suggérées. Esprits 
justes, dont la méditation et la retraite avaient 



LETTRE XXXII. 185 

augmenté la force et la netteté, ils virent du 
premier coup d'œil qu'on leur demandait de 
concilier deux choses inconciliables : Fégoïsme 
et le dévouement, la cupidité et la charité. 

« Il ne nous semble pas, dirent- ils dans 
« leur premier rapport, que l'on puisse à la 
« fois ménager la vie des Indiens et demander 
« beaucoup d'argent à l'Amérique. Aujourd'hui 
« on fait travailler les Indiens le plus possible, 
« et on se plaint de ne pas gagner assez. Si on 
« les fait travailler moins en les entretenant 
« mieux , on gagnera beaucoup moins encore. 
« L'entreprise dont on veut nous charger nous 
« semble impossible. » 

« Ce sont, répondit le cardinal, des excuses 
discrètes. Je veux qu'ils partent. » 

Ils partirent. 

La capacité de l'homme d'État, la prévoyance 
de l'administrateur, les combinaisons de l'éco- 
nomiste, se trouvèrent réunies chez ces pauvres 
moines. Ils réclamèrent alors ce qui peut seul 
sauver encore aujourd'hui les colonies. 



186 LA HAVANE. 

«On a tort, dit fray Reinardino de Manza- 
« nedo dans son mémoire manuscrit , de ne 
« vouloir exploiter que les mines dans ce pays 
« nouveau; le blé, la vigne, le coton, donne- 
« raienl, avec le temps, beaucoup plus de ri- 
« chesses que les mines ne contiennent d^or. 
« Ce qu'il nous faut, ce sont des laboureurs vi- 
ce goureux; voilà le fondement de la prospérité 
« de l'Amérique. Il est nécessaire d'inviter les 
« Espagnols de la Péninsule et les Portugais à 
« passer dans ce nouveau monde et à s'y do- 
« micilier 11 convient de faire proclamer que, 
« de tous les ports de Castille, on peut se rendre 
« librement en Amérique , y apporter et en 
« rapporter, sans payer aucun droit, toute es- 
« pèce de marchandises. Que Votre Altesse 
« nous envoie donc tout le surplus des popula- 
ce tions européennes, elc. » 

Ces dix lignes, écrites en février 1518 par le 
moine hiéronimite, contenaient le salut de l'Es- 
pagne, celui des indigènes, et rendaient inutile 
la traite des nègres. Aujourd'hui même, après 



LETTRE XXXII. 187 

l'expérience de longues années et les exigences 
des temps, nos colonies ne demandent pas 
autre chose pour se sauver des dangers qui 
les menacent, et consolider leur prospérité. 

Pendant que les pères travaillaient ainsi, Las 
Casas obtenait de la cour la créa! ion d' une charge 
nouvelle , celle de protecteur des Indiens, qui 
lui fut aussitôt concédée. 11 demandait aussi, de 
concert avec les commissaires, mais sans s'être 
entendu avec eux , des privilèges et des immu- 
nités pour les travailleurs blancs que l'on en- 
verrait en Amérique. 

« C'est ainsi, disait-il, que l'on peut éteindre 
« cet enfer du Pérou [el inflerno del Peru), qui, 
« par la multitude de ses quintaux d'or, a appau- 
« vri et détruit l'Espagne (con su mullitud de 
« quinlalcs de oro ha empobrecido y destruido 
« la Espana). » — Paroles prophétiques d'un 
résultat infaillible qui devait s'accomplir un 
siècle plus tard. 

îl y avait quelque différence entre la conduite 
des trois commissaires et celle de Las Casas : 



188 LA HAVANE. 

les uns, après avoir exposé les moyens de salut, 
effrayés de la résistance que leur opposaient les 
intérêts, ne sachant comment réaliser leurs in- 
tentions, se maintinrent dans une immobilité 
passive; l'autre s'armait pour la lutte. Son nom 
ne tarda pas à devenir odieux aux colons pro- 
priétaires. Les commissaires s'excusèrent po- 
liment de communiquer avec lui, et même de le 
prendre à leur bord lorsqu'ils partirent pour les 
Indes. 

A peine arrivé à Saint-Domingue, en l'an- 
née 1517, peu de jours après les commissaires, 
Las Casas s'était trouvé environné de difficultés. 
On le fuyait comme l'ennemi commun; per- 
sonne ne voulait ni se défaire de ses Indiens ni 
diminuer leur travail. Les commissaires, isolés 
au milieu des soldats colons, se sentaient para- 
lysés et reniaient la véhémence de Las Casas. 
Quant a lui, toujours intrépide, il mêlait la 
prière à la menace. Les moines dominicains 
partageaient ses périls , son courage , et c'était 
dans leur couvent qu'il se relirait après le ser 



I ETTRE XXXII. 189 

mon , lorsque la foule furieuse le poursuivait 
dans les rues et menaçait sa vie. Malgré ce 
danger, il se porta, devant les juges de nie, dé- 
nonciateur de deux attentats commis précédem- 
ment, et dont les suites furent aussi funestes 
que les détails en sont atroces. 

Dès l'année 1508, comme les colons avaient 
déjà décimé la population indigène , on obtint 
la permission d'aller chercher des travailleurs 
aux îlesLucayes, et pour les décider à venir, on 
leur fit croire qu'ils reverraient à Saint-Domin- 
gue l'âme de leurs pères. Épuisés de travail, 
quarante mille hommes périrent ainsi. Toutes 
les petites îles du golfe furent successivement 
dépeuplées. Dans l'espoir d'arrêter ce massacre, 
les dominicains envoyèrent à Cuinana deux de 
leurs frères, qui, accueillis avec cordialité par 
les Indiens, s'établirent parmi eux et leur pro- 
mirent de les défendre contre les soldats et les 
matelots espagnols. 

Un des navires qui sillonnaient le golfe du 
Mexique, à la recherche des perles et de l'or, 



190 LA HAVANE. 

jela l'ancre sur la plage. Rassurés par les mis- 
sionnaires, les indigènes apportent aussitôt aux 
étrangers des fleurs et des présents. Dix-neuf 
d'entre eux, y compris le cacique et sa femme, 
se rendent à bord du navire. A peine ont-ils 
mis le pied sur le pont, les voiles sont carguées, 
l'ancre est levée, dix-neuf épées nues brillent 
sur leurs poitrines. — Les autres Indiens res- 
tés sur le rivage, voyant qu'on emmène leurs 
frères prisonniers , s'emparent à leur tour des 
missionnaires, qu'ils regardent comme compli- 
ces de la perfidie. Les malheureux moines, dont 
la vie était en péril, s'engagent à faire punir les 
coupables et à restituer les prisonniers. 

Peu de jours après, un nouveau bâtiment jeta 
l'ancre devant la même plage, et le capitaine 
fut chargé de porter à Saint-Domingue la re- 
quête des missionnaires en faveur des Indiens 
si cruellement trompés, fray Montesino , ce 
moine vertueux, et le prélat Fray Pedro de 
Cordova soutiennent ardemment l'accusation. 
Mais le capitaine coupable, après avoir restitué 



LETTRE XXXII. 191 

deux prisonniers qui lui restaient, se réfugia 
dans un couvent des frères de la Merci, où il se 
fit moine. Le reste des captifs se trouvait entre 
les mains de maîtres nouveaux, qui ne voulu- 
rent pas les rendre, et juges, colons, proprié- 
taires fermèrent les yeux sur l'iniquité. Alors la 
colère s'empara des Indiens de Cumana, et se 
croyant trompés par les missionnaires , ils les 
sacrifièrent à leur fureur. 

« Véritables martyrs , dit avec raison Quin- 
tana, non pas de la barbarie humaine, mais de 
la lâcheté et de la cupidité européennes. » 

Las Casas demanda vengeance contre ces ju- 
ges iniques : il osa les accuser criminellement 
d'homicide et de parjure. Un avocat, le licencié 
de Roaro, eut le courage de plaider la cause des 
Indiens contre leurs maîtres ; mnis les domini- 
cains, épouvantés eux-mêmes de l'effet que 
ces débats pouvaient produire dans l'île, soutin- 
rent que le jugement ne devait être rendu qu'à 
Madrid. Las Casas se prépara donc à partir, et 
Figueroa, instruit de cette nouvelle, s'écria : 



192 LA HAVANE. 

« Qu'il n'y aille pas! C'est une torche em- 
brasée qui mettra tout en feu ! » 

Las Casas fut mal reçu par le cardinal Cisne- 
ros, que des lettres et des rapports nombreux 
avaient prévenu contre le protecteur des In- 
diens. Mais la mort du cardinal et la formation 
d'un nouveau ministère forcèrent Las Casas à 
changer de route et à se créer de nouvelles ami- 
tiés. Il y réussit, non sans peine et bien qu'il 
eût pour antagoniste un des commissaires hié- 
ronimites, envoyé à Madrid pour lui tenir tête, 
mais qui, ayant échoué , se retira dans son an- 
cien couvent. Las Casas avait pour ennemis les 
conseillers, la plupart des courtisans, et surtout 
la fierté castillane, blessée de voir un moine 
oser flétrir le blason des conquérants. Néan- 
moins, le roi lui ordonna, par l'organe du 
grand-chancelier Juan Selvagio , de présenter 
son projet de loi en faveur des Indiens. 

Les mémoires qu'il présenta en effet peu de 
jours après contiennent toutes les vues de Las 
Casas sur cette matière importante. Il voulait 



LETTRE XXXII. 19» 

qu'une population blanche fût envoyée dans les 
îles pour les habiter et les cultiver (que se en- 
viasen a las islas labradores de Castilla, que 
poblasen y cultivasen la tierra). 11 ajoutait 
« que la race américaine, étant faible, succom- 
« berait en peu de temps au travail des mines 
« et du sucre ; que les noirs supporteraient 
« beaucoup mieux les fatigues, et qu'il fallait 
« laisser aux colons la liberté d'avoir des escla- 
« ves nègres. » 

Plus tard, quand il vit que la cupidité abusait 
des noirs comme elle avait abusé des Indiens , 
il écrivit dans son histoire (livre III, chap. ci): 
« qu'il se repentait d'avoir conseillé cet équi- 
valent dangereux; car, ajoutait-il expressé- 
ment, les mêmes arguments seront pour les 
nègres comme pour les Indiens. » 

La traite des nègres s'établit aussitôt, et de- 
vint pour les hommes de cour un moyen de 
spéculation auquel Las Casas ne prit aucune 
part. 

Muni des pleins pouvoirs qui lui étaient con- 

III. 13 



194 LA HAVANE. 

îérés, il parcourut les villages de Castille, per- 
suadant aux laboureurs de le suivre, et enrô- 
lant tous ceux qui voulaient l'écouler. 

Un nommé Berrio, sous-lieutenant dans cette 
espèce d'enrôlement colonial, abusa de sa con- 
fiance et commença un trafic de blancs pour son 
compte avec les autorités de Cuba et de Saint- 
Domingue. Las Casas était à Saragoza avec la 
cour, tandis que Berrio,, à l'insu de son chef, 
faisait partir, sans vivres et sans ressources, les 
laboureurs castillans qu'il avait promis d'ac- 
compagner et d'approvisionner. Pendant ce 
temps, Las Casas, qui pressentait la détresse de 
ceslmalheureux qu'on allait jeter sans secours 
dans un pays sauvage, demandait avec instance 
au gouvernement de quoi les faire vivre la 
première année. L'évêque Fonseca, qui avait 
été militaire, et qui s'entendait mieux à com- 
mander un bataillon qu'à dire une messe, s'op- 
posait aux sollicitations de Las Casas. « Une 
armée de 20,000 hommes, lui disait-il, nous 
coûterait moins à réunir que vos plans de co- 



LETTRE XXXII. 19S 

Ionisation. — C'est bien assez,, lui répondit Las 
Casas furieux, d'avoir tué les Indiens; vou- 
lez-vous encore tuer les Castillans (1)? » 

A grand' peine Las Casas put obtenir trois 
mille arrobas de farine et quinze cents outres 
de vin. Mais avant que ces secours tardifs 
fussent arrivés en Amérique, la plupart des la- 
boureurs enrôlés avaient péri de misère. 

Las Casas, se voyant toujours assailli dans ses 
bonnes intentions par la foule acharnée des 
intérêts égoïstes , chercha le moyen d'agir dé- 
sormais seul. 

11 proposa au gouvernement de pacifier, de 
soumettre et de cultiver mille lieues de côtes du 
continent américain , dans le territoire qu'on 
voudrait lui assigner, s'engageant à payer au 
trésor royal 15,000 ducats par an, à commen- 
cer de la troisième année de l'établissement, 
puis progressivement jusqu'à 60,000 ducats, à 
partir de la dixième année ; ce revenu ^devait 

(1) OEuvres de Las Casas. 



196 LA HAVANE. 

être fixe et annuel. Il ne s'agissait donc pas 
seulement d'une colonisation, mais d'un nou- 
veau gouvernement à fonder. Comprenant que 
jamais les Indiens ne viendraient se grouper 
avec confiance autour de ces armures sanglantes 
qui représentaient à leurs yeux la fureur et l'i- 
niquité, il ne voulait pas de soldats avec lui, 
mais seulement des prêtres dominicains et fran- 
ciscains, des paysans de Castille, et le droit de 
convoquer dans sa nouvelle colonie les habi- 
tants espagnols de Saint-Domingue et de Cuba 
qui voudraient le suivre. A ces fondateurs d'un 
nouvel empire il assignait un costume particu- 
lier, vêtement pacifique et destiné à éloigner des 
imaginations indiennes tout souvenir de la con- 
quête espagnole qui leur avait coûté tant de 
larmes et tant de sang. Il réclamait encore pour 
ces établissements tous les privilèges de la no- 
blesse : titres, armes de gentilshommes et la 
croix de Calatrava brodée en soie pourpre sur 
une robe blanche, afin d'intéresser leur fierté a 
celle nouvelle espèce de domination pacifique. 



LETTRE XXXII, 197 

Ce furent à la cour des risées sans fin sur les 
gentilshommes de l'Amérique et les san-benitos 
de Las Casas. — -Pourquoi ces railleries? — Pi- 
zarre n'avait-il pas demandé les mêmes dis- 
tinctions? N'étaient-elles pas d'accord avec 
l'histoire, avec l'esprit du siècle, avec la pas- 
sion espagnole? Mais cette double combinaison 
de la plus haute sagesse, qui ménageait la dou- 
ceur indienne et l'orgueil castillan, condamnait 
la conduite des vainqueurs , et on ne voulait 
pas que la charité chrétienne accomplît ce qui 
n'avait pu être exécuté par la violence des 
armes. Les ministres et les trésoriers royaux 
n'avaient d'autre objection à opposer à ce plan 
que l'argent et l'incertitude du revenu que pro- 
mettait Las Casas. « J'ai acheté bien cher, dit-il 
quelque part, le droit de leur donner un monde, 
et ils m'ont vendu l'Évangile que je voulais 
donner à ces pauvres Indiens. » Contre lui mar- 
chaient à la fois l'historien Oviedo, son patron, 
l'évêque Fonseca, et les courtisans effrayés de 
perdre une source de richesses. Tout allait être 



198 LA HAVANE. 

renversé, lorsqu'on jour se présentèrent de- 
vant le conseil des Indes huit ecclésiastiques, 
réclamant au nom des Indiens qu'on allait anéan- 
tir; c'étaient les prédicateurs du roi, auxquels 
Las Casas avait fait jurer de tout oser pour cette 
grande œuvre. 

«Je vois ce que c'est, s'écria Fonseca; tou- 
jours Casas ! 

— Nous ne sommes pas , répliqua un des 
prédicateurs, les hommes de Las Casas, mais 
les hommes de las casas de Dios (des maisons 
de Dieu) et les conseillers de la charité. » 

Il fallait céder, malgré l'irritation des courti- 
sans. Las Casas menaçait de récuser le conseil 
des Indes, et de le citer devant le pape. Les 
mémoires et les rapports pleuvaient contre lui. 
Néanmoins, il fut décidé que l'on donnerait suite 
à son projet. 

L'évêque de Darien venait de débarquer à 
Barcelone. Son opinion devait avoir beaucoup 
de poids dans la querelle , et Lns Casas se hâta 
de lui rendre visite pour se le concilier. Mais 



LETTRE XXXII. 199 

il trouva un homme timide , livré aux inté- 
rêts mondains, incapable de sentiments géné- 
reux. Après une longue discussion , Las Casas 
lui dit : 

« Vous qui auriez dû exposer votre sang et 
votre âme pour vos ouailles ; vous qui auriez dû 
les soustraire à la tyrannie qui les tue; vous 
qui mangez leur chair, si vous ne leur restituez 
ce que vous leur avez pris , si vous ne protégez 
leur vie, vous êtes damné comme Judas !... Ah ! 
vous riez, seigneur; ce sont des larmes que 
vous devriez verser sur vous et sur vos pauvres 
Indiens. 

— Mon Dieu ! répondit l'évêque de cour, je 
suis tout prêt a pleurer, si vous le voulez. 

— Demandez donc à Dieu qu'il vous donne 
des larmes ! » 

Cet éloquent et terrible anathème étant venu 
aux oreilles du roi, il voulut que la cause des 
Indiens se plaidât devant lui, la cause du Nou- 
veau-Monde devant le monde ancien ! une des 



200 LA HAVANE. 

plus grandes choses et des plus oubliées du grand 
drame moderne ! 

Dans une salle tendue de rouge se trouvaient: 
le roi Charles V, sur son trône; à sa droite, 
M. de Gèvres, l'almiranle, l'évêque de Darien 
et Aguirre le licencié; à gauche, le grand-chan- 
celier et l'évêque de Badajoz ; en face du trône, 
appuyés contre la muraille et debout, Las Casas 
et un moine franciscain qui arrivait de Saint- 
Domingue. 

Lorsque l'évêque de Darien, franciscain lui- 
même, passa devant ce moine : 

« Vous ici , mon père ? Que viennent faire les 
moines à la cour? Votre place serait à votre 
cellule. 

— Seigneur évêque , répondit le moine , 
vous avez raison ; ce n'est ici ni ma place ni la 
vôtre : j'y défends les droits du Christ, et vous 
ceux de ses ennemis (1). » 

Après quelques moments de silence, de Gè- 

(1) Las Casas, liv. III, ch. cxlvii. 



LETTRE XXXII. 201 

vres et le grand-chancelier se levèrent, allèrent 
s'agenouiller sur les marches du trône, reçurent 
les ordres du roi , et revinrent à leur place. 

« Seigneur évèque, dit le grand-chancelier en 
se levant, le roi vous ordonne de parler, si vous 
avez quelque chose à dire relativement aux In- 
des. » 

L'évêque se leva, déclama rhéloriquement, 
flatta le roi , le compara à Priam , et demanda 
la permission de ne communiquer qu'à Sa Ma- 
jesté elle-même ce qu'il avait à dire. Mais 
Charles V, consulté à deux reprises, et toujours 
à genoux, par ses ministres, leur fit répéter 
deux fois linj onction que l'évêque avait essayé 
d'éluder. Après une demi-heure de résistance, 
l'évêque prit enfin la parole, raconta son voyage, 
se perdit en détails inutiles, exposa ce que les Es- 
pagnols avaient eu à souffrir, le nombre d'hom- 
mes qu'ils avaient perdus, les obstacles opposés 
à la conquête ; et, dans la dernière phrase seu- 
lement de cette harangue oiseuse, il ajouta sè- 
chement : 



902 LA HAVANE. 

« Quant à ce qui touche les Indiens , je les 
crois serfs-nés (siervos de naturel) , et je sais qu'il 
faut se donner beaucoup de peine pour leur ar- 
racher de l'argent. 

— Messe r Barlholomeo, dit le grand-chance- 
lier après que l'évêque de Darien se fut assis, 
le roi vous ordonne de parler pendant trois 
quarts d'heure, sans emphase ni fleurs de lan- 
gage. » 

Avec la plus grande simplicité de pensée 
comme de diction, avec une modestie tou- 
chante. Las Casas soutint la cause des Indiens, 
repoussant comme contraire à l'Évangile le mot 
d'esclaves-nés, que l'évêque avait emprunté au 
philosophe Aristote, et déclara qu'en se dévouant 
à la défense d'une race infortunée , aucun es- 
poir de récompense mondaine n'animait ses 
efforts; qu'il refusait d'avance pour lui les avan- 
tages qui pourraient en résulter, et qu'en agis- 
sant ainsi, il croyait servir Dieu et le roi. 

A ce discours de l'homme politique et de 
l'homme sage qui voulait atteindre un but, ce- 



LETTRE XXXII. 203 

lui de convaincre sans toucher et sans émou- 
voir, succéda le récit pathétique du franciscain, 
qui décrivit avec énergie les souffrances des In- 
diens , et termina par ces mots : « Si le sang 
d'Abel a crié vengeance, que sera-ce donc du 
sanç de tant d'Abels sacrifiés ! » 

L'almirante , parlant le dernier, sanctionna 
tout ce qu'avaient dit Las Casas et le francis- 
cain. 

L'évêque de Darien demanda la permission 
de répliquer ; mais le jeune Charles, déjà si pé- 
nétrant et si habile, lui fit répondre que, s'il avait 
quelque chose à ajouter, il présentât plus tard 
ses mémoires. 

Ce n'est pas une des moindres marques de 
grandeur d'âme et de hauteur d'esprit que 
Charles V ait données, que d'assurer ainsi la 
victoire , dans cette question solennelle , à 
l'humble ecclésiastique qui venait de lui dire en 
face : « Pour vous faire plaisir seulement, je ne 
me déplacerai point d'un coin de cette salle à 
l'autre. » Le nouveau monarque de tant de peu- 



204 LA HAVANE. 

pies conquis se laissa dire « que la loi chré- 
tienne ne souffrait ni esclaves ni usurpation 

violente.» 

v 
Le souverain absolu entendit le principe de 

l'égalité chrétienne proclamé à ses oreilles, et 
donna gain de cause à ce prêtre hardi et ver- 
tueux. 

Certes, le futur solitaire de l'Escurial s'é- 
claire ici d'une lumière nouvelle et se pare 
d'une grandeur que les historiens n'ont point 
soupçonnée. A peine l'évêque de Darien vit-il 
comment tournait la chance, qu'il écrivit son 
mémoire, non plus contre Las Casas , mais en 
sa faveur. Il mourut peu de temps après cette 
palinodie. 

Deux cents lieues de territoire en largeur, 
et tout ce que Las Casas pourrait faire cultiver 
de terrain dans l'intérieur des terres, deux 
cents laboureurs castillans, trois navires entiè- 
rement outillés et approvisionnés , lui furent 
accordés par Charles V. 

Plein d'espérance et de foi, il leva l'ancre et 



LETTRE XXXII. 208 

partit pour la côte des Perles ; tel était le nom 
du territoire qu'on lui avait assigné. 

La paix s'était toujours maintenue dans cette 
contrée entre les Indiens et les Espagnols. Les 
vins de Castille et les verroteries espagnoles, 
fort estimés des indigènes, avaient été des objets 
d'échanges entre les deux races; et deux cou- 
vents d'hiéronimites et de franciscains avaient 
encouragé et développé leurs dispositions paci- 
fiques et reconnaissantes. 

Las Casas, dont toutes les vues étaient des 
modèles de sagesse, avait compté sur cet état de 
choses. Malheureusement cette situation ne 
larda pas à s'altérer, grâce à la rapacité d'un 
capitaine nommé Ogeda. Son navire vint mouil- 
ler devant le couvent des dominicains, où ne se 
trouvaient alors que le portier et un vicaire. 
Bien accueilli par eux, il demanda qu'on allât 
chercher le cacique de la contrée, nommé Ca- 
maguey, et s'élant fait apporter du papier, des 
plumes et de l'encre, il entra en conversation 
avec ce chef. « Quels sont, lui dit-il, les peuples 



206 LA HAVANE. 

de voire pays qui se nourrissent de chair hu- 
maine? » Camaguey reconnut le piège; l'aveu 
de cette anthropophagie eût servi de prétexte 
pour emmener captifs le nombre d'Indiens dont 
on voulait s'emparer'. Le cacique se redressa 
de toute sa hauteur, et saisi d'indignation, s'é- 
cria en espagnol : « Ah ! carne humana !.. . carne 
humanal... » et il quitta le couvent. Ogeda, 
frappé de son aplomb et de sa dignité, n'osa pas 
le contraindre, et repartit en longeant la côte. 
Quatre lieues plus loin, il jeta l'ancre de nou- 
veau. 

Un cacique qui, par affection pour les Espa- 
gnols, avait pris le nom de Gil Gonzalez, reçut 
le capitaine sur la plage ; et celui ci lui ayant dit 
qu'il avait besoin d'acheter cinquante charges 
de maïs, il les lui fit apporter aussitôt par cin- 
quante Indiens. Pendant qu'ils se déchargeaient 
de leur fardeau, ils se virent entourés d'épées 
nues : ils tentèrent de fuir; mais les uns furent 
blessés, les autres tués, et le reste, garrotté et 
jeté à bord. Bientôt après, Camaguey arriva, et 



LETTRE XXXII. 207 

se joignit à Gonzalez. Tous deux résolurent de 
détruire ces guerriers féroces et les prêtres, 
qu'ils croyaient perfides. 

Le lendemain, comme Ogeda et douze de 
ses compagnons se promenaient sur le rivage, 
Gil Gonzalez vint à eux d'un air riant, causa 
amicalement, et, donnant un signal convenu, 
les treize Espagnols furent entourés par les In- 
diens, qui, poussant leur cri de guerre, en tuè- 
rent sept. Puis, avides de vengeance, ils se por- 
tèrent vers le couvent, qu'ils brûlèrent et détrui- 
sirent de fond en comble, massacrèrent les 
moines et tuèrent jusqu'au cheval dans l'écurie. 
Mais bientôt, pour châtier ces justesreprésailles, 
trois navires montés par trois cents hommes et 
commandés par Gonzalo de Ocampo -furent 
chargés de dévaster ces parages. 

Cet Ocampo, qui avait à remplir une mission 
si cruelle, était le plus étourdi, le plus bouffon 
des hommes. Lorsque Las Casas, arrivé depuis 
peu, lui montra ses instructions et réclama le 
droit d'administrer désormais le territoire qui 



208 LA HAVANE. 

lui était concédé, Ocampo, au lieu de répondre 
à cette injonction officielle, se contenta de l'in- 
viter à dîner, et assaisonna le repas de plaisan- 
teries sans fin sur la nouvelle législation, les 
croix rouges et les habits blancs de la colonie que 

Las Casas allait fonder et Las Casas, revêtu 

seul de cet habit, se trouva ainsi a la même table, 
en face de ce capitaine égrillard et cruel qui le 
couvrait de ridicule, lui le héros de la bienfai- 
sance et du courage moral ! En dépit des suppli- 
cations et des menaces, Ocampo, toujours riant, 
partit pour accomplir son œuvre de vengeance. 
Las Casas se réfugia à Puerto-Principe le déses- 
poir dans l'âme. 

Cependant , par de nouvelles promesses et 
des serments réitérés de pardon et d'amitié, 
Ocampo séduisait et attirait les Indiens de la 
côte. Le cacique Gil Gonzalez, appelé ainsi, ne 
voulant pas croire à ces avances, se tenait seul, 
appuyé sur sa lance, dans son canot, à distance 
des navires, tandis que la foule, naïve et trom- 
pée, remplissait le vaisseau principal. 



LETTRE XXXII. 209 

Un matelot espagnol, robuste el grand na- 
geur, l'apercevant, s'élance du tillac, s'approche 
du canot de Gil Gonzalez, y saute, et saisit vio- 
lemment le cacique. La lutte fut terrible; les 
deux hommes tombèrent au milieu des flots; 
Gil Gonzalez étranglait le Castillan, et celui-ci le 
frappait à coups de poignard. Le soir on re- 
trouva les deux cadavres encore unis dans celte 
étreinte mortelle. 

Pendant que les Indiens du rivage égorgeaient 
et empalaient les Espagnols, Ocampo faisait 
pendre aux antennes de ses navires les mal- 
heureux qui s'étaient confiés à sa foi. 

Voilà comment on préparait à Las Casas les 
voies de colonisation. 

Mais il ne se décourage pas. 11 fait publier 
à grande solennité , dans les rues de Saint- 
Domingue, qu'on ait à le regarder doréna- 
vant comme maître du territoire, et il s'efforce 
de vaincre la résistance des autorités locales. 
Il n'y parvint encore qu'en les menaçant de 
retourner en Espagne et de les dénoncer à 

III. 14 



210 LA HAVANE. 

Charles V. Enfin, il se rend maître de tant d'op- 
position et se dirige vers Puerto-Rico, où il avait 
laissé ses colons espagnols; il arrive : ils étaient 
disparus. 

Épouvantés des hostilités des Indiens , de la 
trahison d'Ocampo et de l'état du pays, où il 
n'y avait que faim, terreur et misère, ils avaient 
fui à Cumana. Mais là , la même désolation les 
attendait encore. Aussi , dès que les colons de 
Las Casas aperçurent les voiles d'Ocampo et 
l'occasion de fuir ces régions désolées , ils cru- 
rent voir le ciel ouvert. En vain le législateur 
pria, supplia, pleura; Ocampo lui enleva toute 
sa colonie et le laissa sur le rivage seul, mais 
non découragé. 

Les franciscains avaient encore un couvent 
dans le pays : il s'y retira, fit construire un 
hangar pour ses vivres et munitions, et un petit 
fort à l'embouchure de la rivière pour contenir 
les Indiens. Il y laissa deux embarcations con- 
fiées au capitaine Francisco de Soto, qu il char- 
gea, en cas d'attaque sérieuse , d'y embarquer 



LETTRE XXXII. «il 

hommes et vivres, et de conduire tout à Cu- 
mana. Puis cet homme infatigable repartit pour 
Saint-Domingue, afin de relever son entreprise. 

A peine Soto se retrouva-t-il seul qu'il se hâta 
de désobéir, et il envoya les embarcations à la 
recherche des perles, de l'or et des esclaves. 

Les Indiens, apprenant que les habitants du 
monastère étaient abandonnés à leurs propres 
ressources , vinrent les attaquer, et les Espa- 
gnols n'eurent que le temps de s'élancer dans 
un canot; suivis de près par les Indiens, ils 
abordèrent à Cumana et se jetèrent dans un 
épais fourré de chardons et de ronces où les 
Indiens, qui étaient nus. ne purent les pour- 
suivre. 

Mais ceux-ci, revenant au couvent, le démo- 
lirent entièrement, tuèrent les animaux, brû- 
lèrent les arbres et anéantirent tout ce qui avait 
appartenu aux Espagnols. 

Las Casas devait boire jusqu'à la lie le calice 
d'amertume : son pilote se trompa de route, et 
pendant deux mois on n'entendit plus parler de 



212 LA HAVANE. 

lui. A son arrivée à Saint-Domingue, il ne lui 
restait pas une piastre pour retourner en Es- 
pagne; sa fortune élait consumée, son crédit 
perdu. Il avait sacrifié des hommes, des trésors, 
sa réputation, son honneur; ses ennemis triom- 
phaient, ses amis eux-mêmes l'abandonnaient 
comme un insensé livré à de vaines chimères, 
incapable de rien réaliser d'utile, de grand. Et 
pourtant, cet homme calomnié n'avait pas ou- 
blié une seule précaution de prudence ; rien ne 
lui avait manqué, ni activité, ni prévoyance, ni 
persévérance, mais nul génie humain ne pouvait 
deviner ni combattre la série d'incidents dont 
le tourbillon avait fait disparaître ses projets. 

On le montrait au doigt, cet homme, l'hon- 
neur de son siècle et de l'Espagne! Il ne lui 
restait pour amis que les fidèles moines de Saint- 
Domingue; eux seuls le consolaient au milieu 
de tant d'amertumes; chez eux il trouvait es- 
time et honneur; il leur communiquait ses 
chagrins : c'était à eux qu'il se confessait. 

A la fin de l'année 1 522, il se fit moine de leur 



LETTRE XXXII. 213 

ordre , et pendant sept ans consécutifs il re- 
trempa dans la solitude et la prière son âme 
forte et sensible. 

Personne ne savait alors que Las Casas vécût 
encore. Les rigueurs de l'ascétisme, les travaux 
littéraires absorbaient tous ses instants. Battu 
dans l'action, poursuivi par la fatalité armée 
contre sa bienfaisance, il fut un grand exemple 
de ce que peuvent la volonté et la liberté de 
l'homme. Sa carrière de réformateur semblait 
étouffée dans son germe; il commença celle 
d'historien, de philosophe, de vengeur moral 
de l'humanité outragée. Il se mit à écrire l'his- 
toire de ces pauvres Indiens, celle de Chris- 
tophe Colomb, d'après les manuscrits origi- 
naux, et surtout ce célèbre traité de ia seule 
manière de convertir : De unico vocationis 
modo, qui opéra à lui seul dans les esprits cette 
révolution que les travaux actifs du grand 
homme n'avaient pu accomplir. Il soutenait, 
avec cette simplicité et cette sérénité d'élo- 
quence qui le distinguent, « que Dieu ne permet 



Îi4 LA HAVANE. 

« à l'homme de convertir ses semblables que 
« par la douceur et le bon exemple; que toute 
« violence et toute compulsion est une insulte 
« faite à Dieu ; enfin, que c'est un prétexte vain, 
« barbare et contraire à la loi chrétienne , de 
« faire la guerre à un peuple et de l'opprimer 
« pour le convertir. » 

Jamais les philosophes du dix-huitième siècle 
n'ont prêché la tolérance avec autant de force, 
d'énergie et de charité. L'ouvrage fit du bruit; 
les colons et ceux qui gouvernaient l'Espagne 
y répondirent par une espèce de défi de civiliser 
et de convertir les Indiens selon de tels prin- 
cipes , et de faire réussir jamais des plans qui 
une fois déjà avaient avorté. Las Casas et ses 
frères acceptèrent ce défi , demandant qu'on 
leur abandonnât à eux , hommes spéculatifs 
dont on se moquait, une seule province bar- 
bare. Ils se chargeaient de la civiliser et de 
la convertir, mais à la condition qu'on leur 
promettrait de ne faire aucun esclave dans le 
pays, et que pendant cinq ans aucun Espa- 



LETTRE XXXII. Mi 

gnol ne mettrait le pied dans la province. 

Le gouverneur Alonso Maldonado, à qui cette 
proposition paraissait absurde et délirante, 
mais qui, n'ayant rien à débourser, songeait 
au tribut que lui promettait Las Casas, leur 
accorda, le 2 mai 1537, une cédule royale à 
cet effet. Las Casas choisit les montagnes de 
Zacapulca dans le Guatimala , pays inculte , 
habité par une race guerrière qui n'avait jamais 
été soumise. 

Parmi les Indiens baptisés qui habitaient les 
cantons voisins, Las Casas en prit quatre, col- 
porteurs et marchands, qui avaient coutume 
d'aller vendre dans ces hameaux sauvages les 
bijoux, étoffes et verroteries espagnoles. Las 
Casas connaissait le goût vif et ardent des In- 
diens pour les consonnances musicales, le 
rhythme et la mélodie. Il se mit à composer, dans 
la langue que parlaient ces barbares, des chan- 
sons religieuses adaptées à leur genre de mu- 
sique et contenant les principales vérités de 
l'histoire et de la morale évangélique. 11 apprit 



216 LA HAVANE. 

ces chansons aux quatre colporteurs, perfec- 
tionna leur talent musical, leur montra à s'ac- 
compagner avec des castagnettes et des grelots, 
leur donna force verroteries pour le cacique , 
et les fit parlir, bien appris et bien dressés, pour 
les montagnes de Zacapulca de Ruiche. 

Le cacique, satisfait de leurs présents, permit 
à ces quatre Indiens de dresser leurs tentes au 
milieu du village, et comme ils apportaient une 
collection de marchandises plus considérable que 
d'ordinaire, la foule s'empressa d'accourir. La 
pacotille débitée, les gens du village fêtèrent nos 
colporteurs, qui, en signe de joie et de recon- 
naissance, prirent en main un instrument du 
pays, et s'accompagnant de leurs grelots et cas- 
tagnettes , commencèrent à chanter ce qu'on 
leur avait enseigné. « A cette harmonie inouïe, 
dit le chroniqueur, à ces récits étranges, à ces 
merveilles dont ils parlaient, les Indiens prê- 
taient toute l'attention de leur âme et restaient 
accroupis autour des musiciens. » 

Tel était leur enivrement, que pendant huit 



LETTRE XXXII. «17 

jours que les marchands passèrent dans leur 
hameau , les Indiens les forcèrent de répéter, 
tantôt en entier, tantôt par fragments, les cou- 
plets de ces chansons. Elles avaient inspiré au 
cacique de l'intérêt et une vive curiosité ; il 
voulut connaître le sens des paroles et des ré- 
cits qu'elles renfermaient. 

Les colporteurs lui répondirent que ceux 
qui leur avaient appris ces chants ne ressem- 
blaient en rien aux Espagnols qu'ils avaient 
vus; qu'ils étaient habillés de blanc; ne dési- 
raient ni or, ni perles, ni femmes; ne man- 
geaient point de chair, et n'avaient pas d'armes 
à feu ; mais qu'ils passaient leur vie à rendre 
hommage au Créateur; enfin, qu'ils étaient 
prêls à se rendre auprès de lui et de son peuple, 
s'il en avait le désir. 

Le cacique envoya donc un de ses frères à 
Guatimala pour inviter les pères à faire le voyage 
et pour s'informer avec adresse de la vérité des 
éloges que les marchands leur avaient donnés. 
Un dominicain, le P. Cancer, alla trouver le ca- 



218 LA HAVANE. 

cique, qui le reçut avec de grandes démonstra- 
tions de joie. Des fleurs jonchaient le chemin 
du hameau ; on faisait passer le bon père sous 
des berceaux de feuillages, et de jeunes Indiens 
balayaient le sol devant lui. Le cacique lui- 
même devant son bohio, et la tête baissée , 
comme s'il n'eût pas osé contempler un homme 
saint et vertueux, accueillit le dominicain. Ce 
dernier jouit auprès des Indiens d'une con- 
fiance sans bornes dès qu'il leur dit qu'il avait 
obtenu la promesse formelle que nul Espagnol 
ne pénétrerait dans le pays, et que les Indiens 
ne seraient point esclaves. 

L'explication des dogmes chrétiens, la célébra- 
tion de la messe, la conversion et le baptême de 
ces sauvages, la destruction des idoles et la civi- 
lisation pacifique de toute la province furent le ré- 
sultat de ce premier essai. Las Casas se hâta de 
profiter d'un si heureux début, et se rendit lui- 
même, accompagné de fray Pedro de Angelo, chez 
le cacique, qui le reçut avec la même courtoisie 
et lui donna des gardes pour l'escorter dans 



LETTRE XXXII. «19 

l'intérieur des terres. Il y pénélra et ne trouva 
sur sa route qu'hospitalité , offrandes de fruits 
et de fleurs, avec des triomphes et des festins 
rustiques. Les bohios de cette race guerrière et 
pastorale n'étaient pas groupés en villages, mais 
épars et isolés sur le flanc des montagnes et 
dans le creux des vallons. Las Casas comprit 
qu'il serait impossible d'appeler ces hommes à 
la civilisation chrétienne, à moins de réunir 
leurs chaumières autour de la cloche de l'église. 
Ce ne fut point sans peine qu'il réussit à les 
rassembler ainsi; il fallut tout son ascendant 
pour que chacun renonçât au pli de la vallée 
qui l'avait vu naître, à l'ombrage isolé de l'an- 
tique coaba qui abritait sa hutte. C'est ainsi que 
le civilisateur chrétien était parvenu jusqu'aux 
limites des régions les plus sauvages, par le 
moyen d'un peuple dont la barbarie était cé- 
lèbre. Afin de mieux préparer la continuation 
de son œuvre, Las Casas persuada au dernier 
des caciques qu'il avait rencontré, et qu'il avait 
baptisé sous le nom de Juan, de venir avec lui à 



220 LA HAVANE. 

Guatimala, où il le présenterait au nouveau 
gouverneur Alvarado , et lui ferait voir que les 
Castillans n'étaient ni aussi féroces ni aussi 
intéressés qu'il l'avait cru. En effet, grâce aux 
précautions et aux prières de Las Casas, l'In- 
dien , suivi d'un cortège nombreux , entra en 
triomphe dans Guatimala; mais ce triomphe 
était celui de Las Casas. 

Les Espagnols admirèrent la gravité, la cour- 
toisie naturelle, le tact et la dignité du sauvage. 
Il logeait dans le couvent des dominicains avec 
Las Casas, et reçut l'évêque et le gouverneur 
avec la politesse d'un courtisan et l'aménité su- 
périeure d'un prince. Le gouverneur portait à 
la main son sombrero (1) de satin rouge, sur le- 
quel flottait une longue plume de héron noire. 
Au lieu de le remettre sur sa tête en quittant le 
cacique, il le posa gravement sur le front de 
l'Indien, qui l'ôta gravement à son tour et re- 
mercia par un salut. Promené à travers la ville, 

(I) Chapeau à large bord. 



LETTRE XXXII. 221 

dans les boutiques, les magasins et les marchés, 
par l'évêque lui-même, il observa tout et 
parut familier avec les objets nouveaux qu'on 
lui montra, ne laissant pas échapper un mou- 
vement de surprise. Malgré les instances de 
l'évêque, il refusa les présents qu'on lui voulait 
offrir, et répondit une fois : « Ces choses sont 
très-belles, mais à quoi serviraient-elles chez 
moi ? » Comme il arrêtait ses regards sur un 
portrait de la Vierge qui se trouvait dans une 
église, on le pria de l'accepter; et avec sa poli- 
tesse ordinaire, au lieu de refuser, il fit signe 
à un Indien de sa suite de le détacher et de l'em- 
porter avec respect. 

Las Casas reprit avec le cacique la route de 
Copan. Il continua son œuvre de pacification 
chrétienne ; et déjà les sauvages habitants de 
déserts étaient devenus Espagnols , lorsque le 
gouverneur et la cour, étonnés des succès pro- 
digieux de Las Casas, se décidèrent à entrer 
dans la route qu'il avait si bien frayée. Appelé 
à Madrid pour y choisir des missionnaires des- 



Î22 LA HAVANE. 

tinés à le seconder, il se retrouva au commen- 
cement de l'année 1539 à la cour, non plus en 
vaincu, mais en vainqueur. Les courtisans n'o- 
saient plus rire de cet homme d'un âge mûr, 
qui aurait sauvé de magnifiques royaumes si on 
l'eût écouté, et il ne se passait pas de tri- 
mestre qu'il n'obtînt pour ses protégés de nou- 
veaux privilèges. 

Les provinces qu'il avait pacifiées et civilisées 
lui-même étaient l'objet principal de ses soins : 
il faisait surtout sentir la nécessité d'apprivoiser 
par la musique et les douceurs de la vie une 
race aimable et sensible aux arts. Il allait partir 
avec les missionnaires franciscains et domini- 
cains qu'il avait choisis, lorsque le président du 
conseil, Elaysa, lui ordonna, de la part de 
Charles V, de rester à Madrid, pour rédiger le 
code de législation nouvelle que Ton voulait 
appliquer aux Indes. Ainsi , a force de persévé- 
rance et de vertu , Las Casas avait atteint son 
but, et c'était lui qui allait enfin établir la justice 
sur ce malheureux monde livré à la force. 



LETTRE XXXII. 223 

Pour faire admettre las nuevas leyes, qui n'é- 
taient qu'un code de protection pour les Indiens, 
il eut à lutter encore pendant une année; et 
comme il voyait les intérêts des gentilshommes 
espagnols propriétaires d'Indiens s'insurger 
contre lui et prêts à renverser l'édifice de ses 
espérances, il porta un dernier coup qui lui as- 
sura la victoire. Il publia un livre, devenu cé- 
lèbre, dans lequel il exposait à l'Europe la si- 
tuation du Nouveau-Monde et l'anéantissement 
de ses populations. La destruction de las Indias 
(tel est le titre de l'ouvrage) est un des plus épou- 
vantables tableaux que la plume des hommes ait 
jamais pu tracer, terrible par les détails, su- 
blime par le but. Pas de cruauté qui n'y soit ra- 
contée, pas de reproche qui soit épargné aux 
hommes de fer de la conquête , pas de vérité 
chrétienne qui ne leur soit dite en face. Et les 
douces vertus de ces races écrasées recevaient 
un hommage public et un regret douloureux de 
la plume même d'un Espagnol. 

Au moment où l on hésitait à introduire dans 



224 LA HAVANE. 

les lois nouvelles des dispositions bienfaisantes, 
cette publication fut d'un effet magique. On l'ac- 
cueillit avec un silence et une terreur profonde. 
Le 20 novembre 1542, l'émancipation des 
Indiens et la conservation de leurs droits d'hom- 
me furent sanctionnées à Barcelone par l'empe- 
reur Charles V, qui signa \esnuevasleyes de Las 
Casas. Ce monarque, bien plus grand qu'il n'é- 
tait ambitieux, se hâta de prouver qu'il parta- 
geait les opinions de Las Casas. Un dimanche, Las 
Casas avait prêché à Barcelone un sermon ter- 
miné par ces mots : « Je rends à Dieu des grâ- 
ces ferventes de m^avoir fait l'auteur de tant de 
biens. Dans ce jour d'allégresse, je me tiens pour 
satisfait des immenses fatigues et des douleurs 
que j'ai souffertes pendant les vingt-sept années 
que j'ai défendu la même cause. » Au sortir du 
sermon, on vint lui apprendre qu'il était évêque 
de Cuzco. « Je suis (ils de l'obéissance et plein 
de gratitude envers l'empereur, répondit-il, 
mais j'entends encore retentir au dedans de 
moi-même, comme si je venais de les prononcer, 



LETTRE XXXII. 225 

mes paroles à l'empereur, lorsque je jurai de 
n'accepter aucune récompense de mes efforts. » 
La résistance fut vaine, et l'évêque de Chiapa 
étant venu à mourir, la cour et le conseil des 
Indes forcèrent le vertueux Las Casas à accepter 
cet épiscopat vacant. Il pleura et se plaignit de 
la charge si lourde qu'on lui imposait, mais il 
ne put obtenir que le roi renonçât à lui donner 
la mitre. 

À son arrivée en Amérique, il trouva une 
guerre nouvelle et plus violente que jamais à 
soutenir. Les colons résistaient aux lois qu'ils 
regardaient comme la destruction de leur pou- 
voir et de leurs intérêts. Le principal promoteur 
et l'auteur de ces lois fut accueilli comme un 
ennemi public : personne ne lui rendait visite ; 
on le maudissait tout haut dans les rues, et nul 
ne portait son aumône au couvent des domini- 
cains, parce qu'il y logeait; c'était l'évêque qui 
se trouvait excommunié. Plus il essayait de ra- 
mener à la charité, au sentiment de l'humanité 
ces hommes qui traitaient leurs Indiens comme 

III. 15 



«26 LA HAVANE. 

des brutes ou les traquaient comme des bêtes 
fauves, plus il leur devenait odieux. Ses compa- 
gnons mêmes croyaient voir la main de Dieu 
dans cette série de contrariétés et d'inimitiés in- 
vincibles. Il arriva que vingt-trois Espagnols et 
neuf religieux ; envoyés dans une barque de 
Campêche à Tabasco, firent naufrage et se 
noyèrent. Fray Bartolomeo voulut faire le même 
trajet avec d'autres religieux; mais ceux-ci, 
effrayés du sort de leurs compagnons, commencè- 
rent par s'y refuser. Il fallut employer les prières 
et presque la violence pour les décider à entrer 
dans la barque. Las Casas, qui s'était embarqué 
le premier, consolait ces hommes en deuil, qui 
poussaient des gémissements et se frappaient la 
poitrine; il leur montrait la mer calme, le ciel 
serein et pur. Tout à coup, parvenus à l'endroit 
où leurs frères avaient péri, les moines se lè- 
vent ensemble dans la barque, entonnent le De 
profundis, et retombent ensevelis dans leur 
tristesse. C'était la nuit. — Le jour leur décou- 
vrit la côte de Tabasco et les débris de l'embar- 



LETTRE XXXII. 227 

cation naufragée. Ils célébrèrent sur la plage 
l'office funèbre, et l'évêque se dirigea vers 
Chiapa. Une réputation abominable l'avait pré- 
cédé dans son diocèse. Toutes les lettres arrivant 
d'Espagne ou d'Amérique mettaient les habitants 
en garde contre les tentatives du nouvel évêque, 
qui, disait-on, voulait chasser les Espagnols, 
les priver de leurs terres et détruire leurs re- 
venus. Une de ces étranges lettres, conservée 
par Remesal , contient les paroles suivantes : 
« On vous envoie votre ruine, et il faut que vous 
ayez commis de bien grands péchés pour que 
Dieu vous impose un tel fléau pour évêque, ou 
plutôt un tel antéchrist. » 

Cependant, craignant les pleins pouvoirs dont 
il était investi, les colons commencèrent par ten- 
ter de le séduire; ils lui prodiguèrent les fêtes, 
les cadeaux et des marques de déférence et de 
courtoisie. Il recevait avec reconnaissance cet 
accueil bienveillant; mais, dans ses prédications 
comme dans ses conversations particulières, il 
réclamait toujours en faveur de ses Indiens, sur 



188 LA HAVANE. 

lesquels pesait sans cesse l'oppression la plus 
cruelle. Les colons avaient espéré qu'il transige- 
rait avec eux; ils s'étaient trompés. Après un 
mois de vaines réclamations, cet homme, in- 
domptable dans le bien, résolut de déclarer la 
guerre à l'ennemi qu'il ne pouvait pacifier par la 
douceur. Un jour, dit Remesal, il vit entrer dans 
sa chambre une jeune Indienne tout en larmes, 
qui vint s'asseoir à ses pieds et lui dit : 

« Père et puissant seigneur, je suis libre; re- 
garde-moi, je n'ai point de fers gravés sur le 
visage, et mon maître veut me vendre comme 

esclave Défends-moi, car tu es mon père! » 

Et elle ajouta d'autres raisons d'une grande ten- 
dresse, comme les femmes indiennes savent 
en dire pour exprimer leur douleur. Souvent 
déjà des Indiens étaient venus se plaindre à Las 
Casas et avaient allumé chez lui, dit encore le 
chroniqueur, le désir de porter remède à de si 
grands maux. — Il n'hésita plus, et s' armant 
de sa puissance spirituelle, il fit proclamer par 
la ville que tous les confesseurs étaient suspen- 



LETTRE XXXII. 229 

dus de leur office, excepté le doyen et un cha- 
noine de l'église; encore se réserva-t-il tous 
les cas d'injustice envers le prochain : c'était 
refuser tous les sacrements à la fois et frapper 
la ville d'interdit. 

La ville entière fut en rumeur; on envoya 
comme intermédiaire et négociateur auprès de 
Las Casas le doyen lui-même et les pères de 
la Merci. On le menaça de le dénoncer au roi 
et au pape s'il continuait à refuser les sacre- 
ments. 

« Que vous êtes aveugles ! dit-il à ceux qui 
l'entouraient; vous menacez et vous ne voyez 
pas à qui j'obéis : c'est à Dieu, puis au pape, et 
enfin au roi, dont voici les ordonnances. » Et 
il leur fit lecture des leyes nuevas. 

« Nous avons appelé de ces nouvelles lois, 
dit un des assistants, et elles ne sont pas obli- 
gatoires pour nous. 

— Aucune loi ne vous permet de vendre pu- 
bliquement et de maltraiter des hommes, ainsi 
que vous le faites chaque jour; l'œuvre de Dieu 



230 LA HAVANE. 

vous l'a défendu en tout temps, l'œuvre du roi 
vous le défend à cette heure. » 

Cependant le doyen, effrayé de l'irritation pu- 
blique, administra les sacrements à quelques- 
uns des plus coupables. Las Casas l'envoya cher- 
cher, le priant de venir dîner avec lui ; sur le 
refus impoli du doyen, il changea l'invitation en 
ordre, et trois fois refusé, il finit par lui en- 
voyer un alguazil avec mission de l'amener. 

A peine le lâche ecclésiastique fut-il dans la 
rue, qu'il s'écria : « Secourez-moi, je vous con- 
fesserai tous! » Le peuple, furieux, arracha le 
doyen des mains de l' alguazil, se rua sur le 
couvent des dominicains et parvint jusqu'à la 
chambre de Las Casas avec le projet de le tuer. 
La foule s'écoula pourtant, dit le chroniqueur, 
après beaucoup de vociférations et de gestes 
violents, frappée et émue de la tranquillité, de 
l'intrépide courage et des discours de Las Ca- 
sas. Au moment où les mutins sortaient de chez 
l'évêque, un alcade y entrait armé de pied en 
cap, et lui offrit d'amener le doyen mort ou 



LETTRE XXXII. 281 

vif à ses pieds. L'évêqiie refusa, et se contenta 
de priver le doyen de la faculté de confesser. 
Les pères dominicains, épouvantés, engagèrent 
Las Casas à quitter leur couvent et à se réfu- 
gier dans quelque autre asile. 

« Où voulez- vous que j'aille ? leur répondit- 
il ; où pourrais-je trouver un lieu plus propre 
à remplir mon devoir envers ces pauvres In- 
diens opprimés et accablés de servitude? C'est 
ici|mon église, ma forteresse; je dois l'arroser 
de mon sang pour rendre fertile ce sol de la 
charité que personne ne cultive. Il y a long- 
temps que les conquérants me persécutent et 
qu'ils veulent ma mort; je ne sens plus leurs 
injures, je ne crains plus leurs menaces. D'a- 
près ce que j'ai fait en Amérique et en Espa- 
gne, les propriétaires d'Indiens ont été encore 
fort modérés. » 

Quelques jours plus tard le chef même de 
l'émeute fut frappé dans la rue d'un coup de 
poignard par un ennemi personnel. Ce chef 
était un homme très-méchant, qui avait Coin- 



232 LA HAVANE. 

posé contre Las Casas des chansons populaires 
injurieuses, et qui, passant devant ses fenêtres, 
l'avait plusieurs fois insulté et menacé de son 
arquebuse. 

En apprenant cela, dit le chroniqueur, l'é- 
vêque se leva, fit venir avec lui les frères, et se 
dirigea vers le lieu où gisait le blessé; là, il 
pansa de ses mains cette blessure saignante, 
avec une tendresse et un soin extrêmes. 

Une fois rétabli, cet homme demanda pardon 
à l'évêque et devint son ami le plus dévoué. Ce- 
pendant l'esprit public, et surtout l'intérêt géné- 
ral, étaient toujours en armes contre les défen- 
seurs des Indiens. On ne payait point les dîmes 
à l'évêque, ni aux dominicains les aumônes, sans 
lesquelles ils ne pouvaient subsister. « Allez, 
mes frères, leur disait-on, nous sommes chré- 
tiens, nous; — que les Indiens vous paient; — 
nous n'avons besoin ni d'être protégés ni d'être 
convertis. » Alors les pères, forcés de quitter 
leur couvent, se répandirent dans les districts 
voisins, où ils vécurent avec les Indiens en par- 



LETTRE XXXII. 288 

faite harmonie. « Nous ne comprenons pas, 
leur disaient ces derniers lorsque leur intimité 
avec les dominicains fut plus étroite, ce que 
vous nous dites et ce que le gouverneur nous 
a dit. Le gouverneur assure que l'empereur son 
cousin vous envoie ici pour célébrer la messe 
et vivre avec nous; vous venez ensuite nous 
dire que vous êtes très-pauvres et que vous n'a- 
vez pas de quoi manger; le gouverneur dit 
qu'il est notre maître, et vous nous défendez 
d'appeler ainsi tout autre que Dieu; vous nous 
dites qu'il est mortel comme nous, que l'em- 
pereur peut le châtier, et il nous dit qu'il faut 
lui obéir comme à Dieu; vous nous parlez mal 
de lui, qui nous fait ses esclaves, et il nous parle 
mal de vous. Si vous voulez que nous vous 
croyons sincères, expliquez- vous clairement; 
car, avec votre manière de procéder, nous nous 
trouvons au milieu de la fumée (1). » 

Il fallut faire comprendre aux naïfs Indiens 
qu'il y avait deux races d'hommes en Espagne, 

(1) Remesal, liv. VI, chap. xvi. 



S34 LA HAVANE. 

l'une qui faisait triompher la force du droit, 
l'autre qui essayait d'assurer le triomphe du 
droit sur la force. Persuadés surtout par la dou- 
ceur des missionnaires, ils invitèrent Las Casas 
à venir lui-même les visiter, et lui firent un 
accueil magnifique : chansons mexicaines et es- 
pagnoles, arcs de triomphe, danses populaires, 
rien ne fut oublié ; Las Casas remarqua les nom- 
breux colliers d'or dont tous les habitants étaient 
parés, et qu'ils avaient pu soustraire à l'avidité 
des conquérants. 

« Chaque jour, dit-il dans ses mémoires, je 
voyais arriver des bandes d'Indiens qui vou- 
laient devenir chrétiens , et je ne pouvais rete- 
nir des larmes de joie. — Me croirez-vous main- 
tenant, mon père? écrivait-il, n'est-ce pas lace 
que je vous disais à Salamanque? — Ne le voyez- 
vous pas de vos propres yeux? — Écrivez cela 
à nos frères, et dites-leur que quelques pei- 
nes que nous ayons prises, nous sommes bien 
récompensés. » 

En elfet, on ne pouvait en croire ses yeux. 



LETTRE XXXII. 235 

Toutes ces populations converties à la fois et 
civilisées, réunies en paisibles villages; tous 
ces chefs indigènes, non-seulement réconciliés 
avec les Espagnols, mais heureux encore de 
leur présence, offraient un spectacle extraordi- 
naire et remplissaient le cœur de Las Casas d'une 
joie délicieuse. Mais la violence et l'opposition 
n'étaient pas à leur terme. Chaque jour quelque 
Indien des provinces voisines venait lui deman- 
der de lui faire rendre sa fille enlevée, sa femme 
disparue, sa chaumière ou son champ qu'on lui 
avait volé. «Puissant seigneur, lui disaient quel- 
ques-uns de ces malheureux, nous sommes venus 
ici, avec notre cœur triste, pour voir ton visage ; 
et les alcades, quand ils nous ont aperçus, nous 
ont pris et nous ont fouettés, parce qu'ils sa- 
vaient que nous venions nous plaindre à loi. » 
C'était en juin 1545; Las Casas résolut d'al- 
ler réclamer encore lui-même devant le tribu- 
nal spécial institué à cet effet, et dont il avait 
fait obtenir la présidence à ce même Maldo- 
nado, son ami et gouverneur de Guatimala. 



236 LA HAVANE. 

Mais Maldonado venait de se marier à la fille 
du conquérant du Yucatan, Montejo, et sa nou- 
velle ambition l'avait associé à toutes les iniqui- 
tés comme à toutes les vengeances des oppres- 
seurs. Au lieu de prendre en considération les 
remontrances de Las Casas, le tribunal et son 
président, institués uniquement pour faire exé- 
cuter les nouvelles lois, traitèrent avec le der- 
nier mépris le vénérable évêque qui en sollicitait 
l'exécution, qui avait créé cette juridiction et 
en avait fait donner la présidence à Maldonado. 

Las Casas ne perdait pas courage ; et lorsque 
Maldonado le voyait dans les bureaux de YAu- 
diencia : 

« Echen me de hay ese loco (1)! » disait-il ; ce 
qui n'empêchait pas l'évêque de lui représen- 
ter sa supplique. 

«Bellaco! mal hombre! mal frayle! mal 
ubispo (2) ! » s'écriait Maldonado furieux. 

A ce torrent d'injures le vieillard n'opposait 

(1) « Chassez-moi de là ce fou ! » 

(2) « Vaurien ! mauvais homme ! mauvais moine ! mauvais évêque ! » 



LETTRE XXXII. 237 

que le silence ; puis, croisant les bras, baissant 
la tête et le regardant fixement, il lui disait : 
«J'ai bien mérité cela, seigneur licencié, Alon- 
so Maldonado. » Néanmoins Las Casas resta 
vainqueur, et l'un des membres du tribunal fut 
envoyé par Maldonado pour faire exécuter les 
nuevas leyes. Avant l'arrivée de ce commissaire 
et de Las Casas, les colons, avertis des nou- 
velles démarches de l'évêque, s'étaient armés 
de toutes leurs forces pour lui résister. Il reste 
encore quelques fragments de correspondances 
de cette époque qui prouvent que l'insurrection 
contre Las Casas était générale, furieuse, et ne 
tendait à rien moins qu'à l'assassiner. « Gar- 
dez-vous de l'évêque, dit une de ces lettres; il 
vient avec un commissaire pour détruire votre 
ville et vous charger de nouveaux impôts. Si 
vous ne pouvez vous défaire de lui, je ne sais 
comment vous vous en tirerez... » En effet, les 
habitants de Ciudad-Real résolurent de ne point 
le reconnaître pour évêque, de ne payer aucune 
dîme et de le traiter comme un ennemi public. 



238 LA HAVANE. 

Ils fortifièrent leur ville et se pourvurent de 
toute espèce d'armes. Sur toutes les routes qui 
aboutissaient à la ville, des archers indiens se 
préparaient au combat et devaient annoncer, 
par des signaux, la venue de l'évêque. Le 
pauvre vieillard arrivait seul, à pied, un bâton 
à la main, et son bréviaire à la ceinture. 

En vain les moines dominicains, qui connais- 
saient la fermentation violente des esprits, 
avaient essayé de le retenir dans la crainte de 
nouveaux outrages : « Non, leur disait-il, je me 
Se en Dieu et dans vos prières. Vous me dites 
que des sentinelles couvrent les routes; mais 
comment savez-vous que ce soit pour me tuer 
et non pour me faire honneur? Pourquoi ces 
hommes seraient-ils si irrités contre moi? Je 
pars parce que je le dois et que je n'y vois au- 
cun danger. » Les premiers Indiens, postés en 
vedette, qui aperçurent l'évêque se jetèrent à 
ses pieds et lui dirent que les alcades les avaient 
forcés à se placer en sentinelles , et que peut- 
être seraient-ils châtiés s'ils ne donnaient pas 



LETTRE XXXII. 239 

avis de son arrivée. « Eh bien , leur dit Las Ca- 
sas, laissez-moi vous a( lâcher les mains deux à 
deux; vous serez mes prisonniers, et je vous 
conduirai à Ciudad-Real. » 

Après avoir marché toute la nuit , cette pro- 
cession singulière entra dans la ville. Las Casas 
marchant, comme en triomphe, à la tête des 
Indiens enchaînés, se rendit droit à l'église , et 
fit dire aux autorités de la ville qu'il les atten- 
dait. Ce fut encore là une scène pleine d'inté- 
rêt. Le chef de la conjuration se leva et lut à 
haute voix la protestation des citoyens contre 
l'évêque. 

La réponse de Las Casas, éloquente et sim- 
ple , avait attendri toutes les âmes , lorsqu'un 
nouvel interlocuteur se présenta , et avec une 
habileté perfide, faisant vibrer les cordes de la 
fierté castillane, accusa l'évêque de mépris en- 
vers les Espagnols, qu'il avait convoqués dans 
son église, au lieu de se rendre près d'eux, com- 
me il le devait, outrage impardonnable fait à une 
communauté si respectable et si noble. Las Ca- 



«0 LA HAVANE. 

sas, reprenant toute la hauteur et le caractère 
de sa mission, lui répondit : « Si j'avais à vous 
parler de moi et de mes intérêts, j'irais chez 
vous; mais j'ai à vous parler de Dieu et de 
vous , et je vous appelle ici dans la maison de 
Dieu. » Tout le monde se tut. Sollicité de 
nommer des confesseurs, il les choisit parmi les 
prêtres les plus estimés des citoyens ; et enfin, 
exténué de fatigue, il se retira dans le couvent 
des frères de la Merci. 

Il était assis dans sa cellule, lorsque des voix 
furieuses et le bruit des armes lui annoncèrent 
que l'émeute venait assaillir le protecteur des 
Indiens. Sa marche triomphante en tête de ces 
paisibles prisonniers avait blessé l'esprit des 
colons. Les arquebuses, les haches et les épées 
brillaient de tous côtés ; mais le pauvre vieillard 
attendait sa dernière heure sans faire un geste, 
sans dire une parole indigne de sa fermeté. 
Quand il apprit la cause de cette fureur, il fit 
signe de la main qu'il voulait parler, et dit : 

« Seigneurs , ce n'est la faute de personne. 



LETTRE XXXII. 241 

Je suis venu à eux, et je les ai attachés pour 
qu'on ne les maltraitât pas, comme on l'aurait 
fait si on les avait crus de mon parti. — Voilà, 
s'écria un factieux, un beau protecteur des 
Indes, qui écrit à la cour que nous molestons 
les Indiens, et qui les enchaîne pour leur faire 
faire trois lieues derrière lui ! » 

La colère et la violence des assaillants aug- 
mentaient de moment en moment, et la vie de 
Las Casas était en grand danger, lorsque les reli- 
gieux de la Merci , mettant de côté leur froc et 
leurs vœux, coururent chercher des armes, 
tombèrent sur cette canaille, tuèrent les uns, 
blessèrent les autres et mirent le reste en fuite. 
Tous les événements de ce drame s'étaient ac- 
complis de quatre à cinq heures du matin. 

A midi, la même cellule était remplie d'hom- 
mes qui, à genoux, baisaient les vêtements de 
Las Casas, pleuraient et lui demandaient par- 
don j tant la puissance de son âme, son calme 
et sa grandeur avaient eu de prise sur ces ima- 
ginations méridionales , farouches sans doute , 

III. 16 



242 LA HAVANE. 

mais impressionnables et héroïques. A ses pieds 
les alcades déposaient leurs varas, et les gen- 
tilshommes leurs épées. Onle porta entriomphe 
du couvent dans une des principales maisons de 
la ville , et pendant trois jours on le fêta avec 
des démonstrations d'estime , de respect et d'a- 
mour, dit la chronique, aussi extrêmes que l'a- 
vaient été celles d'aversion et de haine. 

Mais l'ascendant du caractère , du génie , de 
la vertu, tout en ébranlant les cœurs, ne change 
pas les intérêts humains, et ce stérile enthou- 
siasme laissa l'évêque en face du même égoïsme 
indomptable. 

Il y avait, dit Remesal, un nom qui n'était ja- 
mais prononcé en Amérique sans que mille exé- 
crations le suivissent. — Quel était ce nom mau- 
dit? — Celui d'un Pizarre ou d'un Valverde, 
d'un oppresseur ou d'un dilapidaleur? — Non ! 
c'était celui de Las Casas! 

L'intérêt personnel, toujours vaincu, mais ré- 
sistant toujours, augmentait sa haine à chacune 
de ses défaites, et l'aversion s'irritait encore 



LETTRE XXXII. 243 

devant l'indomptable fermeté de Las Casas. 
Aussi, dans la junte tenue à Mexico, ces pas- 
sions, toujours refoulées et vaincues, éclatèrent- 
elles avec plus de furie et d'impétuosité que ja- 
mais, protégées d'ailleurs par la timidité du 
licencié Juan Rogel, chargé de prélever les im- 
pôts , et surtout par le vice-roi lui-même , don 
Antonio Mendoza. Rogel osa dire à Las Casas, 
en pleine junte , qu'il était l'unique cause des 
délais apportés dans l'exécution des nuevas 
leyes, et qu'on ne pourrait rien faire tant qu'un 
homme aussi redouté serait présent. En effet, 
on avait peur de lui , et c'était pour cela qu'on 
avait convoqué cette junte où , seul contre tous 
ses ennemis, il semblait leur laisser l'avantage. 
Mais on s'était trompé , et les menaces de Rogel 
ne l'intimidèrent pas. Il se rendit à pied à la 
junte , pendant que le^ peuple qui l'entourait le 
saluait avec respect et s'écriait : «Voilà le saint 
évêque, le protecteur et le père des pauvres 
Indiens! » 

Il vivait ainsi , suspendu et balancé entre les 



244 LA HAVANE. 

adorations et les anathèmes, entre l'idolâtrie et 
l'insulte; mais il connaissait profondément son 
rôle , et savait que la moindre condescendance 
le mettrait à la merci de ses adversaires. On dé- 
clara donc solennellement que la propriété des 
Indiens devait être respectée ainsi que leur li- 
berté , et que jamais la conversion de ces peu- 
ples ne pourrait servir de prétexte à leur op- 
pression. Il y avait "trente ans que Las Casas 
prêchait cette doctrine à travers les mondes, à 
bord des navires, au milieu des forêts, à la cour, 
dans l'église. C'était précisément la thèse qu'il 
avait soutenue devant Charles V, le fond de ses 
livres, le but de sa vie. Il triomphait. Tous ces 
hommes graves, évoques, juges et politiques, 
gagnés depuis longtemps à la cause contraire , 
cédaient enfin a Las Casas comme malgré eux, 
et formulaient un nouveau guide de conscience 
pour les confesseurs , et de nouveaux règle- 
ments pour les magistrats , forcés désormais 
d'appliquer les châtiments temporels à l'in- 
humanité des conquérants. Les débris des po- 



LETTRE XXXII. 245 

pulations indigènes furent sauvés. S'ils vivent 
encore paisibles, innocents, clans leurs forêts et 
leurs vallées, ils le doivent à Las Casas. 

En suivant les principes qu'il avait posés, on 
était allé beaucoup plus loin qu'on ne devait , et 
on s'arrêta avec effroi quand on vit que ce 
changement de système aboutirait à la destruc- 
tion des repartimientos , ou répartition d'escla- 
ves entre les colons. Le vice-roi lui-même voyait 
dans cette mesure la ruine de l'Espagne eu 
Amérique. 

C'était un homme d'un grand âge , d'une 
prudence méticuleuse et d' une piété exemplaire . 
Las Casas, après l'avoir vainement prié de con- 
sentir à l'abolition des repartimientos , vérita- 
ble esclavage déguisé, prit une résolution har- 
die et digne de tous ses actes. 

Il monta en chaire le dimanche suivant et 
choisit ce texte d'Isaïe : On veut que ceux qui 
voient ne voient pas; on veut que ceux qui com- 
prennent se taisent; on ne veut pas écouter les 
paroles justes , mais on demande des paroles 



246 LA HAVANE. 

agréables. II fit une telle peinture de la position 
des Indiens répartis , et démontra si bien le de- 
voir de justice imposé à la politique espagnole, 
que le vice-roi vint à lui après le sermon , et lui 
dit : «Faites ce que vous voudrez ; réunissez les 
évoques dans votre couvent , et je recomman- 
derai au roi le résultat de vos délibérations. » 
En effet, ces repartimienlos criaient vengeance. 
Quelques soldats et un tambour entraient le 
soir dans un village indien. Après un roule- 
ment , un soldat disait à voix haute : « A vous, 
Indiens de ce village, faisons savoir qu'il y a un 
Dieu , un pape et un roi de Castille qui vous a 
reçus du pape comme esclaves. Nous vous re- 
quérons donc de venir nous faire hommage en 
son nom , faute de quoi nous vous ferons la 
guerre à feu et à sang. » Le lendemain matin 
ils tombaient sur eux , faisaient autant de pri- 
sonniers qu'ils pouvaient , tuaient le reste , et 
mettaient le feu au village. Un jour il advint 
qu'un cacique , écoutant cette étrange procla- 
mation , interrompit le soldat pour lui dire : 



LETTRE XXXII. 247 

« Votre pape , qui donne ce qui n'est pas à lui , 
et votre roi, qui accepte, sont apparemment 
deux fous. » 

La nouvelle junte des évêques, présidée par 
Las Casas, déclara toute servitude criminelle, 
tout travail exigé des Indiens illicite; c'était en 
1547. Les théories charitables et justes de l'é- 
vêque de Chiapa avaient triomphé , mais seule- 
ment à titre de théories. On ne brûlait plus les 
villages ; mais le soldat propriétaire , un mous- 
quet sur l'épaule, se riait de la junte et des évo- 
ques, et forçait ses Indiens à travailler pour lui. 
Le vieux Las Casas repasse la mer ; il veut agir 
encore sur les grands ressorts du gouverne- 
ment, et obtient successivement douze ordon- 
nances royales en faveur de ses protégés. 

La victoire était complète, mais tardive, et ne 
pouvait, hélas ! réparer tant de sang versé, tant 
d'iniquités accomplies. Étouffée dans son pro- 
grès par l'ascendant de Las Casas, la rapacité de 
ses adversaires ne se reposait pas et lui susci- 
tait chaque jour de nouveaux ennemis. Un 



248 LA HAVANE. 

d'eux, ce même doyen de Chiapa, Gil Quinlana, 
s'embarqua tout exprès pour aller le dénoncer 
à la cour, mais il périt dans un naufrage ; un 
autre, fray Torribio de Motolinia, franciscain 
ambitieux, lança contre Las Casas l'invective la 
plus cruelle, dans laquelle, s' érigeant en défen- 
seur des colons calomniés, disait-il, il traitait 
Las Casas comme le dernier des hommes ; enfin 
l'historiographe même de Charles Y, Juan 
Ginès de Sépulveda, prit la plume en faveur de 
ces mêmes colons, et essaya de prouver que les 
Indiens étaient nés pour être esclaves, et les 
Espagnols pour être leurs maîtres. 

La dernière œuvre de Las Casas fut une ré- 
ponse admirable à ce docteur, auquel il démon- 
tra qu'il ne connaissait ni les Indiens, race in- 
nocente incapable de culture, ni la loi évangé- 
lique, dont le premier principe est la fraternité. 
« Yoilà, disait-il au conseil des Indes à la fin de 
cet ouvrage, voilà, très-illustres seigneurs, ce 
que je pense, ce que je sens après avoir étudié 
les maux de l'Amérique pendant quarante-neuf 



LETTRE XXXII. 249 

ans , et le droit public pendant trente-quatre. » 
Parvenu à la dernière vieillesse, Las Casas 
avait renoncé à son épiscopat en 1550, et il se 
retira avec son fidèle Rodrigo de Ladrada, com- 
pagnon de toutes ses fatigues et de tous ses voya- 
ges, dans le monastère de Saint- Grégoire à Val- 
ladolid. Ce fray Rodrigo, homme simple et 
dévoué, était son confesseur, et comme il était 
devenu sourd et qu'il criait au lieu de parler, 
on l'entendait quelquefois dire à son pénitent : 
« Seigneur évêque, seigneur évêque, vous ne 
faites plus pour les Indiens ce que vous devriez 
faire ! Prenez garde d'aller en enfer !... » 

Cependant, jusqu'au bout de sa vie, et du 
fond de sa cellule, Las Casas, consulté par le 
gouvernement, ne cessa pas de défendre ses 
protégés, et un jour, ayant quatre-vingt-dix ans 
passés, il se mit en route pour la cour afin 
d'empêcher l'établissement de la vente de quel- 
ques repartimientos auprès de Mexico. 

Il avait quatre-vingt-douze ans lorsqu'il mou- 
rut en paix dans le couvent d'Atocha, le 30 juil- 



250 fLA HAVANE. 

let 1566. On enterra cet homme vénérable avec 
la pauvre soutane qu'il avait portée en Amé- 
rique et le bâton qui l'avait soutenu dans ses 
voyages. Persécuté, calomnié, outragé pendant 
sa vie entière, il était destiné à faire triompher 
ses opinions après sa mort, d'une manière si 
complète et si éclatante, que le conseil-général 
des Indes refusa son approbation à tous les 
écrits contraires aux principes de Las Casas. 
Plus tard, les philosophes s'emparèrent de sa 
renommée, et le présentèrent comme un en- 
nemi du clergé contemporain et de tous les 
hommes politiques de son temps. C'est ainsi 
qu'on écrit l'histoire. 




LETTRE XXXIIi 



SOMMAIRE 



Des rapports de la métropole et de la colonie. — A mesure 
que la démocratie a fait des progrès en Espagne, la dictature 
qui gouverne sa colonie est devenue plus rigoureuse. — On 
craint de la perdre, et on l'étouffé. — Le sens du mot colonie 
doit être modifié par le progrès des temps. — Chacun a ses 
droits. — L'homme ne saurait arrêter l'impulsion qui vient 
de Dieu. — Un pays à esclaves a besoin d'une protection plus 
ferme et plus vigilante que tout autre. — Les habitants de 
Cuba n'ont pas même la faculté de prévenir les révoltes par- 
tielles des nègres ; ils sont forcés de rester les bras croisés sous 
la brèche. — La sûreté publique dans les mains d'officiers 
étrangers aux intérêts du pays. — Corruption. — Lois spé- 

, ciales promises. — Déception. — Les prérogatives des corps 
municipaux enlevées. — Les attributions de la junta de 
fomento tombées sous la férule du gouverneur. — Les pre- 
mières places de la magistrature remplies en grande partie 
par des gens vénaux et corrompus. — Toutes les branches 
gouvernementales périssent; l'art d'augmenter les impôts 
seul fleurit. — Instruction publique. — On s'empare des 
fonds. — L'encouragement de la colonisation blanche. — 
Les revenus de l'évêque perçus par le fisc depuis cinq 
ans. — Les cures de l'intérieur mal remplies. — L'agri- 
culture est imposée au lieu d'être encouragée. — Les 
provinces d'Espagne refusent leurs impôts sur les colonies. 



— Malgré le commerce libre, les impôts de certaines den- 
rées sont exorbitants. — Cela équivaut à des prohibitions. 

— Taux des contributions. — Multiplicité des impôts. — La 
colonie , dépourvue de protection , est plus exposée aux 
révoltes de nègres que les autres pays à esclaves. — Les 
améliorations intérieures négligées. — On change trop sou- 
vent de capitaine-général. — Moins de pouvoir, et plus de 
temps. — Anecdote. — Le littérateur havanais. — Appel 
au gouvernement espagnol. — Réformes nécessaires. 



LETTRE XXXIII 



A DON FRANCISCO MARTINEZ DE LA ROSA. 



Cuba, juillet. 

Permettez-moi , mon ami , vous le type de la 
foi politique constitutionnelle, vous la candeur 
et la loyauté incarnée, de vous demander pour- 
quoi les institutions nouvelles de l'Espagne ne 
sont pas applicables à tous ses citoyens, pourvu 
qu ils soient soumis aux lois et paient leurs 



254 LA HAVANE. 

impôts; pourquoi, à mesure que le système 
représentatif est devenu plus populaire, plus 
favorable aux droits de tous dans la métropole, 
sa colonie fidèle a été plus opprimée, son com- 
merce plus entravé, ses impôts plus onéreux : 
car , chose incroyable , partout où se fait sen- 
tir encore dans la colonie un bienfait paternel, 
on en trouve la source dans le pouvoir absolu ; 
partout où il y a surcroît de charge, d'humilia- 
tion, d'oppression, c'est au gouvernement re- 
présentatif qu'elle le doit. On craint de perdre 
la colonie, et on épuise les biens, le sang, les 
fortunes et les veilles de ses habitants; pour 
mieux la garder, on la garrotte, on l'étouffé. 
Belle manière de s'en faire aimer et de retenir 
l'esclave qui peut changer de maître! On veut 
conserver la source des impôts, et on tarit la 
richesse publique; on jette aux vents tous les 
germes de prospérité. 

Vous, homme de bonne foi et de saine raison, 
dites-moi s'il y a en cela non justice (nous sa- 
vons si la politique habille largement cette belle 



LETTRE XXXIII. 2s5 

enseigne), mais une appréciation raisonnable 
du véritable intérêt de la métropole. Vous ca- 
ressez le cheval qui vous porte. Vous cultivez 
la terre qui vous nourrit. Le foyer qui vous ré- 
chauffe ne vous offre plus que des cendres 
froides le jour où vous cessez de l'alimenter. 
Ainsi, lorsqu'un sentiment de justice ne vien- 
drait pas porter remède aux maux qui alanguis- 
sent et menacent de ruiner cette belle colonie, 
l'appât même de ses richesses devrait porter 
le gouvernement espagnol à y attacher une at- 
tention plus fervente, à la garantir avec une 
main ferme et protectrice des dangers qui la 
menacent. 

11 faut que les Espagnols se persuadent que 
le mot colonie n'a plus la même acception que 
clans les temps de sauvage barbarie; que les 
Havanais sont des Espagnols aussi instruits 
qu'eux-mêmes sur leurs propres intérêts, ayant 
des droits comme eux et payant de plus forts 
impôts; que, par une conséquence inévitable, à 
mesure que la métropole se donne des franchi- 



256 LA HAVANE. 

ses, des libertés, sa colonie , qui n'est plus une 
conquête, mais une fraction de l'Espagne, a 
droit à sa place au banquet ; la lui accorder est 
à la fois équitable et prudent. Il faut que chacun 
fournisse sa carrière, remplisse sa tâche; Dieu 
l'a voulu ainsi, et l'impulsion donnée par Dieu 
ne saurait être arrêtée par la main de l'homme. 
Cuba ne peut pas être gouvernée en 1 843 comme 
elle l'était à la fin du seizième siècle, sous la 
vice-royauté de Diego Colomb et de Velasquez. 

Les plaintes et les réclamations des Havanais 
n'ont pour objet que des réformes et des modi- 
fications parfaitement d'accord avec leur sou- 
mission à la métropole; je dirai plus : il est de 
l'intérêt de la métropole de résoudre au plus tôt 
ces questions, vitales pour l'île. 

Cuba étant un pays à esclaves a besoin plus 
que tout autre d'une loi fondamentale qui ga- 
rantisse la propriété de ces mêmes esclaves 
contre les abolition istes d'Espagne et de Cuba 
même, où la propagande anglaise s'est exercée 
sur quelques individus qui n'ont point d'escla- 






LETTRE XXXIII. 257 

ves ; et cependant Cuba est la seule colonie im- 
portante qui n'ait, auprès de sa métropole , ni 
agent ni représentant national. 

A la suite d'insurrections partielles, mais 
très-fréquentes dans l'île, et où déjà un très- 
grand nombre de blancs avaient péri, les districts 
les plus peuplés s'entendirent pour demander 
au gouvernement espagnol une milice rurale. 
— Qui le croirait? la permission fut refusée! 
On a même cessé d'observer les règlements 
du général Vives, qui protégeaient les campa- 
gnes contre les conspirations et les révoltes 
d'esclaves; tant la légère intervention accordée 
aux propriétaires par ces sages mesures pa- 
raissait redoutable ! C'est encore là un trait 
de l'odieuse politique du général Tacon. 

Après avoir repoussé la surveillance des ha- 
bitants du pays, si intéressés à prévenir le mal, 
il a laissé aux mains de quelques officiers d'a- 
venture, pauvres, sans intérêts dans le pays, et 
rémunérés seulement par leurs exactions et 
leurs injustices, la responsabilité de la sûreté 

III 17 



258 LA HAVANE. 

publique. Les fonctionnaires subalternes établis 
dans les districts de l'intérieur ne vivent que 
des amendes arbitraires qu'ils prélèvent, et des 
récompenses que leur paient les maisons de 
jeu et de désordre, pour acheter leur tolérance. 
Souvent ils obtiennent de fortes sommes par la 
peur. 

Un crime est- il connu : avant même de 
chercher un coupable, ils intimident par des 
menaces quelques gens riches et innocents du 
délit, qui rachètent souvent à prix d'or la 
faute qu'ils n'ont pas commise. Si le coupable a 
de la fortune, la justice n'entend jamais parler 
de lui. Cependant, au moindre soupçon de mé- 
contentement contre le gouvernement, sur la 
seule dénonciation d'un ennemi , on empri- 
sonne, on exile, on ruine un homme. Ces auto- 
rités vénales, tantôt corrompues, tantôt inti- 
midées par les malfaiteurs, procèdent rarement 
à leur arrestation ; aussi nos villes et nos cam- 
pagnes en sont-elles infestées ; et l'habitant de 
Cuba, le plus imposé de tous les habitants du 



LETTRE XXXIII. 259 

monde civilisé, est aussi le plus opprimé et le 
moins protégé. 

Vous le savez, mon ami, Cuba était à la veille 
d'obtenir des lois spéciales en rapport avec 
sa situation, lorsque le général Tacon paralysa 
les bonnes dispositions du gouvernement espa- 
gnol, et fit peser sur l'île un joug intolérable. 
Les prérogatives et facultés des corps munici- 
paux, héréditaires par la loi, leur furent enle- 
vées. La junta de fomento, élective, perdit les 
attributions qui lui avaient été accordées par 
l'ordonnance de Charles IV, son fondateur, et 
n'agit plus que sous la férule du gouverneur. 

La justice est administrée d'une manière dé- 
plorable, et se résume en sentences absurdes, 
iniques, couronnées par l'impunité; car il n'y 
a pas d'exemple que l'arbitraire, la rapacité, la 
corruption avérée d'un juge, aient jamais été 
punis. 

Des hommes ignorants , sans moralité , la 
plupart arrivés d'Espagne pauvres, affamés, 
occupent les premières places de la magistra- 



260 LA HAVANE. 

lure, et ne cherchent qu'à faire fortune en tra- 
fiquant de la justice. 

Il faut considérer ici que je n'entends pas 
confondre les honnêtes gens avec les fripons, 
et qu'il se trouve dans notre haute magistrature 
des hommes dont la probité et la vertu ressor- 
tent avec éclat au milieu des habitudes vénales 
et iniques qui les entourent. 

Sous le règne de ces indignes abus, tout est 
négligé, excepté le moyen d'augmenter les im- 
pôts; la religion, l'instruction publique, l'en- 
couragement de la colonisation blanche, si im- 
portante pour la colonie, au milieu des dangers 
qui la menacent, tout est paralysé, parce que 
les fonds appartenant à chacune de ces bran- 
ches, au moyen de contributions spéciales im- 
posées pour elles, sont rentrés à mesure dans la 
masse des revenus de l'État. Un remaniement 
est indispensable dans les cures de l'intérieur. 
La plupart des curés de campagne sont des 
hommes ignorants et de mauvaises mœurs, 
plus propres à déconsidérer la religion qu'à la 



LETTRE XXXIII. 261 

faire respecter. Ce soin, me direz-vous, regarde 
l'évêque de la Havane; vous ignorez que depuis 
quelques années notre île est sans évêque, et 
que le trésor royal perçoit en attendant les re- 
venus épiscopaux. 

Depuis que le gouvernement constitutionnel 
est établi dans la Péninsule, on n'a pas eu pour 
but, en fixant les tarifs, d'encourager les pro- 
duits agricoles du pays, niais d'augmenter les 
revenus de l'Espagne. Au lieu d'accorder aux 
denrées d'exportation des primes d'encourage- 
ment, on les a imposées d'une manière si scan- 
daleuse, que le commerce des mélasses, qui 
faisait vivre tant de familles pauvres, est aujour- 
d'hui détruit; les propriétaires les répandent 
au milieu des champs plutôt que de faire les 
frais des tonneaux, qu'elles ne paient plus. La 
raison de ces énormes charges est bien simple. 
Les provinces d'Espagne faisant un trafic con- 
sidérable avec l'île, et ayant des organes lé- 
gaux aux cortès, obtiennent chaque jour la dimi- 
nution de leurs propres charges, et les rejettent 



26Î LA HAVANE. 

sur les marchandises étrangères et des colonies, 
qu'elles forcent ainsi à recevoir les denrées de 
la Péninsule. 

Dans le même esprit, on a élevé à 200 0/0 
du prix d'achat la contribution qui frappe les 
farines étrangères : c'est ce qui s'appelle ici le 
commerce libre, comme si de tels droits n'équi- 
valaient pas à une prohibition. Toutefois, ce mo- 
nopole en faveur de la métropole nuit consi- 
dérablement à l'exportation de nos denrées, et 
cette considération n'est comptée pour rien dans 
le tableau de nos contributions. Sous un gou- 
vernement protecteur, plus une denrée est né- 
cessaire à la masse, plus on tâche d'en alléger 
l'impôt; ici, c'est différent, plus la denrée est 
indispensable à la vie de l'homme, plus on l'im- 
pose, parce qu'elle rapporte à l'État un revenu 
plus considérable et plus certain. 

Les contributions sont exorbitantes, sans pro- 
portion avec ses revenus, comme vous allez le 
voir par l'état suivant : 



LETTRE XXXIII. 263 

P. F. 

Droits des douanes 11,506,303 

Idem de la loterie 2,350,000 

Revenu des postes 997,341 

Idem des dîmes 416,000 

Droits dits obencionales 250,000 

Idem du papier timbré 250,000 

Rente des cens 4,000,000 

Droits de justices de paix des six 

principales municipalités. . . 248,000 

P. F. 20,017,644 

Il faut y ajouter 2,000,000 de piastres fortes 
pour les subornaciones et cosiasjudiciales, pour 
les contributions particulières, pour le service 
des incendies et le traitement des serenos (crieurs 
publics), pour les droits de justices de paix des 
municipalités secondaires, pour les droits de 
passe-ports et permissions, pour les signatures 
des juges et plusieurs autres impôts. 

En ne faisant entrer en ligne de compte que 
le total de 20,017,644 piastres fortes dont il 



264 LA HAVANE. 

est question plus haut, si nous le plaçons en re- 
gard du montant de l'exportation de la même 
année 1840, lequel s'élève à 25,941, 783 piastres 
fortes 15 réaux, nous trouvons que les cinq cent 
cinquante mille hommes libres qui forment la 
population de Cuba paient 36 piastres 39 réaux 
( environ 190 francs) par tête. Les habitants du 
Cap-de-Bonne-Espérance, les plus imposés du 
inonde entier, ne paient que 5 piastres fortes 
( environ 25 francs) par tête; tandis que dans 
la Péninsule, d'après la statistique de Moreau 
de Jonnès, faite en 1 835, chaque individu ne sup- 
porte qu'une charge de 2 piastres fortes, ou 
10 francs. 

Il serait juste assurément qu'un pays si lar- 
gement exploité achetât au moins, pour son ar- 
gent, les droits équitables dont jouissent la plu- 
part des pays civilisés. 

Ici, mon ami, un impôt extraordinaire, — et il 
en pleut, — devient toujours un impôt ordinaire; 
on n'en est jamais dégrevé, alors même qu'il 
s'applique à un objet déterminé, et qu'il émane 



LETTRE XXXIII. 265 

de la volonté spontanée des habitants. En voici 
un exemple entre mille. 

En 1784, la municipalité de la Havane greva 
d'une augmentation d'impôt plusieurs objets de 
consommation pour l'équipement de la milice. 
Une somme de 21 ,000 piastres fortes suffisait à 
cet objet. Dès la première année — 1786, — ces 
divers impôts produisirent 50,749 piastres fortes 
et continuèrent à augmenter d'année en année. 
L'excédant fut destiné à des travaux publics, et le 
3 0/0 du total fut remis à la société patriotique. 
Cet état de choses dura quelques années; mais 
quand on régla de nouveau les tarifs, la somme 
totale rentra dans la masse des contributions 
ordinaires, qui, se bornant à fournir 21 ,000 pias- 
tres fortes pour la milice, garda le reste. 

En février 1825, à la suite de cette mesure, 
une ordonnance royale engagea la municipalité 
de la Havane à lui proposer un nouveau 
moyen d'impôt pour remplacer le surplus de la 
somme distraite par le trésor, — « A condition, 
ajoutait l'ordonnance, que la nouvelle charge 



W9 LA HAVANE. 

pèsera le moins possible sur une capitale objet 
de nos sollicitudes. » 

Je n'en finirais pas si j'essayais de réunir tous 
les faits de ce genre qui ont contribué à élever 
d'une manière aussi prodigieuse le chiffre de 
nos impôts, par exemple la contribution extra- 
ordinaire pour la guerre de Terre-Ferme, et le 
subside extraordinaire pour celle de la Pénin- 
sule. — Puis la paix succède à la guerre, et les 
mêmes contributions continuent h peser sur l'île. 

L'impôt nommé la sisa, créé pour subvenir 
aux frais des aqueducs, devint ensuite, par un 
remaniement habile, revenu, fixe de TÉtat, et 
alla grossir le trésor. La contribution prélevée 
en 1832 sur las costas procesales et destinée 
à la colonisation blanche, après avoir produit 
112,020 piastres fortes pendant six ans, fut 
engloutie par le gouffre sans fond du trésor, 
pendant que la commission instituée pour 
l'établissement des nouvelles villes restait les 
bras croisés faute de fonds. Si vous ajoutez 
cette martingale d'impôts aux dangers qui me- 



LETTRE XXXIII. 267 

nacent Cuba, vous avouerez qu'on doit s'at- 
tendre à sa ruine complète. A chaque nouveau 
besoin de 1 île, on frappe un nouvel impôt, puis 
le trésor s'en empare. Bientôt après, il recom- 
mence à exiger des contributions nouvelles, et 
toujours pour des objets qui rentrent dans le 
cercle des impôts ordinaires, déjà si lourds, 
tels que solde de troupes, établissements pu- 
blics, frais de police. 

Les sociétés contre l'esclavage établies dans 
les pays libres exercent une influence désas- 
treuse sur les pays à esclaves. Les États de 
l'Amérique du Nord ont résisté avec la force et 
l'énergie de leurs institutions ; les colonies 
françaises, défendues par des organes légaux, 
ont tenu tête à ces attaques; la conspiration 
s'est abattue sur Cuba avec d'autant plus d'a- 
charnement que l'île est dépourvue de défense, 
de force politique, de participation à l'adminis- 
tration de ses lois et de la faculté d'éclairer son 
gouvernement sur ses intérêts et sur les moyens 
qui pourraient la sauver. 



268 LA HAVANE. 

A côté des abus déplorables dont je viens de 
tracer l'esquisse, on s'occupe fort peu des amé- 
liorations importantes que l'île réclame, alors 
même qu'elles n'exigent aucun sacrifice pécu- 
niaire , témoin les darses , qui sauveraient le 
port de Malanzas et le port de Cardenas, ré- 
duit encore à un lent et coûteux cabotage, et 
qui, avec un peu de sollicitude, seraient ou- 
verts depuis longtemps aux navires espagnols et 
étrangers. 

Le passage rapide des gouverneurs , la 
multiplicité de leurs attributions, leur laissent 
à peine le temps de signer et de présider : leur 
omnipotence, apte à faire le mal, a rarement 
le temps de faire le bien. Il faudrait au gou- 
verneur-général , pour le bonheur de la colo- 
nie, moins de pouvoir et plus longtemps l'exer- 
cice du commandement. Il aurait le loisir de 
s'enquérir des plaies secrètes du pays et celui 
de les guérir; il s'attacherait à mesure à son 
œuvre et deviendrait le père de la colonie, par 
les propres bienfaits que sa main prolectrice 



LETTRE XXXIII. 269 

déverserait sur elle. On dit le général Valdès 
un homme de bien ; d'autres gouverneurs se sont 
montrés équitables , bienfaisants. Les maux 
que je viens de signaler prouvent que le mérite, 
les vertus privées d'un chef, ne suffisent pas 
pour améliorer le sort d'un pays privé de 
bonnes institutions. 

Un tel gouvernement doit repousser la liberté 
de la presse comme une ennemie mortelle. Ef- 
fectivement, jamais, sous l'administration de 
Calomarde, la censure ne fut aussi sévère, aussi 
intolérante qu'elle l'est aujourd'hui. A Cuba, 
et pendant que la pensée, libre jusqu'à la li- 
cence, vole en Espagne depuis la boue des ca- 
refours jusqu'aux plis de velours qui drapent 
le trône, menacée, craintive , elle se cache ici 
dans les profondeurs de l'âme. 

Un gouvernement absolu, violent dans son 
origine, ne saurait vivre que de violence ; sur 
cette route, on peut arriver à la cruauté, à 
l'absurde : en voici la preuve. 

L'esprit des Havanais, comprimé dans son 



270 LA HAVANE. 

essor, ne pouvant prendre part aux affaires pu- 
bliques ni s'occuper activement des intérêts 
particuliers, cherche à répandre sa sève en 
cultivant la poésie et la littérature. Un jeune 
Havanais fit jouer à la Havane, il y a quelques 
années, une comédie dont il était l'auteur. 
Elle fut applaudie et obtint un succès complet. 
On discuta pendant l'entr'acte sur iemérite 
de l'ouvrage ; une contestation assez vive s'é- 
leva à ce sujet dans la salle entre un Espagnol 
et un homme du pays. Le lendemain, ordre fut 
donné, de la part du gouverneur, qu'on sus- 
pendît la représentation de la pièce, et dé- 
fense, à V avenir, de jouer sur le théâtre de la 
Havane aucun ouvrage dramatique d'un Ha- 
vanais. 

Le gouvernement espagnol ignore sans doute 
les vices de notre administration, et ne saurait 
prévoir les désastres que ce système désorgani- 
teur peut entraîner. — Mais comment pourrait- 
il le savoir, lorsqu'il n'est accessible qu'à ceux 
qui ont intérêt à lui cacher nos maux, lorsque 



LETTRE XXXIII. 271 

les habitants de Cuba ne peuvent faire entendre 
leurs plaintes et dévoiler leurs blessures? — 
Tout Espagnol impartial et sensé reconnaîtra la 
nécessité de donner enfin à la colonie : 

1° Une loi fondamentale instituant une as- 
semblée coloniale qui interviendrait dans les 
recettes et dans l'emploi des fonds ; 

2° L'inviolabilité individuelle; 

3o La responsabilité des employés; 

4° La réforme du système judiciaire ; 

5° Des lois spéciales et énergiques contre les 
révoltes intérieures. 

Telles sont les réformes impérieusement in- 
diquées par la situation des choses. Ces con- 
cessions salutaires pourront seules réveiller 
l'espérance dans les cœurs découragés , et 
rendre possibles les sacrifices qu'exige la lutte 
à mort, la lutte dont la colonie se trouve me- 
nacée. 

Quant à moi, mon ami, en dévoilant coura- 
geusement les blessures profondes et toutes 
saignantes dont ma patrie gémit en silence, je 



272 LA HAVANE. 

blesse, je le sais, bien des intérêts, peut-être 
m'attirerai-je d'amères réclamations; mais, 
animée du désir ardent d'être utile à mon pays, 
sans haine comme sans faiblesse, je prends 
pour sauvegarde la pureté de mes intentions, 
j'assume sur moi seule toute la responsabilité 
de mes paroles... — heureuse si elles ont assez 
de retentissement pour attirer l'attention de la 
mère-patrie sur les maux qui affligent cette terre 
qui m'a vue naître ! — plus heureuse encore si 
un jour il m'est permis de proclamer avec la 
même indépendance les bienfaits et les ré- 
formes accordés par un gouvernement paternel 
à notre belle colonie ! 



/■S&JlàS' 



LETTRE XXXIV 



SOMMAIRE 

Races aborigènes. — On aime à connaître ses pères. — Dou- 
ceur et charme de la race indienne. — La civilisation s'agran- 
dit par le contraste de la force héroïque et de la faiblesse 
innocente. — Fureur des philosophes du dix-huitième siècle 
contre la conquête de l'Amérique méridionale. — La conquête 
pacifique corrompt et détruit la race indigène. — La con- 
quête sanglante la conserve et la civilise. — La première a 
pour auxiliaire la personnalité à froid, l'autre l'esprit d'a- 
venture et la religion. — Le savant danois. — Les Scandi- 
naves en Amérique dès le neuvième siècle. — Ils prétendent 
l'avoir civilisée. — Restes de monuments. — La Thèbes améri- 
caine. — Ruines de Rhode-Island. — Un Américain. — Mis- 
sion diplomatique. — Voyage à Copan. — La vallée des 
Morts. — Monument. — Mur de cent pieds d'élévation. 
— La végétation à dix pieds au-dessus. — Les éclaireurs 
indiens. — Un océan de feuillage. — Fragments monumen- 
taux servant de base à des forêts vierges. — Pyramide ren- 
versée. — Temple enfoui. — Lutte colossale d'une nature 
invincible et d'une antique civilisation. — Sublime mystère 
de ces deux infinis. — Le machele frappant sur la tête des 
idoles. — Les singes sauvages. — Figure d'homme. — Ri- 
chesse de son costume, sévérité de ses traits. — Tète colos- 
sale au milieu d'un amphithéâtre. — Forêt gigantesque 
poussée sur une terrasse de cent pieds de long. — Spécula- 
III. 18 



tion américaine. — Le roi de Copan. — Son titre de pro- 
priété. — La buena mano au roi. — L'artiste italien. — Pro- 
position d'achat. — Surprise du roi de Copan. — Il demande 
à consulter sa femme. — Prix du royaume de Copan. — Ca- 
ractère de l'architecture des ruines. — Leur origine est asia- 
tique. — Étendue qu'occupent les ruines. — Procession in- 
dienne. — Les Cocullos. — La ville sous Palenque apparte- 
nait à une race antérieure à la race indienne trouvée en 
Amérique par Christophe Colomb. — Palais de trois cent 
dix pieds de long sur deux cents de large. — Base artificielle 
de quarante pieds de haut. — Quatorze portes extérieures. 
— Les Danois découvrent le Vuiland au dixième siècle. — 
Us n'arrivent point à l'Amérique méridionale. 



LETTRE XXXIV 



A M. HENRI ELLIS. 



Havane, 10 juillet. 

Une des questions qui ont dû le plus souvent 
frapper et" arrêter votre esprit méditatif, un des 
problèmes qui ont dû s^offrir le plus souvent à 
vous dans les régions étrangères que vous avez 
parcourues, c'est ce grand problème philoso- 
phique de l'origine des races , des points 



276 LA HAVANE. 

qu'elles ont occupés sur le globe , de leur fu- 
sion, de leur alliance, dont l'histoire offre des 
traces si incertaines. Sans être un philosophe 
allemand ou un membre de la société de géo- 
graphie, sans bâtir des systèmes à perte de 
vue sur la statistique et la généalogie des ra- 
ces, il est difficile de ne pas songer à ses pères, 
de ne pas se demander à quelles passions, à 
quelles idées, à quelles mœurs et à quelles ha- 
bitudes antérieures se rapportent nos habitudes 
et nos passions. Pour moi, Havanaise, comme 
vous le savez , et cependant Espagnole , non 
sans un mélange de ce vieux sang irlandais 
qui, s'il faut en croire les chroniqueurs, des- 
cend lui-même d'un sang oriental, j'étais hier 
soir appuyée sur le balcon de la maison que 
j'habite, enveloppée, caressée par cette atmo- 
sphère délicieuse qui se compose, même la nuit, 
de parfums et de lumière. Je ne pouvais m'era- 
pêcher de rêver à ces temps anciens où une 
population douce comme l'air que je respirais 
se laissait vivre dans ces latitudes inconnues 



LETTRE XXXIV. 277 

au mouvement du reste du monde, popula- 
tion qui vivait comme on sommeille et jouis- 
sait comme on respire, jusqu'au moment où 
mes terribles ancêtres, fils du christianisme et 
de la féodalité belliqueuse, vinrent dominer 
ces races charmantes, dont la vie entière était 
une idylle. 

Il est sans cloute dans les desseins de Dieu 
que la civilisation du monde s'agrandisse par 
ce fatal contraste de la force héroïque et de la 
faiblesse innocente; mais on ne peut s'empê- 
cher de donner un regret à cette nécessité 
cruelle, à cette marche de l'humanité, dont tous 
les projets sont des champs de bataille, dont 
tous les développements dévorent des généra- 
tions et enfantent des misères. 

Les historiens philosophes ont accusé de bar- 
barie les conquérants espagnols; mais ils n'ont 
pas vu que, par une nécessité fatale, toute supé- 
riorité de civilisation mise en contact avec une 
société moins avancée l'opprime, l'écrase ou 
l'anéantit. Les plus habiles et les meilleurs peu- 



278 LA HAVANE. 

pies conquérants n'ont pas échappé à cette loi. 
La civilisation supérieure n'égorge pas par la 
violence, elle tue par la fraude. Que sont deve- 
nues les fortes races primitives de l'Amérique 
du Nord, en face de la race saxonne si philan- 
thrope, si respectueuse, dit-elle, pour le sang 
humain? — Elles ont été empoisonnées d'eau- 
de-vie, et peu après détruites par l'inoculation 
de vices inconnus et par l'emploi frauduleux 
d'une politique infatigable; elles auront bientôt 
tout à fait disparu comme la moisson dont les 
épis sont dévorés par la flamme. Même observa- 
tion, facile à vérifier de nos jours, et toute vi- 
vante sous nos yeux quant à l'Irlande, miséra- 
ble, écrasée par une civilisation supérieure qui 
la prime. Un autre phénomène plus étrange, 
c'est ce qui est arrivé à une civilisation supé- 
rieure, celle de la Chine, exclusivement pacifi- 
que et commerciale : elle a d'abord été vaincue 
par le fait et par les armes, ce qui ne l'a pas 
empêchée de dominer à la longue et d'absorber 
ses propres vainqueurs. Je vous citerai encore 



LETTRE XXXIV. T,\) 

cet autre exemple curieux de la civilisation ro- 
maine, décrépite, mais supérieure par les lu- 
mières, la législation et les habitudes , qui dans 
tout le midi de l'Europe vint si complètement à 
bout de la barbarie conquérante. On vit alors le 
vieil étendard de Rome s'élever avec la papauté , 
et toutes les civilisations de l'Europe moderne 
se trouvèrent fondées par des évêques ro- 
mains. 

En reportant ma pensée sur ces douces et 
aimables populations dont parle Herrera, j'é- 
tais d'abord tentée de partager la fureur de 
Raynal, de Diderot et de la plupart des philo- 
sophes contre la colonisation de notre Améri- 
que méridionale ; quelques minutes de réflexion 
m'ont calmée. Les restes de nos populations in- 
digènes vivent encore dans le Mexique, dans le 
Pérou; elles forment des villages; elles sont 
soumises; elles se perpétuent, non pas en corps 
de nation sans doute, mais avec une somme 
de bien-être et de tranquillité qui ne peut se 
comparer à la profonde misère et à l'abolition 



280 LA HAVANE. 

progressive de ces races indiennes du Nord qui 
ne tarderont pas à périr. 

Ainsi, sous le glaive espagnol et après une 
conquête sanglante, une race se perpétue sans 
violence ni persécution; sous la douceur com- 
merciale des traités américains, des nations en- 
tières périssent : c'est qu'il y avait plus de 
bonne foi, de générosité, de grandeur chez le 
guerrier catholique , plus d'intérêt personnel, 
de ruse et de prévoyance meurtrière chez le 
spéculateur septentrional; c'est que l'un, tout 
en s' enivrant de carnage dans la première vio- 
lence de la conquête, aurait eu horreur de per- 
pétuer cette destruction dans la paix de la vie 
privée et dans les rapports quotidiens ; son but 
n'était pas seulement de s'enrichir et de don- 
ner l'essor à ce besoin d'aventures dont son 
âme était dévorée, mais de faire des catho- 
liques, but grandiose et civilisateur, — pen- 
dant que les Américains du Nord , livrés à 
la passion matérielle du gain, dépourvus à la 
fois de l'abnégation du guerrier et de l'inspira- 



LETTRE XXXIV. 281 

tion généreuse de la charité chrétienne, rédui- 
sent l'existence de cette race infortunée à un 
calcul commercial ; s'ils ne la détruisent pas par 
le fer, c'est que la violence n'est pas toujours lu- 
crative; mais ils la trompent, la dupent, la tra- 
hissent, la corrompent; tout moyen leur est 
licite, s'ils peuvent en venir à la spoliation com- 
plète de son territoire. 

La douceur des Américains du Nord n'a- 
t-elle donc pas été plus barbare que la cruauté 
des Espagnols du Sud? 

Comme je faisais part de ces observations, 
ou, si vous le voulez, de ces rêveries à un sa- 
vant danois, homme fort distingué, que le sort 
et l'amour des voyages ont jeté dans mon pays, 
je m'aperçus, à la manière dont il m'écoulait, 
polie, froide et peut-être légèrement ironique, 
qu'il lui restait plus d'un doute sur mes opi- 
nions et mes hypothèses. Je suis femme, et 
cette résistance sourde me piqua; je voulus 
qu'il s'expliquât, et je parvins, non sans quel- 



282 LA HAVANE. 

que peine, à le faire sortir de son silence atten- 
tif et équivoque. 

« Oui, me dit-il alors avec cette retenue et 
ce sourire froid des hommes du Nord que vous 
connaissez si bien, il me serait difficile de par- 
tager quelques-unes de vos opinions, et je con- 
nais plus d'un fait avéré qui me semble mi- 
liter contre elles. 

« Les populations indigènes et primitives de 
l'Amérique méridionale jouissaient d'une civi- 
lisation très-avancée, comme le prouvent les 
ruines de leurs villes et de leurs palais. Vis-à- 
vis d'eux les Espagnols étaient des Barbares, et 
je dois ajouter que dès le dixième siècle les arts 
de la civilisation avaient été apportés en Amé- 
rique par les Scandinaves, mes ancêtres, comme 
l'attestent des documents irrécusables. Si vous 
voulez, madame, ne pas m' accuser d'un patrio- 
tisme exagéré, il vous sera facile de reconnaître 
bientôt la justesse du système que je soutiens, 
et l'exactitude des bases sur lesquelles il s'ap- 
puie. 



LETTRE XXXIV. 283 

« Je pense que les Scandinaves ayant décou- 
vert ces belles contrées, les ont peuplées et ci- 
vilisées, et que la société fondée par eux a duré 
jusqu'au moment où Pizarre et Fernand Cortez 
l'ont si cruellement renversée. Vous avez tort, 
selon moi, de représenter comme des peuples 
inférieurs ceux qui possédaient des monuments 
aussi splendides, des capitales aussi considéra- 
bles, et des temples aussi magnifiques que les 
Égyptiens, les Grecs et les Romains en ont ja- 
mais possédé. Le savant Français M. Jomard a 
eu raison de donner à l'une de ces cités en rui- 
nes le surnom de Thèbes américaine. Rien de 
plus imposant, madame, que les ruines de Ca- 
Ihuacan, ville de six ou sept lieues de contour, et 
qui offre encore au voyageur de vastes fortifica- 
tions, des pyramides, des tombeaux, des idoles, 
des ponts, des aqueducs, des médailles, des 
statues colossales et des bas-reliefs d'une belle 
exécution. Un tel peuple s'était donc élevé assez 
haut dans la culture des arts et de la vie sociale, 
et je serais tenté de croire que les monuments 



2.84 LA HAVANE, 

de même espèce qu'on a trouvés aussi dans 
l'Amérique septentrionale, par exemple dans le 
Massachusetts elRhode-Island, n'ont pas d'autre 
origine. Le même peuple aura sans doute répan- 
du sa civilisation sur le continent tout entier, au 
sud par les Espagnols, et au nord par les races 
sauvages. Quant à la beauté et à la magnificence 
de ces ruines mexicaines qui attestent de si 
grands progrès dans les arts, il suffit de consul- 
ter là-dessus Glavigero, M. deHumboldl, Balbi, 
ou plutôt, ajouta le Danois en se tournant vers 
un jeune Américain parfaitement muet depuis 
le commencement de la conversation, deman- 
dez à monsieur quelques détails sur ces ruines 
merveilleuses, qu'il vient de visiter et qui ont 
été pour lui le sujet de quelques scènes assez 
comiques. 

— J'étais, dit alors l'Américain en assez bon 
français, chargé d'une mission diplomatique de 
notre gouvernement auprès de l'un de ces États 
prétendus républicains dont l'Amérique méri- 
dionale est semée, et qui passent leur temps à 



LETTRE XXXIV. 285 

changer de chefs et à fabriquer de petites ré- 
volutions sans but et sans prétexte. J'avais dans 
ma malle un très-bel uniforme à boutons d'or 
portant le blason des États-Unis d'Amérique, un 
collet de couleur voyante, et des épaulettes à 
faire envie à tous les officiers européens, J'es- 
pérais que la beauté de ce costume me servi- 
rait tour a tour de bouclier et de passe-port ; 
mais les bandes armées couvraient le pays, et 
on ne pouvait faire trois lieues sans rencon- 
trer des baïonnettes et des épées prêtes à égor- 
ger le voyageur, s'il ne jurait pas adhésion tan- 
tôt à un parti, tantôt à l'autre. 

« Il est difficile de se faire une idée de la beauté 
de la nature dans ce pays livré au brigandage 
et à la guerre civile. Je ne tardai pas à recon- 
naître qu'il me serait aussi difficile d'exercer 
mes mérites diplomatiques dans cette région 
singulière, que facile de me livrer à mon pen- 
chant pour les éludes de l'antiquaire et celles du 
paysagiste. 

« Comme j'avais essayé vainement de pénétrer 



286 LA HAVANE. 

dans le territoire de Guatimala, je n'insistai pas 
beaucoup, je l'avoue, sur la nécessité de rem- 
plir une fonction à laquelle on opposait tant 
d'obstacles, et je me détournai de ma route pour 
aller visiter les ruines de Copan. Vous me direz 
sans doute que la république des États-Unis ne 
m'envoyait pas à Copan pour y transiger avec 
les seigneurs de cet ancien domaine, mais à 
Guatimala, pour traiter avec le gouverne- 
ment. 

« Je n'ai qu'un mot à vous répondre : c'est qu'à 
Guatimala il n'y avait plus de gouvernement 
et presque plus d'habitants. Ce ne fut même 
pas sans peine que je remplaçai par le métier 
d'antiquaire mes fonctions de diplomate , et il 
fallut, avant d'arriver à Copan, exhiber à des 
bandits qui' se disaient constitutionnels l'é- 
norme cachet de cire appendu à mon diplôme. 
Ils n'en savaient pas lire un mot, mais tout en le 
contemplant à rebours, ils me laissèrent passer 
après me l'avoir rendu. J'étais impatient de me 
voir enfin au milieu des ruines de cette antique 



LETTRE XXXIV. '287 

race inconnue, que Humboldt a signalée sans 
pouvoir l'éclaircir. 

« Mon imagination s'enflammait à l' idée de ces 
pyramides, de ces terrasses gigantesques de la 
vallée des morts ; bientôt je me trouvai sur les 
bords de la rivière qui me séparait seule du 
mur à moitié détruit de Copan. Je ressentis un 
moment de curiosité violente et une émotion 
difficile à vous dépeindre. Ce mur avait près 
de cent pieds ; la végétation qui le couronnait 
s'élevait à dix pieds au-dessus; la rivière elle- 
même était cachée par une arcade immense de 
rameaux et de feuillages que l'Indien notre 
guide, éclaircissait de son mieux à grands coups 
de machete. On ne pourrait imaginer un tissu 
plus épais, plus serré et plus vivace que celui 
de ces plantes accumulées, à travers lesquelles 
on ne pouvait apercetoir ni un pouce du sol ni 
un flot de la rivière. Enfin, nous trouvâmes un 
endroit découvert et nous passâmes la rivière 
pour aboutir à ce mur, dont les débris nous li- 
vrant passage présentèrent à nos yeux un vé- 



288 LA HAVANE. 

ritable océan de feuillages, d'arbres et d'arbris- 
saux couvrant tout le terrain jusqu'à l'horizon. 
Au milieu surgissaient, de dislance en distance, 
des fragments monumentaux dont l'œil ne pou- 
vait plus distinguer les formes sous les masses 
de toutes couleurs qui les tapissaient. Nous 
étions palpitants de curiosité De vastes de- 
grés s'offrirent à nous comme pour nous intro- 
duire dans cette région d'un passé mystérieux. 
Ici d'énormes racines avaient soulevé la mu- 
raille par sa base; là un gigantesque ceïba 
couvrait de sa voûte verdoyante une pyramide 
à demi renversée par ses premiers rameaux ; 
plus loin, nous apercevions une statue colos- 
sale jetée à terre et étendue tout de son long, 
vaincue et enchaînée au sol par les folles étrein- 
tes de la vigne vierge, dont les pampres l'ense- 
velissaient; encore plus loin, une enceinte ser- 
réede jeunes arbrisseaux poussant leurs racines 
dans un terrain séculaire; d'autres arbres ser- 
vaient de coupole au sommet d'un temple en- 
foui. Dans le profond silence de ces bois sans 



LETTRE XXXIV. 289 

limites, dont le feuillage ondoyait comme des 
vagues , et faisait sous le soleil et la brise un 
bruit sourd et solennel; dans ce double mys- 
tère si impénétrable de ruines et d'une popu- 
lation inconnue, c'était quelque chose de mer- 
veilleux que la lutte colossale d'une nalure 
invincible et d'une antique civilisation qui ré- 
siste encore, bien qu'elle n'ait ni annales ni 
souvenirs. 

«J'étais saisi d'une douce terreur en face de ces 
deux infinis que je pressentais sans les pénétrer, 
de cette force énergique et illimitée de la na- 
ture, de ce passé lointain qui se perdait dans des 
ténèbres sans fond. Bientôt j'entendis le mâche te 
du guide frapper sur la tête des idoles et sur les 
coins des édifices habités depuis des siècles par 
des légions de singes sauvages. Épouvantés par 
ce bruit inconnu, ils fuyaient en longues proces- 
sions, enroulant leurs queues aux branches des 
arbres, poussant des cris aigus et nous montrant 
leurs dents blanches et ironiques comme pour 
se moquer de notre ignorance el de nos efforts ; 

III. 19 



290 LA HAVANE. 

ils se suspendaient par une de leurs pattes de der- 
rière, tenant leurs petits serrés sur leur poitrine 
avec leurs bras longs et velus, et passaient sur 
nos têtes en si grand nombre et avec une rapidité 
telle que l'on aurait dit un orage ; c'étaient là 
les seuls habitants de la ville ensevelie. Bientôt, 
à force de travail et de fatigue, nous arrivâmes 
sur une plate-forme ou terrasse dont les eon- 
tours disparaissaient sous l'épaisseur du feuil- 
lage environnant. A quelques pas de distance, 
nous découvrîmes un petit sentier qui fuyait 
dans des montagnes de végétation, et l'angle 
d'un édifice qui semblait une énorme pyra- 
mide. Un peu plus loin, nous éclairâmes assez 
bien l'espace pour découvrir encore une colonne 
carrée, de quatorze pieds environ de hauteur 
sur cinq de largeur à chacun des côtés ; mais 
quel fut notre étonnement lorsque nous aper- 
çûmes que les pans de cette colonne étaient char- 
gés comme d'hiéroglyphes égyptiens sculptés 
en relief avec une saillie très-prononcée et une 
perfection d'exécution singulière! Une figure 






LETTRE XXXIV. 291 

d'homme occupait l'un de ces pans tout entier, 
figure très-remarquable par la richesse de l'a- 
justement, la beauté, la sévérité redoutable des 
traits et la finesse du travail. A mesure que 
nous avancions, nous découvrions de nouvelles 
traces de civilisation. Je me souviens de l'ex- 
clamation de surprise qui nous échappa lorsque 
nous nous trouvâmes au milieu d'un amphi- 
théâtre vaste, carré et environné des quatre 
côtés de plus de deux cents degrés de pierre. 
Une tête colossale s'élevait au milieu de ces 
débris ; et quand nous les eûmes gravis, triom- 
phant de tous les obstacles qui nous arrêtaient, 
nous nous trouvâmes sur une terrasse de plus 
de cent pieds de long dominant le cours de la 
rivière et soutenue d'un côté par la muraille 
dont j'ai parlé, qui, couverte d'une terre vé- 
gétale, était assez puissante pour nourrira cette 
hauteur une forêt de ceïbas gigantesques. Je 
m'approchai de ces arbres aériens avec un 
sentiment qui tenait de la terreur; j'en remar- 
quai deux surtout qui avaient de vingt à vingt- 



292 LA HAVANE. 

deux pieds de circonférence , et qui projetant 
à une très-grande distance sur les ruines de la 
muraille et de l'amphithéâtre leurs énormes 
racines nues, comme autant de bras puissants, 
contenaient ainsi et enchaînaient les ruines qui 
les protégeaient et les nourrissaient. Pendant 
que mon dessinateur s'occupait a chercher une 
situation favorable, je m'assis, les pieds pendants 
surîe bord du mur, dans une abstraction presque 
stupide, la pensée inutilement fixée sur ce mys- 
tère inabordable et sans fond. Vous allez rire, 
au surplus, continua l'Américain en me re- 
gardant; et si vous étiez mislress Trolloppe, 
vous ne manqueriez pas de calomnier mon 
pays à propos de la confidence que je vais vous 
faire. 

« Après avoir bien rêvé sur le passé , sur la 
nature , sur les mœurs inconnues de ce grand 
peuple disparu, il me vint une idée toute com- 
merciale, celle d'acheter ces ruines et d'en faire 
une spéculation. Mon imagination s'échauffa; 
je vis d'un coup d'œil les cités antiques du 



LETTRE XXXIV. 293 

Mexique et du Pérou ressuscitées dans quel- 
que grand édifice de Broad-Way , et mes anti- 
quités mexicaines faisant pleuvoir dans ma 
bourse des milliers de dollars. Comme j'arran- 
geais déjà dans ma tête les moyens d'acquisi- 
tion , de transport et d'établissement à New- 
York, un incident assez comique vint m' arra- 
cher à ma rêverie et à mes calculs. 

« Derrière moi se trouvait planté un grand don 
d'environ cinquante ans, sec, maigre, noir, et 
très-bien vêtu à la mode du pays; car sa che- 
mise de coton et son pantalon blanc, seuls vête- 
ments qu'il portât, étaient assez propres. Il te- 
nait à la main un papier qu'il me montra en 
me frappant sur l'épaule, tandis que mon dessi- 
nateur, qui l'avait accompagné, m'apprenait que 
don José-Maria Azevedo (c'était le nom du nou- 
veau venu) était propriétaire de la ville, et qu'il 
ne me donnerait droit de résidence que d'après 
son bon plaisir et au moyen d'arrangements 
particuliers. Je me mis à parcourir gravement 
les titres de propriété que m'offrait ce roi de la 



294 LA HAVANE. 

ville morte , et son air de satisfaction m'amusa 
beaucoup lorsque je les lui rendis avec une ap- 
probation solennelle. Nous convînmes qu'à ma 
sortie des ruines je lui donnerais la huma mano, 
et cette gratification de portier, accordée au mo- 
narque de Copan, me parut fort originale. 

« D'ailleurs je suivais toujours mon plan de 
spéculation, et je me mis à séduire le proprié- 
taire. Ce n'était pas l'affaire du pauvre dessina- 
teur italien, assez habile dans son art, mais fort 
paresseux et grand ami de ses aises. Ces en- 
roulements hiéroglyphiques qui ne ressemblent 
à rien, ces fleurs étrangères, ces ornements in- 
connus lui donnaient une peine infinie, et il ne 
venait pas à bout de produire une imitation fi- 
dèle de tant de nouveautés extraordinaires et de 
complications bizarres. Ce qu'il y avait de pire, 
c'est qu'il ne savait où se mettre; l'humus végé- 
tal était détrempé par de longs intervalles, et on 
s'y enfonçait jusqu'aux genoux. 

« Il essaya de suspendre son hamac aux 
branches d'un acanas dont les larges feuilles 



LETTRE XXXIV. 295 

renversaient sur sa tête l'eau qu'elles avaient 
recueillie. Le propriétaire espagnol, bon homme 
du reste et très-inoffensif, vint a notre secours, 
et nous dépêcha une armée d'Indiens qui éclair- 
cit la forêt à coups de machete, et fit un peu de 
place à la chambre obscure de l'artiste. 

«C'était plaisir de les voir travailler; après 
une douzaine de coups, un Indien s'asseyait aux 
pieds d'un arbre, et passait le mâche le à son ca- 
marade. Jamais ils ne s'avisaient de travailler 
ensemble, et pendant que l'un agissait , les au- 
tres le regardaient les bras croisés. Je compa- 
rais dans ma pensée ce travail paresseux et 
doux avec les labeurs continus de cetie lourde 
hache américaine, qui, durant des mois et des 
années , ne cessait de retentir dans les forêts 
vierges qu'elle a remplacées par de jeunes villes. 

« Ce machete de l'Indien, qui s'en sert comme 
la femme espagnole de son éventail, ne favorise 
pas beaucoup l'hypothèse de monsieur , ajouta 
l'Américain en se tournant vers le savant da- 
nois, et je crois que les Scandinaves, s' ils avaient 



296 LA HAVANE. 

peuplé l'Amérique, eussent appris à leurs en- 
fants à jouer autrement de la hache. 

« L'Italien faisait une grimace épouvantable, 
dessinant avec de gros gants, les pieds enfoncés 
dans deux bottes fortes qui le protégeaient con- 
tre la boue, et le front garanti par un vaste pa- 
rasol vert; il se défendait de son mieux contre 
les moustiques, avec des imprécations italiennes 
fort amusantes. Le lendemain, nous nous orga- 
nisâmes un peu mieux. Une toile cirée, disposée 
sur quatre bâtons, se transforma en atelier, et 
les Indiens , ranimés par quelques petits ca- 
deaux , mirent un peu moins de mollesse dans 
leur travail. Don José nous accompagna; et 
comme il gardait un profond silence, je lui fis 
soudain cette question, qui lui parut un coup de 
foudre : «Voulez-vous me vendre vos ruines ? » 
Il fallait voir les yeux qu'il ouvrit, et son sourire 
de satisfaction; évidemment il croyait que je me 
moquais de lui , et doutait de ma solvabilité. Il 
me répondit enfin, d'un ton grave : « J'en par- 
lerai à ma femme. » L'affaire était trop impor- 



LETTRE XXXI V. 297 

tante pour la conclure sitôt, et nous fixâmes un 
rendez-vous pour le lendemain. A cette solen- 
nelle conférence, don José apporta la mine la 
plus triste , la plus hâve el la plus inquiète du 
monde : il était évident qu'il n'avait pas dormi 
de la nuit. Quel était cet homme qui voulait lui 
acheter sa ville?... Le gouvernement mexicain 
ne lui opposerait-iî pas quelque contestation? 
et combien fallait-il demander de cette pro- 
priété qui ne rapportait absolument rien? Mon 
homme était dans un extrême embarras , fort 
tourmenté surtout de ma solvabilité, sur laquelle 
toute information était impossible. Il était de- 
vant moi, les bras croisés, avec une physiono- 
mie perplexe qui faisait pitié, lorsque je m'avisai 
d'un grand moyen qui trancha toutes les difficul- 
tés. Je tirai de ma valise le fameux uniforme, 
que je revêtis aussitôt. Les boutons d'or, les 
épaulettes par dessus une chemise rayée , et 
d'immenses caleçons blancs couleur d'ocre jus- 
qu'aux genoux (grâce h la boue qui les couvrait), 
le tout couronné par un chapeau de paille dé- 



298 LA HAVANE. 

formé par le pluie, me donnaient à peu près la 
figure d'un de ces sauvages qui, en mettant un 
uniforme de lancier polonais, n'oublient que 
la culotte. Don José ôta gravement son cha- 
peau, et me salua profondément. 

— Et don José vous céda-t-il ses droits sou- 
verains? demandai -je, en éclatant de rire, à 
l'Américain. 

— 11 trouva mon argument irrésistible, et j'a- 
chetai la ville cinquante dollars. 

— Mais quel est, demanda le savant danois, 
le genre des sculptures et des monuments dont 
vous avez fait l'acquisition ? 

— Rien de gothique ni de Scandinave ; rien 
qui rappelle la pureté des formes et la sobriété 
exquise d'ornements qui caractérisent la Grèce; 
rien aussi qui se rapporte à la grandeur colos- 
sale et nue des monuments de l'Egypte. C'était 
une nature d'art toute différente, qui, s' élevant 
bien au-dessus du mauvais goût et de la puéri- 
lité de la Chine et du Japon, atteint le grandiose 
par le luxe, la beauté et la richesse surabon- 



LETTRE XXXIV. 299 

dante des détails. Dans tout les lois de la pers- 
pective sont ignorées, et il y a quelque chose 
d'enfantin et d'inachevé dans cet effort d'un art 
inconnu. 11 ne faut lui demander ni la perfection 
de l'art grec ni la sublimité du genre romain. 
11 a cependant un caractère propre, la grandeur 
de l'ensemble, grandeur asiatique, pittoresque 
et variée, qui n'est pas sans rapports avec les 
pagodes indiennes de Benarès et de Delhi, et 
qui d'une masse de délails incorrects et inco- 
hérents compose un ensemble plein de magni- 
ficence et de nouveauté. 

« Je reviens donc à ma querelle avec monsieur, 
qui est partisan des Scandinaves , et je crois 
pouvoir affirmer que l'origine de mes ruines est 
purement et simplement asiatique. Nous avons 
dessiné des terrasses, de vastes escaliers, des 
pyramides de cent trente pieds, des portiques 
couverts de peintures et d'hiéroglyphes, qui 
tous sont de même style et attestent la même 
origine. 

«Deux mois après, j'étais sur le point d'ache- 



300 LA HAVANE 

ter une seconde ville ruinée, lorsque le consul- 
général de France, qui craignait sans doute la 
fondation d'un nouvel empire, s'interposa, et 
fit manquer l'affaire. Mais je n'eus de repos que 
lorsque, malgré les dangers de la route, j'eus 
visité les célèbres ruines de Palenque. Elles ne 
devraient pas porter ce nom : Palenque est le 
nom d'un village voisin; mais le nom de la ville 
est perdu comme son histoire. 

« Je ne vous fatiguerai point d'un long récit de 
ce nouveau voyage ; vous trouveriez peut-être 
que j'abuse de mes droits de propriétaire et de 
voyageur. 11 me suffira de vous dire que Las 
Casas (c'est ainsi que les Indiens appellent ces 
ruines) couvrent un espace de dix-huit à vingt- 
quatre milles d'étendue, et sont absolument du 
même caractère que les ruines de Copan. J'ai 
vécu dans les ruines de Palenque, escorté d'une 
foule d'Indiens, et éclairé pendant la nuit par 
les plus admirables lanternes volantes que vous 
puissiez imaginer. Ce sont des insectes lumi- 
neux d'un demi-pouce de long, et qui émettent 



LETTRE XXXIV. 301 

une lumière assez vive pour qu'on puisse lire 
un journal imprimé en caractères très fins. 

te Imaginez des milliers de ces insectes attachés 
aux pilastres des vieux corridors ruinés, ou vol- 
tigeant sous les voûtes séculaires de ces palais 
en débris. J'ai passé là, dans ce monde inconnu, 
quelques-unes des plus charmantes journées de 
ma vie. Un Indien faisait ma cuisine sur un au- 
tel , dans je ne sais quel sanctuaire de je ne 
sais quelle religion perdue. 

« Le style des sculptures et des ornements de 
Palenque se rapproche du style égyptien plus 
que celui des ruines de Copan, et j'aurais des 
raisons de penser que cette ville était déjà en 
ruine avant la conquête des Espagnols. La mer- 
veille du lieu est un palais véritablement ma- 
gnifique, ayant trois cent dix pieds de long sur 
deux cents de large, et élevé sur une base arti- 
ficielle de quarante pieds de haut. Je comptai 
quatorze portes sur le devant. Il y avait dans 
toute la construction un mélange de luxe et d'i- 
gnorance, de grandeur et d'imperfection dont 



302 LA HAVANE. 

l'imagination est vivement frappée. Les archi- 
tectes ignoraient probablement l'art de con- 
struire une voûte, et ils la remplacèrent par des 
pierres superposées; mais ni les hiéroglyphes 
peints, ni les statues colossales, ni les pilastres 
et les corniches embellies des ornements les 
plus fantastiques , ne manquaient à cet édifice 
royal. 

« On était tenté de croire que les anciens ha- 
bitants de celte ville avaient appartenu à une 
ancienne race plus amie du luxe que de l'utile, 
et retenue par la douceur et l'élégance des ses 
mœurs dans un état de demi-enfance, conci- 
liaire avec une civilisation élégante, embellie 
par des fêtes et favorable aux voluptés. Au 
surplus, celte hypothèse est tout à fait d'accord 
avec les récils authentiques des contemporains 
de la conquête, et rien n'est plus charmant que 
les descripiions de ces mœurs, colorées d'une 
lueur asiatique sans en avoir la violence et la 
férocité ; mœurs de luxe et de grâce, où toutes 
les passions se présentaient pour ainsi dire 



LETTRE XXXIV. 803 

adoucies et suaves, ce qui ne va guère, par 
parenthèse, à vos terribles Scandinaves, qui 
avaient, connue dit un poëte du Nord, pour 
berceau la pointe des épées, pour nourriture 
le sang des guerriers. 

— Je n'entrerai pas, interrompit le Danois, 
dans une description trop épineuse et trop lon- 
gue; mais je ne puis m'empècher de rappeler 
comme un fait incontestable la découverte du 
Vuiland, ou Amérique septentrionale, par les 
Scandinaves au dixième siècle, C'est un fait 
prouvé par les chroniques, et dont je m'abstiens 
de développer toutes les conséquences. Il pa- 
raît même qu'ils explorèrent les côtes du Con- 
neclicut, de New-York, de New- Jersey, du De- 
laware et du Mm y land. Je ne puis m'empècher 
de revendiquer pour mes compatriotes cette 
glorieuse part dans l'histoire de la science et 
de la navigation. 

— Mais, dis-je alors, le fait d'une décou- 
verte antérieure, ou plutôt d'une simple explo- 
ration des côtes par votre nation aventureuse, 



304 LA HAVANE. 

n'enlève rien à la gloire immortelle de Colomb, 
et ne décide pas cette question obscure de la 
population aborigène. Du reste, je ne puis me 
dérendre d'être de l'avis du noble propriétaire 
des ruines de Copan , et de penser que les 
Scandinaves ne sont pour rien dans la civilisa- 
tion primitive de notre continent et de nos îles. 
11 faut chercher nos premiers pères parmi 
quelques populations asiatiques, peut-être in- 
diennes , entraînées par ce grand flot d'émi- 
gration dont parlent, je crois, les vieux histo- 
riens. » 

Je vous ferai grâce, mon cher monsieur, du 
reste de la conversation, qui n'aboutit, comme 
toujours, qu'à confirmer chacun de nous dans 
son opinon préalable. Toutes les traditions de 
notre île de Cuba concourent à représenter ses 
habitants primitifs comme semblables en tout 
aux peuples du Mexique et du Pérou, races 
inoffensives, mais indépendantes, assez civi- 
lisées pour le plaisir et le bonheur, trop peu 
pour la richesse et l'industrie, et dont la dou- 



LETTRE XXXIV. 305 

ceur farouche et la voluptueuse liberté rappel- 
lent ces animaux des bois, pacifiques et sauva- 
ges, incapables de servitude, et que l'on tuerait 
plutôt que d'habituer au joug leur élégance in- 
domptée. Les indiens ne résistèrent pas aux con- 
quérants; mais une fois leur domaine envahi, 
ils se réfugièrent dans la solitude de leurs forêts ; 
on les trouvait pendus aux arbres ou noyés dans 
les rivières; on les détruisait ainsi sans les tuer 
et sans les vouloir détruire. Ils préféraient la 
mort au travail, à la civilisation, à la dépen- 
dance. Leurs squelettes, recueillis au milieu des 
champs, furent déposés dans de grandes caver- 
nes, où l'on voit encore ces immenses ossuaires. 
Cest là où se trouvent les seuls restes des po- 
pulations primitives, broyées par le choc terri- 
ble de cette civilisation qui compte ses progrès 
par des douleurs humaines, et ses triomphes 
par des ruines. Au moins, my dear sir, qu'elle 
achève son œuvre; qu'en développant les bien- 
faits qu'elle peut donner, elle remplace par le 
laborieux et brillant essor de toutes les facultés 
m. 20 



306 LA HAVANE. 

humaines cette fleur naïve d'une demi-civilisa- 
tion et d'un bien-être primitif qu'elle a écrasée 
dans sa route. 



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LETTRE XXXV 



SOMMAIRE 



La Yuelta abajo. — Impressions premières dans les pays du 
Midi. — Promenade. — Juanita. — Le chemin de fer. — 
Révoltes contre la règle, plus fréquentes sous les gouverne- 
ments despotiques. — Pourquoi. — Salut aux anciens amis. 
— Ma voisine dit son rosaire. — Méprise. — Confiance pri- 
mitive. — San- Antonio. — Réception bruyante. — L'Ori- 
guanao. — Partie de natation. — La Tenlativa. — Luxe de 
l'art, splendeur de la nature. — Départ pour San-Diego. — 
Le district de San-Marcos. — Partie inhabitée de l'île. — 
Point de tradition. — Ossuaires. — Savanes sauvages. — 
Nature vierge. — Sympathie pour la race indienne. — Ses 
mœurs et coutumes. — Ses croyances, son paradis. — La 
vénération des Indiens pour les morts. — Ils faisaient re- 
vivre les morts et ne les oubliaient pas. — Les Zemis. — 
Cérémonies religieuses. — Nous gravissons la montagne. — 
Le nègre. — San-Salvador. — Don Francisco Punalez el ar- 
riero. — Son costume. — Sa xaca. — Sa requa. — Science 
du montero. — La sucrerie. — Chacuinga le guardiero. — 
Uarriero l'accuse. — Il le prend sur le fait. — Désespoir du 
vieux nègre. — Scène tragique. — Le bohio. — Les pièces 
du délit. — Io mûri! — Vengeance du nègre. — Nos adieux 
à don Francisco Puîïalez. — Courage téméraire de Varriero. 
Arrivée à San-Diego. — Don Francisco est assassiné sur la 
montagne. — Le vallon de San-Diego-los-Banos. — Ses ha- 



bitants. — Simplicité naïve de leurs mœurs. — Attaque des 
flibustiers. — Les habitants des vallées se sauvent dans 
la montagne. — Origine du bourg la Casa grande del 
Granadillar. — Le patriarche et sa tribu. — Communauté 
de biens. — Prospérité innocente. — Vie patriarcale. — 
Mort de l'aïeul. — Les families se disséminent sur les mon- 
tagens. — Le foyer de la famille. — La casa de cedro. — Les 
chefs de la famille vont à la ville consulter les avocats pour 
le partage des biens. — La tribu, ruinée, périt. — Un reje- 
ton. — Don Tiburcio. — Sa vie, son costume, ses habitudes 
et ses travaux. — Nous, visitons don Tiburcio. — Le vieil 
aveugle. — Sa maison. — Sa meute. — Conversation avec le 
montero. — Il raconte ses malheurs. — Nos adieux. — Nous 
lui promettons de revenir. — Excursion dans les environs. 

— Aspect des campagnes. — Les guajiras amoureuses. — 
Les chiens gardiens. — Riches malaisés. — Nature miracu- 
leuse. — Don Tiburcio. — Sa tristesse. — Son chien malade. 

— Scène touchante. — Adieux au vieil aveugle. 



LETTRE XXXV 



k S. A. R. LE PRINCE FRÉDÉRIC DE PRUSSE. 



Monseigneur, Votre Altesse Royale a bien 
voulu me permettre de lui donner de mes nou- 
velles, et d'y ajouter quelques détails sur ce 
beau pays, où le soleil est si chaud, où la nature 
a tant d'éclat, où les coutumes, les mœurs et les 
usages ont un cachet local et primitif, les goûts 



310 LA HAVANE 

et les passions un caractère à part d'emporte- 
ment et de mollesse, de naïveté sauvage et d'in- 
dicible volupté. Votre âme délicate et passion- 
née, monseigneur, ne trouvera pas ici sans 
intérêt une légère esquisse des mœurs simples 
et natives de nos patriarches des champs , en 
face d'une végétation vierge et puissante. Elle 
jugera, par le cadre rembruni de cet éclatant 
tableau, qu'une demi-civilisation est plus dan- 
gereuse que l'ignorance elle-même; elle en a 
toutes les erreurs, avec les inconvénients de la 
corruption, et souvent on est porté à chercher, 
dans ce mélange insolite de vices factices et 
d'aspérités sauvages, la nature dans sa simpli- 
cité, dût-elle être accompagnée de toute sa ru- 
desse primitive. 

Depuis mon arrivée à la Havane, mon désir 
le plus ardent avait été de faire une excursion 
dans la campagne. Le but que je me proposais 
dans ce voyage n'était pas seulement un plaisir, 
c'était un besoin du cœur. 

Dans les pays du Nord , monseigneur, les 



LETTRE XXXV. 311 

premiers enseignements vous arrivent des 
hommes; dans nos régions du soleil, nous les 
recevons de la nature; à vous les villes, à nous 
les champs. Dans cette foule de souvenirs d'en- 
fance qui restaient présents à ma mémoire, les 
plus doux, les plus attachants, mes jouissances 
les plus vives , mes impressions premières les 
plus frappantes et magnifiques, se rattachaient 
aux arbres, aux rivières, aux oiseaux, aux tra- 
vaux de la campagne La première idée de 

Dieu, ce n'est pas le prêtre m'expliquant la doc- 
trine chrétienne qui me l'inspira, c'est la vue 
de la nature éclairée par le soleil des tropiques. 
Les sublimes révélations, la vie de l'âme, ce fut 
aux ouvrages du Créateur que je les dus , et 
j'aurais pris ma visite à mon pays pour un rêve, 
si mon pied n'eût pas foulé, dans la joie de 
mon cœur, les pétales de nos prairies. 

Je ne connaissais pas le district de la Vuelta 
abajo; nous choisîmes celte partie de l'île pour 
notre promenade , et le départ fut arrêté pour 
le lendemain. Ma bonne tante, mes cousins et 



31* LA HAVANE. 

Juanita, une de mes amies, m'accompagnaient. 
Juanita, monseigneur, est une ravissante per- 
sonne, jolie comme les amours, vive, rieuse, 
déterminée et dévouée à ses amis, intrépide, 
courageuse comme un homme, douce comme 
une colombe; avec son air câlin, son visage et 
sa taille d'enfant, son pied mignon, sa parole 
caressante et ses espiègleries malignes, on la 
prendrait pour une jeune fille à peine sortie de 
l'enfance; et pourtant elle a été mère quatre 
fois; il est vrai qu'elle a vingt ans à peine. 

Le rendez-vous était à six heures du matin, 
au chemin de fer de Guines, à la sortie de la 
ville. En arrivant avec ma tante, nous trouvâ- 
mes déjà Juanita et mes cousins qui m'atten- 
daient, la première en robe de mousseline, les 
bras découverts, chaussée en souliers de satin 
blanc, et un voile blanc jeté sur sa tête, à tra- 
vers lequel on apercevait quelques œillets de la 
Chine mêlés à ses cheveux; elle était éclatante 
comme le soleil, fraîche comme une goutte de 
rosée. Cette toilette de voyage me parut assez 



LETTRE XXXV. 313 

nouvelle : elle esl dans les habitudes du pays. 
L'heure était passée, le départ avait été retardé 
pour m'attendre; un instant après, nous étions 
en route. 

A peine fut-on casé, qu'un de nos compa- 
gnons de voyage alluma son cigare ; je lui té- 
moignai ma surprise, sachant combien la dé- 
fense de fumer dans les wagons est rigoureuse 
partout. « Les Havanais ne se soumettent pas 
à de telles défenses, me répondit-il; dès le pre- 
mier jour, chacun lut l'affiche que voilà attachée 
à la voiture, puis chacun alluma son cigare et 
se mit à fumer tranquillement. » 

En entendant raconter cet acte de révolte, je 
songeai tout naturellement à l'obéissance rési- 
gnée de nos voisins du Nord, de ce peuple qui 
porte les droits de la liberté jusqu'à la licence, 
et qui sait si bien se plier aux règles les plus 
minutieuses imposées par les autorités subal- 
ternes, conducteurs de diligences ou capitaines 
de bateaux à vapeur. Le Havanais, timidement 
soumis à l'autocratie du gouverneur, est in- 



314 LA HAVANE. 

domptable et chatouilleux dans son orgueil 
contre tout autre pouvoir ou règle. A la dou- 
ceur créole se joignent chez lui les habitudes 
impérieuses du maître; 11 est toujours surpris, 
et prend pour un attentat contre son indépen- 
dance personnelle tout assujettissement qui 
n'émane pas directement de cette main toute- 
puissante qu'il est habitué à craindre. Gomme 
tout peuple opprimé, il n'a pas une idée nette 
de la différence qui existe entre la tyrannie el 
l'ordre basé sur la loi; comme l'enfant élevé 
avec trop de rigueur, et dont l'âme hautement 
placée conserve le stigmate de la férule , il est 
ombrageux, prévenu contre toute contrainte, 
parce qu'il craint qu'elle ne se transforme en 
une nouvelle oppression. C'est un fait cu- 
rieux que cette position d' esclave-roi , que ce 
contraste dans l'existence des grands proprié- 
taires de la colonie, souverains absolus chez 
eux, disposant en maîtres des volontés, du tra- 
vail el, pour ainsi dire, de l'existence de leurs 
esclaves, et soumis eux-même à leur tour à 



LETTRE XXXV. 815 

la volonté arbitraire et toute-puissante d'un 
chef dont le pouvoir est illimité. 

A peine fûmes-nous en pleine campagne que 
mon cœur tressaillit. Tout était merveille à mes 
yeux : une végétation immense et splendide 
couvrait la terre ; des champs d'ananas à perte 
de vue, des arbres chargés à la fois de fleurs et 
de fruits, dont chacun renfermait un souvenir 
d'enfance , éclairés par cette atmosphère étin- 
celante , se présentaient à mes yeux , gais et 
dans toute leur parure . puis disparaissaient 
pour faire place à d'autres, comme s'ils se fus- 
sent donné rendez-vous sur la route pour me 
souhaiter chacun la bienvenue et rappeler les 
temps passés. 

Des masses de cocotiers et de palmiers aux 
cimes élevées se jouaient dans les airs. On 
voyait tour à tour des bananiers, avec leurs am- 
ples feuilles comme des pièces d'étoffe dérou- 
lées, chargés de grosses grappes de fruits verts, 
dorés, incarnats, présentant tous les degrés de 
la maturité ; le cdimilier au bois fragile, au 



31(5 LA HAVANE. 

fruit violet, dont la beauté me (enta si souvent, 
qu'à la fin j'y trouvai la punition de notre mère 
Eve : un serpent me toucha, et je tombai au 
pied de l'arbre; puis ces manguiers aux fruits 

dorés, embaumant l'air déjà embaumé le 

papayer au fruit colossal, avec ses feuilles den- 
telées et larges, qui m'avaient si souvent servi de 
parasol dans mes courses enfantines... et l'arbre 
du mamoncillo, fruit acerbe que j'aimais tant, 
parce qu'il élait joli. Plus loin s'étalaient dans 
la campagne des champs de maloja où je ve- 
nais me tapir vers le soir, espérant voir arriver 
les armées de singes qui, la nuit, postaient 
leurs sentinelles, volaient le maïs, puis s'en- 
fuyaient avant le jour avec leur butin ; et par- 
tout, sous nos pas, ces gazons d'un vert tendre, 
tapissés de fleurs de la maravilla, dont j'aimais 
tant à me parer, et dont je rapportais de si 
belles guirlandes lorsque, le soir, je rentrais 
les pieds nus, le col à découvert, les cheveux 
en désordre, la robe déchirée par les épines de 
cactus, et le cœur joyeux. 



LETTRE XXXV. 317 

Tous ces souvenirs me faisaient bondir le 
cœur; chaque arbre, chaque fleur, chaque 
brin d'herbe était un ai ni fidèle que je saluais 
avec joie el amour. Pendant que je me livrais 
ainsi à ma rêverie , ma voisine mourait de 
peur, et disait son rosaire à voix basse, priant 
Dieu de nous délivrer des dangers de la vapeur, 
auxquels elle n'était pas encore accoutumée. 
Bientôt nous arrivâmes à la station où nous de- 
vions rester et où les trios de mules nous atten- 
daient pour continuer notre route jusqu'à San- 
Anlonio-los-Banos, où nous devions passer la 
nuit. Quoique celte petite ville ne fût pas sur 
notre chemin direct, j'avais promis à ma cou- 
sine, la marquise d'Arcos, de faire un détour 
pour visiter sa caféterie de San-Marcos. D'ail- 
leurs j'éprouvais le plus grand désir de revoir 
ces lieux, que j'avais habités si souvent dans 
mon enfance, et cette rivière de Aiiguanabo, 
où je prenais jusqu'à trois bains par jour, na- 
geant au soleil et plongeant jusqu'au fond pour 
chercher des cailloux dorés que je rapportais 



318 LA HAVANE. 

entre mes lèvres. Nous cheminions sur une 
roule étroite et assez unie, bordée d'orangers 
et de citronniers, dont les fruits, parsemés sur 
le sol, étaient écrasés par les pieds des mules 
et embarrassaient noire marche. Au bout de 
deux heures nous arrivâmes à une sucrerie 
appartenant, nous dit-on, à un de nos parents, 
et où nous attendaient de nouveaux relais. Lors- 
que nous atteignîmes le bout de la guarda-raya, 
le premier calesero demanda les mules; aussitôt 
le mayoral donna l'ordre qu'on en prît six dans 
l'écurie, et les fit atteler. Nous allions partir 
lorsque ma tante, qui connaissait l'habitalion 
où nous étions attendues, et n'en retrouvait pas 
la disposition, questionna un des esclaves qui 
avaient préparé les mules, et nous apprîmes 
que nous étions chez une personne parfaitement 
inconnue à nos parents. Cette confiance naïve 
de la part du chef de l'habitation, qui livrait les 
attelages de son maître sans ordre et sans sa- 
voir à qui, me frappa; j'en témoignai ma sur- 
prise à ma tante. « Cela n'est pas étonnant, me 



LETTRE XXXV. B19 

dit-elle, c'est l'usage; il savait bien qu'on lui 
renverrait ses mules ; il nous obligeait, et nous 
en aurions fait autant pour son maître dans l'oc- 
casion. » Heureux pays que celui où la loyauté 
est encore assez commune pour que la foi en 
elle soit chose simple , où l'égoïsme n'a pas 
encore pu étouffer l'hospitalité primitive ! 

Les relais attendus ne lardèrent pas à pa- 
raître au grand galop et seuls. Arrivés près des 
volantes, ils s'arrêtèrent tout à coup et se lais- 
sèrent atteler, pendant que les trios qui nous 
avaient amenés, une fois dégagés et qu'on les 
eût frappés d'un coup de fouet, partirent comme 
le vent, et disparurent. 

Ma tante, voyant ma surprise, sourit et me 
dit: « Nos mules sont habituées à faire ainsi plu- 
sieurs lieues seules pour retourner au logis : 
jamais il ne s'en égare une, et, au train où 
elles vont, il n'est pas possible qu'on les vole ; 
elles ne s'arrêtent jamais qu'à la porte de leur 
écurie. » 

Arrivés à San-Antonio, nous fûmes reçus par 



320 LA HAVANE. 

un orchestre composé de vingt musiciens, tous 
nègres, avec leur chef en tète, l'élégant Placido. 

Après les rayons du soleil qui plombaient sur 
nos têtes, rien de plus éclatant sous le ciel que 
le son des instruments de cuivre qui marquaient 
la voluptueuse syncope de la contredanse hava- 
naise dont on me faisait les honneurs. 

Ma belle cousine Malhilde, sa famille et sa 
mère, ma compagne d'enfance, m'attendaient à 
la porte. 

Avant dîner, je voulus aller visiter la rivière 
et le ceïha colossal où elle se cache. 

L'Àriguanabo, à celte place, disparaît tout à 
coup sous les racines de l'arbre, et ne se re- 
trouve qu'à plusieurs lieues de là, sans qu'on 
ait encore pu, malgré toutes les recherches 
déjà faites, en découvrir le cours souterrain. 

Arrivées au pied de l'arbre, nous nous y re- 
posâmes quelques instants. Le soleil était ardent, 
le sable brûlait sous nos pieds. Les branches 
abondantes et superbes du ceïba, s' élançant 
par dessus la rivière, étendaient leur ombre 



LETTRE XXXV. 321 

jusqu'à la rive opposée ; ses racines, constam- 
ment balayées par le courant de l'eau, se trou- 
vaient à découvert et tapissées d'un lit de 
mousse jaunâtre et luisante à travers laquelle 
on apercevait leur réseau puissant et vivace, 
qui témoignait de la vigueur de l'arbre. A me- 
sure que les eaux de l'Ariguanabo s'en appro- 
chent, le courant devient plus rapide ; puis , 
s' infiltrant ça et là dans les cavernes qu'il s'est 
creusées, il disparaît au-dessous de l'arbre, 
laissant après lui un bruit sourd et bouillon- 
nant, qui reteniit à travers les racines frémis- 
santes. 

En regardant ces eaux limpides que je con- 
naissais si bien, il me vint un désir irrésistible 
de m'y plonger. . . Juanita et cette bonne Catalina, 
si heureuses de me retrouver, m'y suivirent... 
En un instant nous fûmes toutes trois dans la 
rivière... Je nageai, je me jetai à plusieurs re- 
prises au fond de l'eau avec délices, avec ardeur; 
j'y ramassai encore des cailloux rosés et du 

sable doré à pleines mains, et j'y retrouvai pour 
m. n 



322 LA HAVANE. 

un instant toute la joie de mes premières an- 
nées. 

Nous arrivâmes dans la journée à la Tentativa 
(la caféterie de Malhilde). La maison est un sé- 
jour de fée, entourée des produits les plus pré- 
cieux de la nature intertropicale. Partout des 
fleurs magnifiques d'allhéa, de cactus variées à 
l'infini, et répandues en désordre avec une pro- 
fusion royale; partout des fruits gigantesques 
suspendus sur nos têtes ; tout est luxe et splen- 
dides beautés dans ces jardins enchanteurs et 
chargés de lumière ; tout est grâce, simplicité 
et fraîcheur dans l'intérieur. Plusieurs per- 
sonnes invitées à passer la journée avec nous 
arrivèrent, et le temps s'écoula rapidement, par- 
tagé entre la promenade, la musique et la danse; 
car le Havanais trouve toujours moyen de dan- 
ser, à toute heure et par les plus fortes chaleurs. 
A quatre heures on nous servit un excellent dî- 
ner en trois parties, c'est à-dire sur trois tables 
différentes, selon l'habitude du pays: le premier 
et le second services dans les galeries intérieures 



LETTRE XXXV. 323 

de la maison; puis, au fond du jardin, dans un 
salon de verdure, autour d'une fontaine jaillis- 
sante, le dessert, composé de fruits, de sucreries 
exquises et de glaces; ensuite recommença la 
danse jusqu'à une heure assez avancée de la 
nuit, où, lasse de plaisir et de bonheur, je trou- 
vai un sommeil profond, couchée sur un lit 
drapé de linon, de dentelles et de rubans pon- 
ceau, les fenêtres ouvertes et les rayons de la 
lune sur le visage. 

Le lendemain j'étais sur pied avant le jour. 
Notre excursion dans les montagnes ne pouvant 
se faire qu'à cheval, il fut convenu que matante 
resterait à la Tentativa, et que nous partirions, 
Juanita et moi, accompagnées par nos cousins. 
Notre quartier-général fut fixé à San-Diego-los- 
Banos, dans le cœur de la cordillera; la tournée 
devait durer trois ou quatre jours. On chargea 
sur deux mules nos effets et quelques provi- 
sions, et avant le lever du soleil nous étions en 
route, non sans avoir reçu, avant de partir, 
maints conseils pour éviter les dangers de la 



324 LA HAVANE. 

route, les voleurs, les nègres marrons, les chiens 
gibaros, et bien d'autres périls. Mais je n'avais 
pas de crainte pour ma part : ma jaca était lé- 
gère; elle avait le pied sûr, et j'étais tranquille 
sur le courage de nos cavaliers. 

A mesure que nous avancions au milieu de ce 
vaste jardin de la Ruelta abajo, mon âme se di- 
latait à la vue de la nature éclairée par les pre- 
miers rayons du soleil; des papillons de mille 
couleurs se baignaient dans un océan de lumière; 
l'air doux du malin me faisait frémir de plaisir, 
comme il agitait les feuilles sur les arbres et les 
fleurs chargées de gouttes de rosée sur leurs ti- 
ges. A chaque pas nous découvrions de nouvelles 
beautés. Le district de San-Marcos, monseigneur, 
est la partie de l'île la plus riante, la mieux cul- 
tivée : c'est dans le sein de cette terre colorée 
et ardente comme le soleil qui la réchauffe, que 
germe notre meilleur café. C'est elle qui produit 
notre excellent tabac, celui dont on fait les meil- 
leurs cigares du monde , roulés sur la peau 
brune et veloutée de nos jolies filles de cam- 



LETTRE XXXV 325 

pagne appelées guajiras, délicates comme des 
pensionnaires et plus courtisées que les lionnes 
de vos salons. 

En traversant ces plaines magnifiques nous 
découvrions, à mesure que nous avancions, des 
plants sans nombre de caféiers pittoresquement 
alignés, des prairies dont l'herbe est élevée de 
cinq à six pieds et tapissées de parasites qui , pre- 
nant les brins â'espartillo (1) pour des arbustes, 
s'élançaient et se balançaient au-dessus; mais 
l'herbe, flexible elle-même, pliait et ondoyait au 
souffle de la brise. Sur les bords de la rivière ; qui 
serpentait au loin, se déroulaient, à mesure que 
nous avancions, des champs couverts de plants 
de tabac, avec leurs larges feuilles et leurs co- 
rolles au vent, et, au milieu, des maisonnettes 
couvertes de feuilles de palmier, habitées par 
les vegueros (2) et leurs familles. Chacune de ces 
propriétés est divisée par des haies serrées de 
citronniers et de cactus toujours en fleur. 

(1) Une espèce d'herbe. 

(2) Cultivateurs de tabac. 



326 LA HAVANE. 

Je ne sais quoi de frais, de coquet et de gra- 
cieux ajouté par l'art et la culture à la richesse 
primitive de cette nature, l'embellit encore et 
lui donne un charme indicible : c'est la parure 
de noce rehaussant la beauté de la jeune fiancée. 

Plus des deux tiers de l'île de Cuba sont in- 
cultes et inhabités. 

Les beautés d'une nature inconnue , les acci- 
dents les plus merveilleux, les plus surprenants 
phénomènes d'une sève ardente sur ce sol pri- 
vilégié de Dieu , sont ignorés et manquent de 
celte célébrité traditionnelle qui , comme le 
prestige attaché à toute réputation, sert de pié- 
destal , élève et met en vue les objets qui s'écar- 
tent des règles communes. 

La destruction totale et prématurée de la race 
indigène a effacé en grande partie la trace de 
son existence, et la partie de l'île encore solitaire 
ne conserve d'autre vestige de race humaine que 
les ossuaires monumentaux de ses premiers ha- 
bitants, dans les cavernes, au milieu des forêls. 

Je ne saurais comment exprimer ma sur- 



LETTRE XXXV. 327 

prise , mon ravissement, lorsque je me trouvai 
au milieu de ces déserts sauvages, où la vie était 
partout, la trace de l'homme nulle part... Là, 
je voyais tour à tour des savanes splendides, 
bornées au loin par des cordillères de monta- 
gnes bleues comme le ciel qui les éclairait ; à 
côté, des précipices couverts de parasites et ta- 
pissés de fleurs d'aguinaldos , de baladores ou 
de pitalayas ; puis, au fond, le bruit tonnant 
d'une cascade souterraine; çà et là, des avoca- 
tiers, des guanabanos, des mameyers, des cé- 
drats, des dattiers, des grenadiers sauvages 
chargés de fruits, des ananas dans les creux des 
rochers, et la rivière s'étalant comme un rang 
de perles au milieu de ce paradis éclairé par 
un ciel brûlant et toujours calme, paradis où 
les neiges et la tempête sont inconnues, où rien 
ne porte un nom, excepté les papillons qui peu- 
plent l'air par myriades, les perruches, les san- 
sonnets et les majas inoffensives (1), seuls habi- 

(4) Les couleuvres de Cuba sont fort douces ; les enfants jouent avec 
elles sans en être jamais mordus. 



328 LA HAVANE. 

tanls de ces lieux enchanteurs. Mais là, le cœur 
n'esl pas attristé par le silence et la solitude. 
Quelque chose de vivant, de mouvant, agite 
cette nature resplendissante , ces beautés ado- 
rables, et dans mon extase, il me semblait voir, 
comme dit l'Écriture Sainte, les vallées se mou- 
voir, les montagnes sauter, et les rivières fré- 
mir, tant elles se sentaient heureuses d'être ! 

De la plaine aux montagnes, la transition est 
brusque et tranchée , particulièrement du côté 
du sud, entre les sucreries de Mendiol et celles 
de Candelaria. Vers le nord, depuis la pointe 
de Tangofarango, où les eaux de la mer vien- 
nent se briser avec éclat, jusqu'à la plaine où 
s'élève le mont de Zayas, on est saisi d'élonue- 
meni en apercevant tout à coup au-dessous de 
soi une longue chaîne de montagnes bleues au 
fond de la vallée. Nous tournâmes vers la droite, 
et quoique les hauteurs que nous devions fran- 
chir se montrassent à peu de distance , nous 
marchions toujours sur un terrain uni, cultivé, 
riant, et l'air tiède nous apportait à la fois les 



LETTRE XXXV. 829 

émanations parfumées du manguier, de la fleur 
d'oranger, ou bien du caféier ou du palmiste 
qui se trouvaient sur notre passage. C'est ainsi 
que nous arrivâmes à la sucrerie de la Tumba, 
adossée à la montagne, et dernier terme des ter- 
res cultivées. Là, après avoir fait rafraîchir nos 
chevaux et mangé force bananes et zapotillos, 
nous traversâmes à gué un large ruisseau om- 
bragé par d'épais buissons de canas bravas, et 
nous entrâmes dans l'étroit sentier qui devait 
nous conduire sur la montagne. 

A partir de cet endroit, la nature commence 
à prendre un caractère de grandeur prodigieux . 
Des arbres énormes, aux feuilles exubérantes 
et dentelées, s'élevaient au-dessus de nos têtes, 
et leurs racines, entremêlées et découvertes par 
les eaux des torrents, glissaient en s'accrochant 
de leurs griffes gigantesques jusqu'au fond des 
précipices ; plus haut encore s'élançaient dans 
les airs le cèdre, l'acajou, le quiebra-hacha , 
plus dur que le fer, l'ébénier noir et lustré, la 
daguilla, dont Técorce sert à faire la plus belle 



330 LA HAVANE. 

batiste, le cannellier, le copal, si précieux pour 
la santé, l'indigo, le poivrier, le manzanillo, 
dont l'ombre est mortelle, \ejaguey, aux raci- 
nes élastiques, le ciiujani, aux semences véné- 
neuses, le guao , dont le contact enflamme la 
peau; mais la nature, qui répand dans nos forêts 
beaucoup de bien pour un peu de mal , a jeté 
à côté de ces arbres dangereux la aguedita et le 
caisimon, qui calment loules les douleurs, la 
iguerela, qui purifie le sang , le quinquina , et 
tant d'autres végétaux bienfaisants. Au milieu 
de celte opulence sauvage et spontanée, pla- 
naient \apalma real, le plus bel arbre de l'uni- 
vers, et le céiba, ce géant du règne végétal. 

L'aspect de nos cordillères est unique et ne 
présente aucun rapport avec celui des monta- 
gnes d'Europe. Au grand spectacle des neiges 
éternelles, des mers de glace, la nature a opposé 
une végétation exubérante et gigantesque ; aux 
surfaces nues et désolées des rochers, elle a ac- 
cordé un voile de beauté; des plantes parasites, 
aux racines aériennes , soutenues par leurs 



LETTRE XXXV. 331 

propres tiges flexibles et délicates , montent , 
descendent, s'entrelacent, elformant des réseaux 
de fleurs, en tapissent les surfaces calcinées par 
le soleil. Au lieu de ces tristes et âpres solitu- 
des, habitées seulement par l'aigle, et dont le 
silence n'est jamais interrompu que par le cri 
sinistre du corbeau , nos bois, jetés sur les mon- 
tagnes , retentissent sans cesse des chants har- 
monieux du negrito, du tomeguin , des plaintes 
amoureuses de la zarzala et du rossignol, du 
chant moqueur du sansonnet, du gai commérage 
des perruches, et du cri sauvage du guacamayo, 
qui, tout fiers de leurs robes chatoyantes, éta- 
lent dans l'air et sur les branches des arbres 
les brillantes couleurs de leur plumage. Le loup, 
le tigre, le lion, ces redoutables hôtes de vos 
solitudes, sont inconnus : à Cuba, monseigneur, 
nous sommes gens de paix; le daim, \ajutia, 
pacifiques habitants de nos bois, vivent en bonne 
harmonie avec les majas , souvent longues de 
dix-huit à vingt pieds , mais les plus douces, 
les plus débonnaires du monde; elles jouent avec 



332 LA HAVANE. 

les enfants et vivent en parfait accord avec 
leurs voisins; il est vrai qu'elles ne sont jamais 
affamées, et n'ont pas encore été persécutées. 

Nous ne connaissons ni les tremblements de 
terre, ni les écoulements, ni les bises âpres du 
Nord, et si le soleil est ardent, il n'est jamais 
meurtrier , comme dans l'Arabie et dans d'au- 
tres contrées intertropicales. 

C'est sans doute sur ces chaînes de monta- 
gnes, dépositaires de tant de beautés, dominant 
ces plaines enchantées, que nos ancêtres les In- 
diens plaçaient le paradis, qu'ils complétaient 
avec la présence des êtres qu'ils aimaient. 

Plus je parcours ces lieux, qui jadis furent ha- 
bités par cette race infortunée, et plus ma sym- 
pathie et ma pitié pour elle s'accroissent. Les 
Indiens étaient doux et humains, tout l'atteste. 
Leur jugement était sage et toujours inspiré 
par un sentiment instinctif de justice; leur reli- 
gion, toute de cœur et de poésie ; et pendant que 
les peuples du continent de l'Amérique sacri- 
fiaient à leurs dieux du sang humain, et que les 



LETTRE XXXV. 333 

Caraïbes mangeaient les membres palpitants 
de leurs ennemis, les Indiens de Cuba offraient 
à leurs dieux en holocauste les fruits et les 
fleurs de leurs champs par les mains de leurs 
jeunes vierges. 

En allant à la découverte sur la côte méri- 
dionale de l'île, Colomb arriva à la province 
d' Onnofay , et la trouvant merveilleusement 
belle, voulut en prendre possession sans délai. 
Il fit élever une croix dans un site ravissant, et 
on y célébra la messe f à laquelle assistèrent vo- 
lontairement et avec un profond recueillement 
un grand nombre d'indigènes. Après la céré- 
monie, le chef indien, s'avançant vers l'amiral : 

« Ce que tu viens de faire, lui dit-il, est bien, 
puisque je comprends que c'est ta manière de 
remercier ton Dieu. Je sais que tu as subjugué 
des peuples, mais n'en lire pas vanité, car si tu 
es mortel et si tu crains^la justice divine , lu 
dois savoir qu'il faut vivre vertueux et ne point 
faire de mal à qui ne t'a pas fait de mal. » 

Voilà une belle morale dans la bouche d'un 



334 LA HAVANE. 

sauvage, etdigne d'un chrétien, d'un philosophe! 
Ces aborigènes avaient des idées confuses de 
la destruction et de la régénération du monde 
par le moyen du déluge, et quoiqu'ils adorassent 
des idoles, ils ne les considéraient que comme 
des puissances intermédiaires entre Dieu et la 
créature. Ils croyaient à un être omnipotent et 
invisible, né d'une femme sans la participation 
de l'homme : ils croyaient également à l'immor- 
talité de l'âme et à la récompense ou punition 
de l'autre monde. Quant au paradis, ils le pla* 
çaient au milieu de vallées délicieuses et fer- 
tiles, remplies de fruits les plus savoureux, de 
fleurs dont les parfums embaumaient F air, et 
de belles filles qui enchantaient les bienheu- 
reux. Mais ces enivrantes compagnes restaient 
cachées pendant le jour dans les montagnes, 
dans ces montagnes bleues comme le ciel, et ne 
descendaient qu'à l'heure du repos saint, aux 
ombres de la nuit, comme si le bonheur, dans 
l'autre monde comme dans celui-ci, ne pouvait 
être complet que dans le calme et le mystère. 



TRE XXXV. 335 

Loin d'oublier les morts comme nous, cette 
pauvre race indigène, mélancolique et inactive, 
leur professait une grande vénération. L'ima- 
gination faible et ardente des Indiens allait au- 
devant de tous les enchantements qu'enferment 
les choses cachées; ainsi, ils craignaient les 
ombres et les solitudes qu'ils peuplaient des 
âmes des morts, et croyaient les voir souvent, 
même parmi les vivants, sous leurs formes pri- 
mitives, à l'exception du nombril, ce qui était 
facile à vérifier dans ces temps-là, où on n'al- 
lait guère vêtu. Souvent ils croyaient entendre 
dans les harmonies des vents les voix des âmes 
qui venaient les visiter sous des formes invi- 
sibles. En poétisant ainsi la mort, ils parve- 
naient à en adoucir la plus grande amertume, 
celle d'une absence éternelle. Pour eux la 
mort n'était qu'un voyage, ou, pour mieux dire, 
une vie sainte et mystérieuse, partagée encore 
par celui qui la subissait, quoique invisible, 
avec les habitants de ce monde. Comme sur la 
race actuelle, l'influence du climat et la force 



386 LA HAVANE. 

vitale de ces régions , qui ne comprend pas la 
cessation de la vie, agissaient en lui ; mais la 
poésie de ces âmes toutes primitives réveillait les 
morts, leur donnait des formes, une voix, elles 
animait de la flamme immortelle de l'amour. 
Cette poésie nous manque, et au lieu de leur 
faire partager la surabondance de sève que le 
soleil répand sur nous et autour de nous, nous 
aimons mieux n^ plus penser et les laisser 
dormir en paix. 

Les Indiens de Cuba et de Saint-Domingue, 
comme les gentils, avaient leurs dieux tuté- 
laires , qu'ils appelaient zemi, et un grand 
nombre de déités qui présidaient aux fleurs, 
aux fruits, aux champs et à tous les actes de la 
nature. Le zemi était représenté par de petites 
images toutes drôles qu'ils portaient sur eux 
et dont on trouve encore quelques-unes dans 
les cavernes à côté de leurs cadavres. Ils avaient 
en outre des idoles plus grandes auxquelles ils 
vouaient un culte public. 

En contemplant ces vallées enchantées, il me 



LETTRK XXXV. 337 

semblait assister à une de ces cérémonies re- 
ligieuses si touchantes, si simples eî si naïves 
dont nos chroniques ont conservé la tradi- 
tion... La marche était ouverte par les femmes 
mariées, ornées de toutes leurs parures, sui- 
vies des jeunes filles nues, les premières char- 
gées de paniers remplis de fruits, les secondes 
d'énormes bouquets de fleurs. Immédiatement 
après, venait le cacique, jouant du tambour et 
suivi du reste de la tribu. Arrivés à la porte du 
bohio isolé au milieu de la vallée , les hommes 
s'arrêtaient et laissaient entrer les femmes, qui, 
prosternées devant le behique, ou prêlre, lui 
présentaient leurs dons pour qu'il les offrît aux 
idoles. Parmi ces offrandes se trouvaient des 
tourtes qui, une fois acceptées, étaient divisées 
et partagées par morceaux entre les chefs des 
familles, comme préservatif de disette pendant 
l'année; ensuite commençaient la danse et les 
chœurs, exécutant des airs qu'ils appelaient 
areitès et qu'ils chantaient en signe de ré- 
jouissance. 

III. "22 



338 LA HAVANE. 

Les behiques étaient fort respectés; les Indiens 
les croyaient interprètes de la volonté de Dieu, 
et les consultaient pour les maladies du corps. 
Ils avaient une grande connaissance des plantes 
médicinales de l'île, mais ils ne donnaient leurs 
recettes que sous la forme d'oracles. Les be- 
hiques se soumettaient à de dures austérités, 
respiraient de la poussière et s'enivraient du 
jus d'une herbe qu'on croit être le tabac. C'est 
alors que , semblables aux pythonisses des 
païens, livrés au désordre de l'ivresse, ils pro- 
nonçaient leurs oracles. • 

Tout en rêvant à ces pauvres Indiens, nous 
avancions dans la montagne, lorsque, vers la fin 
d'une descente assez rapide, nous nous trou- 
vâmes en face d'un sentier qui tournait à 
gauche, pendant que celui où nous marchions 
continuait à dévier à droite. Nous étions fort 
embarrassés pour choisir la vraie route qui con- 
duisait à San-Salvador, lorsque nous aperçûmes 
dans le fond, près d'un ruisseau , un jeune 
nègre grand et robuste, qui s'occupait à relever 



LETTRE XXXV. 389 

son pantalon pour traverser l'eau. Il portait 
une chemise de toile rayée de bleu, et un mou- 
choir à carreaux rouges sur la tête : à coté de 
lui, par terre, se trouvait un panier. Aussitôt 
qu'il entendit les pas de nos chevaux, il s'em- 
pressa de reprendre son panier, le posa sur sa 
tête, et s'emparant d'un grand bâton de six 
pieds qu'il portait en place de canne, il s'ap- 
puya dessus, puis en deux bonds se trouva de 
l'autre côté du ruisseau, entra dans les bois par 
le sentier de gauche, et disparut. 

Pepe piqua sa monture et prit le devant; 
nous le suivîmes, et ne tardâmes pas à atteindre 
le nègre. 

Il s'arrêta à notre approche, et se rangeant 
contre un arbre pour nous laisser le passage 
libre , il salua Pepe par ces mots : « Bue- 
nos dias, mi amo. » (Bonjour, mon maître.) 
Son front large, ses grands yeux ronds, au re- 
gard fixe, et brillants comme deux escarbou- 
cles, ses joues proéminentes et sa peau hu- 
mide et tendue , auraient donné à son visage 



340 LA HAVANE. 

l'aspect d'une cariatide de bronze bien polie, si 
sa physionomie ouverte et mobile, si le sourire 
naïf qui se montrait entre ses grosses lèvres 
rouges, n'étaient venus animer sa figure sau- 
vage. 

«A qui appartiens-tu, muchacho ? lui demanda 
Pepe. 

— Moi ?. . . à don Rafé Braboso. . . si, sino. 

— Et où vas-tu ? 

— Yo?... yova a un San-Savao, à compra uno 
poco tasao... uno poco arao... uno poco sa... 
unopoco... poco... no me acuero. Aqui tapape- 

rito que habla lingua (1). » Et il montra un 
morceau de papier qu'il portait roulé dans la 
manche de sa chemise. Pendant ce dialogue 
nous marchions au pas sur le sentier de gauche, 
qui menait à San-Salvador, comme il nous l'a- 
vait indiqué, et le nègre à côté de nous, son pa- 
nier sur la tête, le bras gauche pendant, et la 

(1) « Moi?... je vais à San-Salvador, acheter un peu de tusajo 
(viande salée), un peu de riz... un peu de sel... un peu... un peu... je 
ne me rappelle pas... mais petit papier parle comme langue. » 



LETTRE XXXV. 341 

main droite traînant son gros bâton, qui lui ser- 
vait cTappui chaque fois qu'il trouvait quel- 
que embarras sur la route. 

Mon cousin lui donna un real, ce qui le com- 
bla de joie, et après l'avoir mis dans son oreille, 
il continua à répondre à nos questions. 

« San-Salvador, est-ce une auberge ou une 
taverne? lui demandai-je. 

— Si, sino, tabena, tabena mimo (1). 

— En sommes-nous loin? 

— No, mi su ama. Quando llegani à una 
bohia de taranquela, te mirando San-Savao 
arriba loma (2). 

— Tu y viens donc toutes les semaines pour 
acheter les provisions, et tu t'en retournes le 
lendemain? 

— No , sino. Tuo sabaro , cuanto qu'acaba 
musa, yo coge mio canato y un garotte, è y à 

(1 « Oui, monsieur, une taverne. « 

(2) « Non, ma maîtresse. Quand nous serons au bohio de la taran- 
quela (barrière), on voit San-Salvador sur la montagne. » 



342 LA HAVANE. 

camina na tabena ; cuanto que mayora tuca 
bunga, yo y a brobi (1). 

— Qu'appelles-tu bunga, muchacho? 

— Ah! mi arno. . . bunga se compara ligeni (2). 

— Comment, dis-je à mon cousin, ce mal- 
heureux fait neuf lieues en quatre heures, et 
par des chemins si affreux!... 

— Les nègres font des courses prodigieuses, 
me répondit-il : à les voir sauter au milieu 
des rocs, on les prendrait pour des orang- 
outangs... » 

Dans ce moment nous arrivions à la talan- 
quera et à la porte du bohio du guardiero, qui 
vint nous ouvrir, le visage tout barbouillé de 
cendres, le dos à découvert, ainsi que le ventre, 
et boitant d'une jambe qu'il traînait enveloppée 
de chiffons. Nous lui donnâmes quelques pièces 



(1) « Non, seigneur. Tous les samedis, quand je finis de déjeuner, 
je prends mon panier el mon bâton, et je vais à la taverne; et quand le 
mayoral frappe bunga, je suis déjà de retour. » 

(2) « Ah! mon maitre... bunga, ça veut dire la cloche de la su- 
crerie. » 



LETTRE XXXV. 343 

de monnaie et passâmes outre; le nègre resta à 
causer avec lui pendant que nous continuions 
à marcher vers San-Salvador, que nous aperce- 
vions déjà au sommet de la montagne. 

La première personne qui se présenta devant 
nous, pour nous aider à descendre, fut le nègre 
voyageur, que nous avions laissé une demi- 
lieue derrière nous. 

La taverne de San-Salvador est une fort 
jolie maison carrée, entourée de tentes en toile, 
et placée sur un plateau en face de la monta- 
gne du Taburete. Le devant de la maison est au 
niveau de la roule ; mais par derrière, du côté 
du nord, elle est élevée de quelques pieds et 
comme suspendue sur une pente rapide, au fond 
de laquelle coule une petite rivière. En dehors 
de la galerie s'avance un balcon, composé de 
branches croisées et d'un point d'appui en bois 
de cèdre dans toute sa rudesse primitive, d'où 
l'on aperçoit un labyrinthe de monticules et de 
hauteurs sans fin, toutes vertes et fleuries, cou- 
pées par des ravins et de jolis ruisseaux qui 



344 LA HAVANE. 

serpentaient çà et là; mais rien dans celte so- 
litude ne décèle la main de l'homme. Quelque 
chose de sauvage et de grand, de jeune et de 
naïf à la fois al lire le cœur vers elle, et ramène 
à la mémoire ce vers de Quintana : 

Virgen del mundo! America itiocente! 

Nous entrâmes dans la maison , composée 
d'une grande salle, où nous n'aperçûmes d'à 
bord ni table, ni chaises, ni autre meuble, 
mais force sangles, bâts, selles, colliers, brides 
et frontons, puis de l'ail et des oignons enfilés 
et pendus aux portes et aux fenêtres ouvertes, 
se balançant au souffle de la brise. La moitié 
du fond de la salle était séparée de l'autre par 
une barrière garnie au-dessus d'une planche 
en forme de comptoir : là on voyait des mou- 
choirs, des rubans, des pièces de toile et de 
mousseline étalés d'un côté; puis, de l'autre, 
toute sorle d'outils de jardinage, des bouteilles, 
des fromages et d'autres comestibles. La partie 
supérieure de la salle se trouvait meublée par 



LETTRE XXXV. 345 

une lable et quelques chaises de cuir : c'était là 
que la nuit on suspendait les hamacs, et la fa- 
mille y couchait à tout vent. 

Nous nous assîmes. Pendant qu'on nous pré- 
parait à dîner, mon cousin questionna l'hôte 
sur la distance qui nous restait encore à par- 
courir, et sur la meilleure route à suivre; mais 
le brave homme, n'étant pas bien au courant de 
l'état des chemins, interpella un guajiro qui, 
appuyé contre la table, s'amusait depuis quel- 
que temps à nous écouter et à frapper le bois 
de l'éperon qu'il portait au pied droit. 

«Écoutez, camara (camarade), dit-il à mon 
cousin ; quand vous aurez passé la rivière de 
San- Juan, quelques pas plus loin, vous trouve- 
rez le Potrero-del-Cazco:Yai, prenez à droite, 
vous passerez par les caféteries de Baur-del-Pi- 
nar, puis la sucrerie de la Ceïba, qui se trouve 
déjà de l'autre côté des montagnes; une fois là, 
vous n'aurez qu'à faire un pas pour arriver à 
San-Diego. 

— Mais si nous prenions la route de la côte? 



346 LA HWANE. 

elle serait peut-être moins fatigante pour nos 
chevaux. 

— Gardez- vous-en bien, ami!... Y pensez- 
vous! répondit le guajiro, portant ses deux 
mains sur la tête. Il y a aujourd'hui huit jours 
qu'il pleut de ce côté. Depuis la Quiebra-Hacha 
jusqu'à la Domenica vous n'en sortiriez pas 
d'un mois, si toutefois vous n'y restiez pas en- 
terré pour requiescant in pace..... Imaginez- 
vous que ce chemin est sans fond : l'autre jour, 
un de mes amis passait avec sa requa dans un 
endroit, en face de la sucrerie de Santo-Tomas, 
et ses chevaux s'enfoncèrent si bien dans la 

boue, qu'il fallut les en retirer à bras Je 

suppose que vous vous en tiriez mieux, et que 
vous atteigniez la hauteur du Pelado... Mais 
les marais d'Anton-Heres?... et les Cangregeras 
du Majagual (1)?... Vous n'en sortiriez pas, 

(1) Les écrevisses de l'île de Cuba sont beaucoup plus grandes que 
celles de France : il y a des terrains bas où elles arrivent comme un 
débordement et avec une telle abondance qu'elles envahissent l'inté- 
rieur des maisons et s'étendent par toute la campagne. 



LETTRE XXXV. 847 

chrétien : n'exposez pas las nihas^ et suivez 
mes conseils. 

— Merci , paisano. 

— Et du côté de la montagne, y a-t-il aussi du 
danger? demandai-je à notre homme, un peu 
alarmée. 

— Oh ! non ; ayez seulement soin de ne pas 
passer en plein le ruisseau de Carreras, et de 
vous jeter sur les joncs le reste ira très- 
bien... Mais , si vous voulez, je vais de ce côté, 
et vous accompagnerai une partie du chemin 
jusqu'au Potrero-del-Cuzco. De là, je dois pren- 
dre la route qui passe derrière la Pena-Blanca 
et qui descend le Brujo. » 

Nous fûmes enchantés de l'obligeance du 
guajiro , et aussitôt après dîner, on se remit en 
marche, le guajiro et son arria (1) en tête, vers 
les dernières hauteurs que nous avions à fran- 
chir. 

(1) On appelle arria un certain nombre de mules ou de chevaux 
attachés par la queue, portant toute sorte de charge. 



348 LA HAVANE. 

Notre guide paraissait avoir environ trente 
ans. Ses yeux vifs étincelaient sous deux énor- 
mes sourcils noirs, fort épais, comme ses mous- 
taches, sur lesquelles s'avançait un peu trop la 
courbedesonnezaquilin,elsescheveux luxueux 
et crépus retombaient en boucles sur son front, 
qui , obscurci par cette surabondance de sève , pa- 
raissait plus sévère que la nature ne l'avait fait; 
car notre guajiro était gai au fond et communica- 
tif. Il portait un pantalon en toile, rayé de bleu, 
et la chemise de même étoffe, retombant en de- 
hors, un fichu de soie noire sur le cou ; sa tête 
était couverte d'un énorme chapeau de paille 
qu'on nomme dans le pays de agita (d'eau) ; il 
montait une jaca (jument) de poil roux, crin 
clairsemé et queue appauvrie ; ses jambes et 
son cou étaient si courts que je croyais à cha- 
que instant les voir plier sous le poids du cava- 
lier, grand et assez fort. Mais, malgré lachétive 
apparence de la bête, elle était subile comme 
la poudre et agile comme un cheval pur sang. 
A peine son maître sifflait-il en avançant les 



LETTRE XXXV. 349 

rênes, quelle partait comme un trait. Son har- 
nachement se composait d'une corde de da- 
guilla, ornée contre le front de boufFettes de 
laine de couleur, et d'un bât. Chaque cheval 
de Yarria portait un nom, et c'était chose cu- 
rieuse de les voir conduire seulement à la voix. . . 
Pajarito, à droite !... Veloz, à gauche !... Pi- 
saflor, par ici !... Palamilo, parla !... et chacun 
de lui obéir et de le seconder merveilleusement; 
mais si l'un ou l'autre s'avisait de manquer au 
commandement , alors notre guajiro partait 
comme le vent, dépassait le délinquant, l'atten- 
dait et le châtiait d'importance. 

Vers la moitié de la descente, nous remar- 
quâmes une belle plantation de manguiers et 
d'orangers qui se trouva sur notre chemin. « A 
celte place, nous dit noire homme, étail, il y a 
quatorze ans, une caléterie ; la terre étant de- 
venue stérile, on la transporta ailleurs. 

— Comment! lui dis-je, surprise, la terre de- 
venir stérile? 



B50 LA HAVANE. 

— Si nina, no la ve, que esta vieja y cansa- 
da {1)1 

— Mais il me semble qu'il y a remède à ce 
mal. 

— Aucun; la vie d'une caféterie dans ces 
hauteurs est seulement de dix h douze ans. 

— Mais on fait revivre la terre par le moyen 
d'un engrais... » 

Le guajiro se mit à rire, porta sa main à 
sa tête, ôta son chapeau, et, tirant une longue 
vessie pleine de cigares, en offrit a chacun de 
nos compagnons, fit du feu avec un caillou et 
de l'amadou qu'il avait dans sa poche, et se mit 
à fumer... Puis, avec un grand flegme : 

« Vieux remède, reprit-il Impossible! 

quand la terre dit non, les anges ne la feraient 
pas reproduire. » 

Son air dédaigneux et capable, en pronon- 
çant ces paroles , était le plus plaisant du 
monde. Il ne dit plus mot, croisa sa jambe 

(1) « Ne la voyez-vcus pas, comme elle est vieille et fatiguée ! » 



LETTRE XXXV. 351 

droite par dessus le cou de son cheval, la rap- 
procha de la gauche, et , lâchant les rênes, il 
continua à fumer en silence. 

Après avoir marché environ un quart d'heure 
sur un chemin fort étroit bordé de deux haies 
de citronniers, nous remontâmes insensible- 
ment jusqu'à la plate- forme d'une colline. De 
là on découvrait en face deux montagnes qui 
s'élèvent tout à coup comme découpées sur la 
vallée, et plus loin, au milieu d'une gorge 
étroite, se glissait le sentier que nous allions 
suivre dans la plaine; à droite apparaissaient les 
fabriques d'une sucrerie, et au milieu d'elles 
dominait la rotonde qui couvre les cylindres 
avec son globe blanc au sommet; derrière ces 
bâtiments on voyait s'étendre à perte de vue 
d'immenses plantations de cannes, arrosées par 
la rivière qui traverse la plaine, rivière sans 
nom, comme tant d'autres dans l'île, qui prend 
le nom du possesseur de la sucrerie, et qui en 
changerait pour se revêtir du nom d'un nou- 
veau propriétaire. A gauche, la même rivière 



352 LA HAVANE. 

devient un ruisseau dont on aperçoit à peine le 
cours. Mais tout à coup, en se rapprochant du 
pied de la colline sur laquelle nous étions, elle 
s'élargit de nouveau , se précipite sur le roc, 
lutte contre lui et le déchire dans ses fonde- 
ments; puis, furieuse, se précipitant de pierre 
en pierre, de rocher en rocher, arrache, en- 
traîne tous les obstacles, et se fraie un passage 
au cœur des montagnes, qui, droites, à pic, en 
face les unes des autres, semblent attendre son 
passage pour se rejoindre de nouveau. 

Ravis de ce spectacle, nous ne songions plus 
à descendre, lorsque notre guide, qui, déjà au 
bas de la côte, s'occupait à faire boire son che- 
val, nous cria : 

«Eh! ah ça, amis, est-ce que vous regardez 
les musaranas (1)? » 

Nous descendîmes dans la vallée, et comme 
nous suivions le cours de la rivière, nous la tra- 
versâmes plus de vingt fois à gué avant d'ar- 

(1) Les loiles d'araignées. 



LETTRE XXXV. 353 

river au pied de la montagne qui nous restait à 
gravir. 

Le sentier s^obscurcissait à mesure que nous 
montions, les arbres grandissaient et deve- 
naient énormes. L'air, humide et embaumé des 
arômes du bois, nous apportait les gouttes d'eau 
limpide qu'il ramassait en passant sur les 
sources jaillissantes des rochers , et avec elles 
les harmonies mêlées du chant des oiseaux, des 
cris de la jutia, qui sautait d'arbre en arbre, 
avec sa longue queue, et du sifflement du maja, 
qui, dans sa paresse voluptueuse, se repliait au 
soleil sur l'herbe glissante et parfumée. 

Une fois arrivés à la savane , nous ne tar- 
dâmes pas à franchir la première barrière du 
Potrero-del-Cuzco, où nous devions nous séparer 
de notre compagnon de voyage. Lorsque nous 
atteignîmes la talanquera, notre arriéra mit 
ses deux doigts dans la bouche, et pliant la 
langue en dedans, il poussa un sifflement aigu. 
Au même instant apparut un nègre petit, vieux, 
portant une chemise de laine rouge, un bonnet 

III. 23 



354 LA HAVANE. 

de même étoffe posé de côté, en forme de mon- 
tera, et des sandales de cuir aux pieds. 

Il s'approcha de la barrière avec un air af- 
fairé, et l'ouvrit avec fracas. Sa physionomie 
était gaie et rusée. 

« Chacuinga! dit le guajiro. 

— Si, sino, répondit le nègre. 

— Comment cela va-t-il? 

— Ah! mi amo! como probe viejo, pero fuete 
como guayacan (1). 

— Allons , chien , donne-moi un tison sur-le- 
champ ! 

— Vous le voyez, continua le guajiro en 
montrant le nègre, si rachitique, si chétif, eh 
bien! il est vieux comme le temps, plus fripon 
qu'il n'est vieux , plus voleur qu'il n'est fripon, 
et plus rusé qu'un gibaro (chien sauvage). » 

Dans ce moment, le guardiero revint avec un 
morceau de yaya allumé, qu'il présenta au gua- 
jiro. Celui-ci, sans descendre de cheval, appli- 

(1) « Ah ! mon maître ! comme pauvre vieux, mais fort comme 
guayacan » (arbre dont le bois est aussi dur que le fer). 



LETTRE XXXV. 355 

qua son cigare à la flamme, l'alluma, et, en 
jetant un autre cigare au guardiero pour le ré- 
compenser de sa peine, lui dit avec malice : 

« Taita (père), quelqu'un de tes carabejos 
est-il venu te voir cette nuit? ou toi, as-tu été 
chez eux? 

— JSinguno , mi amo , ninguno ! répliqua 
le nègre ; et , cherchant à prendre un air ingénu 
et vrai, il haussa les épaules, releva les sourcils, 
poussa les lèvres en avant, et ouvrit les yeux 
outre mesure. 

— Chacuinga, prends garde de mentir! » 
Mais le nègre jura, prolesta de son innocence, 

et alla si avant dans ses dénégations, que l'ar- 
riero, piqué au jeu, sauta à bas de sujaca et 
se dirigea vers le bohio. Chacuinga, devinant 
son intention, gagna la porte avant lui et tâcha 
de l'empêcher d'entrer. Le guajiro, irrité de la 
résistance, mortifié de se voir arrêté par le 
vieux nègre, prit au sérieux ce qui n'avait été 
jusqu'alors qu'une plaisanterie. Le voyant en 
colère, et pour éviter quelque voie de fait de sa 



356 LA HAVANE. 

part, je priai mon cousin Ramon de rester au- 
près de lui; je commençais à être effrayée de la 
scène, pendant que Juanita riait et tâchait de me 
rassurer en me disant : «Il n'en sera rien.» 

Le nègre, voyant arriver un renfort à son en- 
nemi, se mit à regarder attentivement mon 
cousin, comme pour discerner la portée de ses 
intentions ; mais lorsque mon cousin, sans trop 
savoir de quoi il était question, dit au guajiro : 
« Puisqu'il affirme que non , croyez-le, » le 
nègre jeta sur Ramon un regard où se dévoi- 
laient à la fois l'astuce, la reconnaissance et la 
vengeance. Pendant que le guajiro, sans avoir 
égard à ses paroles conciliantes, repoussait 
brusquement le nègre et pénétrait dans sa 
maison, Chacuinga, sans plus chercher à le re- 
tenir, entra derrière lui, s'appuya contre la 
porte, plaça son bras droit sur son estomac, et 
posant sa main gauche sur sa joue, parut exa- 
miner attentivement les mouvements de son 
persécuteur. 

J'étais descendue de cheval, et sans oser me 



LETTRE XXXV. 357 

mêler de la querelle, je m'étais approchée du 
lieu de la scène. La moitié du bohio se trou- 
vait sous terre : plus long que large, la lumière 
n'y pénétrait que par la porte, et encore était- 
elle si basse qu'on ne la passait que courbé ; ce 
qui, joint aux toiles d'araignées et à une croûte 
épaisse de suie attachées à la toiture , rendait 
l'intérieur plus sombre encore. Cette pâle clarté 
se confondait avec la flamme pétillante du feu 
ardent qui brûlait dans l'âtre, composé de trois 
pierres et placé en face de la porte, seule issue 
par où la fumée pouvait sortir. Le feu sacré des 
anciens n'était pas mieux conservé jadis que 
celui du foyer d'un nègre, même au milieu de 
la canicule. Il passe la nuit, et le jour quand il 
se peut, auprès de cette flamme constamment 
attisée, et parfois on le trouve brûlé en dor- 
mant. 

Pendant que don Francisco Punales (c'était 
le nom de Yarriero) faisait sa recherche , et 
que Chacuinga restait immobile à le regarder, 
nous examinions l'intérieur du bohio. A l'angle 



358 LA HAVANE. 

droit se trouvait le lit du nègre , composé de 
quatre morceaux de bois enfoncés dans la 
terre; au-dessus quatre planches de bois de 
palmier couvertes de yaguas sèches (feuilles 
du même arbre), et à une des extrémités, un 
rouleau de feuilles de bananier, destiné à lui 
servir d'oreiller ; deux calebasses, contenant 
de la zambumbia (boisson du jus de la canne 
fermentée), pendaient aux poutres de la toiture, 
et au-dessus du foyer on voyait en l'air une 
jutia attachée par la queue , dépouillée, sai- 
gnante, déjà un peu enfumée, et qui conservait 
encore dans la contraction de ses membres les 
signes apparents de son agonie. 

Nous en étions là de nos observations 
lorsque Puhales cria du fond du bohio : « Je 
vous l'avais dit, amis ! .... Je les connais bien, 
et voici les pièces du délit!.... Un chuso et 
un cotoco ! » — Et en disant ces mots il nous 
montrait un morceau de bois de yaya noirci 
par la fumée, long de six pieds, et garni au bout 
d' une lame de machete aiguë et à deux tran- 



LETTRE XXXV. 359 

chants , puis un sac de peau de jutia , deux 
objets portés seulement par les nègres marrons 
et par les voleurs. 

Je m'approchai pour examiner ces outils, et 
je demandai au guajiro ce qu'il concluait de 
cette trouvaille. 

«Ce que j'en conclus?.... Que là où le 
corbeau voltige, il y a corps mort ; que le chien 
en arrêt ne crie pas , que le jonc ne vient que 
dans l'eau Qu'en dis-tu, Chacuinga ?» 

Le nègre avait quitté sa place du moment où 
la découverte fut annoncée. Livré au plus grand 
désespoir, il s'était jeté par terre à côté du 
foyer, sur une bûche à moitié brûlée ; dans la 
violence de sa rage, il enfonçait sa tête entre 
ses genoux, comme pour s'empêcher lui-même 
de rien révéler. Mais le guajiro , trop sauvage 
pour comprendre les nuances des sentiments 
humains, continuant à plaisanter, s'approcha 
du nègre, et lui présentant le bâton et le sac : 
« Allons, Chacuinga , avoue que cette nuit tu 
as eu des visites. » Et comme le nègre ne 



360 LA HAVANE. 

bougeait pas , il ajouta: «Ecoute, tu ne sais 
pas?.... eh bien! je suis.... sorcier!» Aces 
mots, le nègre leva la tête, ouvrit les yeux, 
dont le blanc sanguinolent jetait des flammes 
comme le foyer qui éclairait son visage, et 
fixa sur le guajiro un regard où se peignaient 
à la fois le ressentiment et la frayeur, pendant 
que celui-ci nous faisait des signes d'intelli- 
gence en riant à la dérobée. 

Le nègre ayant repris sa première position, 
le guajiro se baissa et lui dit à l'oreille , mais 
d'une voix assez haute pour que nous puissions 
l'entendre : «Celte nuit, le fils de Pascual 
V invisible et sa troupe ont été ici.... Ces deux 
objets leur appartiennent. » Alors le malheu- 
reux nègre, tombant à genoux aux pieds de 
Yarriero , s'écria d'une voix lamentable : 
« Guardiero mori!... Yo se probe negro (1) ! » 
puis se jeta de nouveau à terre sur le ventre, 
comme anéanti. 

(1) « Le gardien est mort !... Je ne suis qu'un pauvre nègre ! » 



LETTRE XXXV. 361 

Le désespoir du nègre était à son comble en 
s'apercevant que l'astuce lui avait arraché son 
secret, et redoutant à la fois la vengeance de la 
justice et celle de ses associés, il se frappait 
la tête jusqu'à en faire jaillir le sang. En vain 
Panales , déjà aux regrets du mal qu'il avait 
fait, lui promettait le secret, tous nos efforts 
pour le consoler étaient vains ; l'infortuné ré- 
pétait sans cesse : « Yo mûri! Yo mûri! 

Probe guardiero! Yo mûri!» A la fin Yar- 
riero, homme violent et pointilleux sur l'hon- 
neur, voyant l'incrédulité tenace du nègre en 
' sa parole, et nos efforts pour le consoler , 
mécontent, blessé, dans un accès de colère, prit 
le chuzo et le cotoco, et les jeta avec violence 
sur la tête du nègre, qui, toujours étendu à 
terre, répétait : « Yo mûri, » et il allait proba- 
blement lui donner un coup de pied, lorsque 
nous intervînmes vivement, et l'entraînant hors 
du bohio , mon cousin Pepe le fit monter à 
cheval. 

A peine le nègre le sentit-il hors de la porte, 



362 LA HAVANE. 

qu'il se releva, et prenant à part mon cousin 
Ramon, qui était resté le dernier, il lui dit à 
voix basse et avec un air d'importance : 

a Nino su mécè no camina d la Loma- 

Branca su mécè no va... no (1)!» 

Ramon! Ramon! répéta aussitôt l'écho; et 
n'ayant pas le temps d'écouter davantage, mon 
cousin sauta sur son cheval et vint nous rejoin- 
dre sur la route. 

A peine avions-nous fait quelques pas , que 
notre guide s'arrêta et nous dit d'un air froid : 

« Je vous avais promis de vous accompagner 
jusqu'ici, j'ai tenu parole : voilà votre route, 
voici la mienne.» 

En prononçant ces mots, il paraissait encore 
fort mécontent de ce qui venait de se passer et 
de la protection que nous avions accordée au 
nègre contre lui. Nous le remerciâmes de si bon 
cœur, avec ces quelques mots que les femmes 



(1) « Nino, que votre grâce n'aille pas à la Montée-Blanche... Votre 
grâce, non... n'allez pas... non! » 



LETTRE XXXV. 363 

tiennent toujours en réserve pour calmer les 
blessures, qu'il revint à nous, et, nous disant 
adieu avec effusion, il siffla à son arria, piqua 
son haridelle et s'éloigna... Mais il n'était pas 
à vingt pas qu'il s'arrêta et cria : 

«Eh! camara! Voyez-vous... et allongeant le 
bras, l'index en avant, là se trouve el Grana- 
dillar, et plus loin la fin de la chaîne que vous 
allez passer... Une fois de l'autre côté, vous êtes 
arrivés ! . . . Adieu donc. » 

Mon cousin , qui jusqu'alors avait complète- 
ment oublié les recommandations du guardiero, 
nous en parlait pour la première fois. Je ne 
sais que! mouvement secret de crainte s'empara 
de moi, quoique la route indiquée par Cha- 
cuinga ne fût pas celle que nous devions 
suivre... 

«Préviens-le, Ramon, lui dis-je... qui sait? 
peut-être y a t-il du danger sur la route qu'il va 
prendre î 

— Hé! paisano!... écoutez! » lui cria aussitôt 
mon cousin. 



364 LA HAVANE. 

Le guajiro revint sur ses pas. 
«Dites-moi, de quel côté se trouve la Loma- 
Blanca ? 

— Quelle Loma-Blanca du diable? répondit 
notre homme. 

— C'est qu'on nous a bien recommandé de 
l'éviter, et... 

— Ah! j'y suis : la Pena-Blanca, vous voulez 
dire? 

— Eh bien, soit! 

— Soyez tranquille, vous passez à une lieue 
de là. 

— Et vous? 

— Moi, au pied même de la montagne. 

— Don Francisco, n'y allez pas, je vous en 
supplie, lui dis-je. 

— Nina, je ne crains rien... Mais qui vous a 
dit de fuir la Pena-Blanca? 

— Vous n'en direz rien? 

— Foi de Punales! dit notre guide, reprenant 
son air sérieux. 



LETTRE XXXV. 365 

— Eh bien!... c'est le vieux Chacuinga... le 
guardiero, vous savez?» 

Don Francisco fit un éclat de rire prolongé à 
en perdre l'équilibre; puis, s' étendant sur le 
cou de sa jaca, il lui lâcha les rênes et partit 
comme un éclair... 11 avait disparu, que l'écho 
des montagnes nous renvoyait encore le bruit 
des pas de son cheval et le tintement des clo- 
chettes de l'arria... Mais bientôt le bruit s'affai- 
blit par degrés et finit par se perdre tout à fait. 

Nous atteignîmes, au bout d'une demi-heure, 
le bas de la dernière montagne; La scène du 
bohio avait relardé notre marche et répandu 
une grande tristesse dans mon âme, tristesse 
augmentée encore par la fatigue et la chute du 
jour. 

Le soleil baissait déjà lorsque nous entrâmes 
dans le sentier de la montagne. Quelque chose 
de mélancolique et de solennel régnait dans la 
nature. Les rochers commençaient à répandre 
leurs ombres colossales au milieu des ravins 
creusés encore par l'obscurité, et prenant les 



366 LA HAVANE. 

formes fantastiques de la nuit, nous semblaient 
tantôt des géants difformes et menaçants , tantôt 
des animaux étranges ou monstrueux. Les ar- 
bress'éievaient superbes et sombres, et le sentier 
se rétrécissant par degrés et devenant de plus 
en plus obscur, nous avions déjà de la peine 
à nous diriger. Quoique le soleil fût encore à 
l'horizon, les parasites qui s'entrelaçaient dans 
les branchages d'un arbre à l'autre, formant 
un tissu épais sur nos têtes, assombrissaient et 
embarrassaient notre marche. Nous ne voyions 
plus le ciel, couvert par ce dôme impénétrable 
de verdure, et nous n'avions pour nous guider 
que les rares clartés qui pénétraient entre les 
clairières des arbres et les innombrables cocid- 
los (1) qui, se croyant déjà à la nuit, brillaient 
comme des étincelles au-dessus des arbres. 

Partout le repos et la magnificence autour de 
nous! et le silence n'était interrompu que par 
le cri sauvage de l&jutià, qui, astucieuse et pru- 

(1) Insectes lumineux. 



LETTRE XXXV. 367 

dente , déroulant sa longue queue et sautant 
d'arbre en arbre, venait de sortir de sa retraite 
pour faire son repas à la fraîcheur du soir et à 
la faveur de la nuit. 

En présence de cette nature grande et sévère, 
éclairée à peine par les dernières lueurs du 
jour, j'éprouvai cette mélancolie profonde et 
douce à la fois qui nous détache de ce inonde 
et nous rapproche de Dieu , ce sentiment saisis- 
sant et indicible qui tient de l'admiration, de la 
crainte et d'un retour sur sa propre misère, en 
face de la puissance et de la majesté du Créa- 
teur dans ses œuvres. Il me semblait qu'empri- 
sonnée dans des liens invisibles , mon âme 
éprouvait un désir ardent, irrésistible, de les 
rompre et de déployer ses ailes pour remonter 
à des régions encore plus belles. Je sentais un 
profond dégoût en songeant à tout ce qu'en- 
ferme d'amères douleurs ce monde d'expiation, 
et tout en descendant la dernière montagne, je 
croyais entendre déjà la bruyante agitation 
humaine comme le son lointain d'une chaîne 



368 LA HAVANE. 

de galériens m' appelant à reprendre ma place. 

11 élait déjà nuit lorsque nous arrivâmes à 
S an- Diego. 

Le lendemain , j'appris avec douleur qu'on 
avait trouvé le cheval et l'arria de don Fran- 
cisco errants seuls dans la montagne... De lui, 
on n'en entendit plus parler. 

A droite et à gauche de la chaîne de mon- 
tagnes qui traverse l'île de Cuba dans sa lon- 
gitude, se trouvent des vallées et des plaines 
plus ou moins étendues, selon les diverses lati- 
tudes de l'île; les unes coupées par des collines, 
les autres par des rivières, mais toutes cou- 
vertes de la plus belle végétation, descendent 
jusqu'au bord de la mer, qui vient baigner avec 
amour ces bords enchanteurs brûlants des ar- 
deurs du soleil. C'est dans un de ces vallons que 
se trouve le bourg de San-Dieyo-los-Bahos, 
adossé à la Sierra-Madre (chaîne mère), borné 
au sud par la rivière qui porte son nom, au 
nord par des collines traversées par un ruis- 
seau, et au loin par la mer. De l'autre côté de la 



LETTRE XXXV. 369 

rivière s'élèvent les montagnes du Libéral, de 
la Pena-Blanca et du Brujo. Une seule rue 
longe le bourg de l'est à l'ouest, au pied de la 
montagne, suivant le cours de la rivière du côté 
opposé. Les habitations, éparses sur le pen- 
chant de la côte, offrent un coup d'œil aussi 
pittoresque que neuf, par leur simplicité naïve. 
Les maisonnettes sont en briques et couvertes 
de feuilles de yaya ou de feuilles de palmier; 
elles n'ont point d'étage supérieur ; toute l'habi- 
tation consiste dans un rez-de-chaussée, avec un 
auvent en toile pour la garantir du soleil, couvert 
de fleurs parasites et assujetti à des arbres qui les 
couronnent de leurs branches ; on arrose le de- 
vant de la maison, et c'est sous ce toit léger et 
protecteur que , vers la chute du jour, les fa- 
milles se réunissent pour se livrer à des cause- 
ries candides et joyeuses au souffle de la brise. 
Pendant les heures de la journée le vallon est 
brillant comme un diamant. Les pointes des ro- 
chers qui le resserrent, frappées par les rayons 
du soleil, inondent de leur réverbération la 

III. 24 



370 LA HAVANE. 

rivière et le ruisseau qui coulent au fond, et 
la lumière jaillit et s'étend diaphane, éblouis- 
sante, sur les tentes blanches, sur les toits om- 
bragés du bourg et sur les lianes fleuries qui 
couvrent les coteaux. Alors tout est silence; les 
oiseaux cessent leurs chants, et, se balançant 
sur les branches flexibles de laparra cimarrona, 
cherchent en les frappant du bec à faire jaillir 
un peu d'eau de ces fontaines aériennes (1) , pen- 
dant que les jeunes guajiras, comme frappées 
par la baguette magique d'une fée, laissent 
échapper de leurs doigts la tresse de paille 
qu'elles tissent, et se livrent à un doux sommeil. 
Mais lorsque la nuit arrive, les montagnes, 
couvertes de forêts impénétrables, grandissent, 
et, comme de noirs fantômes, semblent étreindre 
le vallon de leurs ombres menaçantes. Alors l'air 
se remplit d'harmonies étranges; la plainte mé- 
lancolique de )siciguapa et du ceja, le sifflement 
sinistre du jabo et la cloche nasale du colossal 

(1) Vigne sauvage. Son bois contient de l'eau excitante et qui jaillit 
la moindre incision dans l'écorce. 



LETTRE XXXV. 371 

crapaud habitant de la canada , font résonner 
tour à tour les échos du vallon; puis, par dessus 
la cime des monts, le ciel, tel qu'une ceinture 
étoilée, répand quelques lueurs incertaines sur 
l'obscurité profonde qui couvre les tentes et les 
maisons du bourg. 

C'est à ce moment que les pauvres familles 
rentrent dans leurs demeures. On les voit réu- 
nies autour du foyer commun, faisant cuire une 
jutia ou un agiaco; et pendant que les femmes 
s'occupent de ce soin domestique, le père et le 
fils, pêcheurs ou laboureurs, sèchent leurs vê- 
tements , trempés par la pluie ou par l'eau de 
mer, à la flamme pétillante de l'âtre... Puis là, 
dans la chambre voisine, sans lumière, la jeune 
fille, écartée du groupe de famille, sous prétexte 
d'examiner la beauté du ciel étoile et le pic des 
monts éclairés par les premiers rayons de la 
lune, cherche, à travers les fentes des yaguas, à 
apercevoir un point lumineux au loin, signe 
d'amour ou d'espérance; ou bien, l'oreille atten- 
tive, elle essaie de saisir dans les harmonies de 



372 LA HAVANE. 

l'air quelques sons perdus de la voix de son 
amant, qui, à la porte de sa maison, chante las 
décimas (couplets) qu'il composa pour elle. 

C'est alors que les mystères de la nuit pren- 
nent la place de cette vie à jour chez nos 
gens de campagne, et que les affections intimes 
de la famille, comme les épanchements de l'a- 
mour, s'enveloppent des ombres de la nuit. Mais 
si le hasard leur envoie un hôte, si un voyageur 
vient frapper à leur porte, elle lui est aussi- 
tôt ouverte ; on le reçoit sans réserve à toute 
heure, car cette hospitalité est sainte comme 
celle des temps primitifs; et gardez-vous bien 
d'en offrir un prix, ce serait faire une injure à 
celui qui vous l'accorde. 

A la fin du siècle dernier, les côtes de Cuba 
furent, pendant bien des années, en proie aux 
attaques des flibustiers, qui faisaient de conti- 
nuelles descentes dans l'île, incendiaient les vil- 
lages et enlevaient les bestiaux. Les hateros, ou 
éleveurs de bétail, seuls habitants de ces con- 
trées, avaient établi des points d'observation sur 



LETTRE XXXV. 373 

le haut des rochers, et aussitôt qu'ils aperce- 
vaient une voile à l'horizon, ils descendaient 
dans la plaine, ramassaient leurs troupeaux, 
et se réfugiaient ensuite dans les gorges des 
montagnes ou dans des cavernes. 

C'est ainsi que le vallon où se trouve aujour- 
d'hui San-Diego commença à être peuplé de 
quelques cabanes, éparses sur le versant de la 
côte. Mais, vers le commencement de ce siècle, 
un homme, propriétaire d'une grande ferme 
nommée el Granadillar, et dont les terres 
avoisin aient San-Diego, vint s'y établir. La 
grande et unique rue du bourg est en même 
temps le chemin qui conduit à la Havane. Vou- 
lant profiter de cet avantage pour y envoyer 
ses denrées, il vint fixer sa demeure à l'extré- 
mité de San-Diego, sur la route, au bord de la 
rivière. Sa maison , bâtie en bois de cèdre, et 
dont il ne reste que des ruines, fut appelée la 
Grande et devint l'origine du bourg, composé 
jadis de toute la postérité du patriarche. Le chef 
de la famille , aidé de ses enfants , devint pro- 



374 LA HAVANE. 

priétaire des terres environnantes , et forma 
le bourg en les y établissant avec leurs familles, 
à l'ombre du toit paternel. 

C'est dans ce site agreste et sauvage, loin des 
hommes rassemblés, de leurs passions et de 
leurs vices , que cette nouvelle tribu présenta, 
dans toute sa simplicité primitive, le bonheur 
dans la vie de famille , riche des dons de la na- 
ture et d'affections honnêtes : Dieu la bénit, et 
le travail la fit prospérer. A sa mort , l'aïeul , 
fondateur de la petite colonie , laissa une for- 
tune considérable, une famille nombreuse. Pen 
dant quelque temps , tous ses membres conti- 
nuèrent à vivre en communauté, comme du 
vivant de leur père; mais lorsqu'ils commencè- 
rent à se marier, à s'allier hors de la famille, 
ils sentirent la nécessité et l'amertume d'une 
séparation, devenue indispensable. La tribu 
commença dès lors à se répandre sur les mon- 
tagnes et les collines environnantes, formant 
de nouvelles familles. Inspirés par je ne sais 
quelle crainte instinctive, au lieu d'aller à la 



LETTRE XXXV. 375 

recherche des plaines riches et accessibles, ils 
s'enfoncèrent davantage dans le cœur des mon- 
tagnes et dans des solitudes impénétrables : 
quelques-uns se groupèrent autour du foyer 
paternel, la casa de cedro, et tous continuèrent 
à vivre dans la simplicité primitive, et livrés à 
leurs occupations rustiques. 

Du moment où les membres de la famille se 
disséminèrent, force fut d'aviser au partage de 
la fortune, auquel jusqu'alors personne n'avait 
songé. Mais ils étaient fort embarrassés, n'ayant 
aucune connaissance des affaires. Ces hommes 
rudes et sauvages , mais intègres et vertueux , 
pensèrent que les hommes de loi, dont ils avaient 
entendu parler, les aideraient de leurs conseils 
à trouver la balance de la justice : quelques-uns 
des chefs quittèrent le bonheur dont ils jouis- 
saient et allèrent à la ville; mais il paraît que 
Dieu les en punit, car ils y laissèrent, avec leur 
fortune, leur foi en la probité humaine. Pour 
les réduire là, voici comment messieurs de la 
loi s'y prirent, grâce au labyrinthe inextricable 



376 LA HAVANE. 

de notre système judiciaire. Au lieu de donner 
des conseils , ils s'emparèrent de l'affaire , et , 
sous prétexte de faire les partages dans les for- 
mes voulues par les lois, ils en retardèrent la 
conclusion de mois en mois, d'année en année, 
ce qui multipliait les écritures et grossissait les 
honoraires. Les membres de la famille, en at- 
tendant, prirent dans les biens de la succession, 
qui une part, qui l'autre, sans titre ni acte qui 
les y autorisât, mais le temps passait, et néces- 
sité n'a pas de loi. Cependant il fallait pourvoir 
aux frais multipliés et sans fin de la testamen- 
taria : pour les payer, on vendait des terres. 
D'un autre côté , le partage inégal et arbitraire 
que les familles s'étaient fait entre elles of- 
frit aussi aux gens de loi des contestations 
sans fin. Les chefs de la famille demandaient 
à grands cris : « Le partage ! le partage ! Nous 
approuvons d'avance ce qu'on fera, mais, de 
grâce! finissez. » Tout était vain; les écritu- 
res allaient leur train, et la vente des pro- 
priétés pour les payer, aussi. A la fin la dette 



LETTRE XXXV. 377 

judiciaire augmenta de telle sorte, qu'à force 
de vendre pour la satisfaire, on vendit tout l'hé- 
ritage , et comme les terres dans l'île furent 
dans l'origine très-mal mesurées , en vendant 
on empiéta sans le savoir sur le voisin : des op- 
positions s'ensuivirent; des ventes furent an- 
nulées, d'autres soulevèrent des procès : cha- 
que créancier enlevait un nouveau lambeau 
aux derniers restes de la fortune des héritiers ; 
les papiers concernant les litiges étaient portés 
par des charrettes chez l'avocat défenseur, et 
au bout de trente ans, la famille du patriarche 
s'éteignit dans la pauvreté et dans la douleur. 
Le petit nombre de ses membres qui existent 
encore sont âgés , dispersés et en proie à la 
misère, pendant que d'autres tribus, d'au- 
tres familles , d'autres hommes , sont venus 
habiter leurs maisons , peupler les terres 
qu'ils ont défrichées , et faire tomber sous 
leurs cognées ces arbres séculaires au som- 
met des montagnes, à l'ombre desquels leurs 
voix, unies au chant des oiseaux, célébrèrent 



378 LA HAVANE. 

si souvent à son aube la lumière du jour. 

Il reste encore quatre des enfants du patriar- 
che. L'aîné n'a jamais voulu quitter les environs 
de la maison paternelle en ruines : il a établi 
une petite métairie en face, et là, attaché au 
foyer qui vit jadis la tribu réunie, il aime à s'y 
réchauffer encore : sentinelle fidèle, il veille à 
la conservation de ces tristes restes, qui résu- 
ment seuls, pour lui, toutes les affections, toutes 
les joies de la famille. Autour de la vieille mai- 
son il ne reste plus un cèdre ou un cëiba, un 
acana, aucun des arbres qui l'ombragèrent un 
jour; mais, devant le bâtiment en ruines, on 
voit encore la croix de Quiebra-Hacha, plantée 
par le vieillard en signe de légitime propriété. 

Le fils aîné, appelé don Tiburcio, fut destiné 
par son père à être montererode hato (1), vie 
dure et agitée. 

(1) Conducteur et surveillant des hatos, prairies destinées à l'élève 
des bestiaux, particulièrement des porcs, qu'on vend très-cher, leur 
viande étant la nourriture générale dans l'île. Les personnes qui se 
destinent à l'élève de ce genre de bétail s'enrichissent très-rapidement. 



LETTRE XXXV. 379 

Dans les hatos, situés au milieu des savanes, 
sur les plaines, les surveillants font leurs tour- 
nées sur des chevaux élevés pour ce travail, 
ramassés, tenant longtemps à la fatigue, et fort 
légers. Mais sur les montagnes le hatero est sou- 
mis à un exercice pénible et accablant ; non- 
seulement il est obligé de marcher toute la jour- 
née, par la plus ardente chaleur, mais à peine 
s'il peut conserver ses vêtements et se garantir 
lui-même des épines des parasites, des pierres 
aiguës, des tranchants des rochers et des innom- 
brables branches grimpantes qui s'enlacent 
dans tous les sens, et dont on ne peut se tirer 
qu'à l'aide d'une grande habitude. 

Don Tiburcio passait sa vie au milieu de ses 
chiens et de ses troupeaux. Il se mettait en 
route avant le jour, marchant au milieu des fo- 
rêts, sans chapeau, la tête couverte d'un mou- 
choir à carreaux, portant une chemise et un 
pantalon de toile garni de deux énormes poches 
où il plaçait des bananes cuites et de la viande 
rôtie , des sandales en peau de porc aux pieds, 



380 LA HAVANE. 

le machete à côté, un sac rempli de graine de 
maïs sur le dos, et trois ou quatre chiens, un 
en laisse et les autres en liberté. Souvent il s'en- 
fonçait dans la partie la plus épaisse du bois, à 
la recherche d'un troupeau échappé à sa sur- 
veillance : si, égaré au fond de ces solitudes 
inextricables, il voyait arriver la nuit, il la pas- 
sait sous un arbre ou sur ses branches entre- 
lacées, ou bien dans une caverne ou dans le 
creux du tronc d'un yagueg. D'au 1res fois, à la 
chute du jour, fatigué et sans force pour re- 
tourner au logis, il formait avec le tissu de la 
yagua ou du majagua un hamac improvisé, et 
l'attachant aux parois intérieures de la cahute 
préparée pour ses troupeaux, au milieu de la 
forêt, il s'y établissait et dormait profondément, 
pendant que ses porcs grognaient, que les oi- 
seaux de nuit criaient, et que les majas sifflaient 
à ses oreilles. D'après le récit d'une vie aussi 
sauvage, aussi dure, on doit s'attendre à trou- 
ver dans don Tiburcio un caractère et des ha- 
bitudes insociables, peut-être féroces : vous 



LETTRE XXXV. - • 381 

allez voir, monseigneur, ce qu'était don ïi- 
burcio. 

Tous les renseignements que j'avais recueillis 
sur cette famille infortunée avaient éveillé en 
moi un vif désir d'en connaître le dernier reje- 
ton. A peine fus-je arrivée à San-Diego, que je 
demandai à mon cousin de m'emuiener chez 
lui. « Je ne le connais pas, me dit-il, mais un 
de mes amis, qui se trouve actuellement ici, l'a 
beaucoup vu, lorsque, étant enfant, il habita San- 
Diego; il se fera un plaisir, je n'en doute pas, 
de nous y accompagner : il s'appelle Cirilo Vil- 
laverde. 

— Cirilo Villaverde! m'écriai-je, celui qui 
fait de si jolis vers, et des ouvrages si excel- 
lents ! sur les mœurs de ce pays, Il est au nom- 
bre des hommes qui font honneur à notre pays, 
et je serai enchantée de le connaître avant de 
retourner en Europe. » 

Le lendemain matin, Villaverde, jeune homme 
aussi aimable que spirituel, vint nous voir, et le 
soir, vers l'heure où le soleil commençait à dé- 



382 LA HAVANE. 

cliner, nous quittâmes la maison hospitalière 
qui nous avait reçus, et nous nous acheminâmes 
vers la demeure de don Tiburcio. Elle était 
située de l'autre côté de la rivière, en face des 
ruines de la casa grande. Dès le malin, on avait 
jeté un palmier sur l'eau pour nous en faciliter 
le passage : Juanita, habituée à ces ponts mo- 
biles, le traversa avec la légèreté d'une jutia; 
mais moi, après avoir tremblé comme l'oiseau 
sur la branche agitée par le vent, je finis par 
perdre l'équilibre, et j'en fus quitte pour une 
plongeade jusqu'aux genoux et un soulier qui 
resta au fond de la rivière : on envoya en requé- 
rir un autre à la maison, pendant que Juanita et 
moi, riant comme des folles de ma mésaven- 
ture, nous tâchions de faire sécher mes vête- 
ments sur la prairie aux rayons obliques d'un 
soleil toujours ardent. 

Le mal fut bientôt réparé, et nous continuâ- 
mes notre promenade. Après avoir monté à peu 
près vingt minutes, nous nous trouvâmes sur 
un plateau à mi-côte dominant la rivière et 



LETTRE XXXV. 383 

une partie du vallon : c'est là qu'apparaissait la 
maisonnette de don Tiburcio. Nous fûmes reçus 
par cinq chiens qui nous accompagnèrent en 
aboyant jusqu'à la porte. Nous la trouvâmes ou- 
verte; plusieurs chaises de cuir étaient alignées 
sous l'auvent de la maison, le hamac du vieil- 
lard, suspendu au milieu du salon, se balançait 
aux quatre vents; son couteau de chasse relui- 
sait attaché au mur, à côté de cornes de daims, 
de défenses et d'un crâne colossal de porc sau- 
vage. Pendant que nous faisions l'examen de la 
maison, nous vîmes apparaître le vieillard, sou- 
tenu sur le bras d'une jeune négresse. 

Il était aveugle , et paraissait avoir environ 
soixante-dix ans. Son visage, bruni parle soleil, 
avait un air calme et gai ; sa taille était 
moyenne et maigre, ses membres robustes, et 
l'agilité de ses mouvements annonçait encore 
toute la vigueur de l'âge. 

Il nous salua d'un air doux et affable. 

«... Vous venez voir dans son bohio le pau- 
vre aveugle , nous dit-il"; soyez les bienvenus : 



384 LA HAVANE. 

je vous en remercie , et voudrais avoir mes 
yeux pour vous en faire mieux les honneurs; 
mais... patience ! La volonté de Dieu soit faite ! » 

Et après nous avoir priés de nous asseoir, il 
ajouta : « Puis-je savoir le nom de mes hôtes? » 

Villaverde prononça dans ce moment quel- 
ques mots ; aussitôt le vieillard se leva avec pré- 
cipitation de son siège, en le priant de se rap- 
procher de lui... Il lui prit les mains, et les lui 
serrant avec force, il fixait sur lui ses yeux 
blancs et sans lumière , cherchant à travers 
l'ombre impénétrable qui les couvrait à re- 
connaître ses traits... 

« Non!... non!... ne te nomme point!... 
lui répétait-il en même temps : je sais qui lu 
es. . . Je reconnais ta voix, et je veux trouver tout 
seul ton nom dans ma mémoire affaiblie... Ah ! 
ma mémoire! . . . ma mémoire ! . . . » Et il se frappait 
le front. . . puis, baissant la tête, il resta un instant 
livré à une pénible méditation... Tout à coup... 

« Viens, j'y suis! s'écria-t-il avec une joie 
emportée. 



LETTRE XXXV. 385 

« Toi que j'ai tenu si souvent dans mes bras, 
et que j'ai vu jouer si souvent avec mon pauvre 
fils!... mort!... comme tous les autres... » 
Et essuyant une larme : 
« Viens , mon enfant , embrasse le pauvre 
vieillard!... » 

Alors il raconta plusieurs traits de la vie de ce 
fils qu'il avait perdu; et de cette mémoire, im- 
plorée en vain un moment auparavant, jailli- 
rent, comme d'une source intarissable, mille 
détails touchants, racontés avec une simplicité 
adorable , sur sa vie de famille et sur ses mal- 
heurs ; ensuite il nous proposa de faire une 
promenade dans sa petite propriété. 

Le bon vieillard, toujours appuyé sur le bras 
de sa négresse, marchait en avant avec agilité 
et d'un air délibéré, comme s'il eût joui de l'u- 
sage de la vue. Il s'arrêtait de lui-même lors- 
qu'il arrivait à un site remarquable, et nous 
expliquait le paysage , signalant tel ou tel point 
avec les observations les plus exactes et les plus 
minutieuses. Il nous conduisit ainsi jusqu'au 

III '25 



386 LA HAVANE, 

bas de la montagne , où nous le quittâmes, lui 
promettant de revenir lui dire adieu la veille de 
notre départ. 

Le jour suivant, avant le lever du soleil, j'é- 
tais en route avec mes compagnons de voyage, 
pour voir les campagnes environnantes. Nous 
visitâmes plusieurs propriétés, trouvant par- 
tout la vie patriarcale et l'hospitalité naïve , 
partout la prospérité agricole et la richesse , 
mais partout aussi la lutte acharnée du bien- 
être avec des procès iniques ; des fortunes 
ébranlées par les lenteurs d'un système judi- 
ciaire vicieux, par la corruption des gens de 
loi ; l'opulence malaisée, par l'imprévoyance et 
l'excès des charges; partout la nature versant 
sur l'homme, par torrents, ses dons magnifi- 
ques, et l'homme altéré, alangui et sans force 
pour en profiler, faute d'institutions équitables, 
e'. de protection forte et paternelle. Dans des 
champs bien cultivés, nous trouvâmes aussi de 
pauvres familles nichées dans des bohios cou- 
verts de yaya ou de guano, entourées de chiens 



LETTRE XXXV. 387 

amis de la famille et prolecteurs du toit domes- 
tique. Souvent nous apercevions quelques jeu- 
nes gnajiras au teint bruni par le soleil , aux 
yeux beaux comme rétoile du matin, au visage 
candide, qui, couronnées de fleurs, vaguaient 
distraites et sans but, au milieu des savanes, 
ou bien , appuyées contre une haie de ci- 
tronniers, les yeux pleins de langueur, fixaient 
un regard préoccupé sur un point de l'horizon ; 
puis encore quelque autre, assise à l'ombre 
d'un maboa ou d'un varea, qui, tressant un cha- 
peau de paille, jetait sa voix au vent en chantant 
les vers que son fiancé avait composés pour 
elle. 

La veille du départ, nous allâmes dire adieu à 
don Tiburcio. Nous le trouvâmes assis en de- 
hors de la maison, le dos appuyé sur un des mon- 
tants de sa porte. 

Le soleil couchant dorait l'horizon de mille 
feux derrière les ruines de la maison de cèdre. 
Ses restes , à moitié écroulés et noircis par le 
temps , se reflétant dans les eaux mobiles de 



388 LA HAVANE. 

la rivière, illuminée par les derniers rayons 
du soleil, s'agitaient et tremblaient comme une 
ombre au milieu d'un incendie... C'était beau, 
c'était grand, et d'une éclatante magnificence. 
Le pauvre aveugle ne voyait rien. La tête bais- 
sée, le menlon appuyé sur la poitrine, il était 
triste, pensif et entouré de tous ses chiens cou- 
chés autour de lui. Pour cette fois , aucun ne 
bougea à notre approche : engourdis , noncha- 
lants, ils semblaient partager la préoccupation 
du maître. Au bruit de nos pas, le vieillard leva 
la tète, et nous ayant reconnus, son visage s'a- 
nima d'une douce gaieté; mais ce ne fut qu'un 
éclair: bientôt, comme une flamme fugitive, elle 
s'éteignit pour faire place à l'expression de la 
mélancolie. 

11 nous offrit des sièges à côté de lui , et pen- 
dant quelques instants nous essayâmes de le 
distraire, mais en vain : le pauvre vieillard était 
triste, bien triste... Villaverde se hasarda à lui 
en demander la cause. 

« Que veux-tu, mon enfant !. . . Galano, le gar- 



LETTRE XXXV. à89 

dien fidèle de ma maison, le compagnon de mes 
peines et de mes pèlerinages, est malade et af- 
fligé... je dois aussi l'être! 

— Mais qu'a-t-il, Galano? 

— Qu'a-t-il? hélas! il a perdu la vue comme 
moi... comme son maître!... vois-tu? » 

Il prit la tête de Galano, qui reposait sur 
son genou , et cherchant de ses doigts la place 
de ses yeux, il ajouta : 

« Tiens, vois, examine, et tu jugeras si mes 
craintes sont fondées. » 

Effectivement, le chien ne pouvait ouvrir 
qu'un œil; l'autre était enflé et injecté de sang. 
La veille au soir , il s'était blessé au bois en 
courant à la recherche d'un troupeau. Nous es- 
sayâmes encore de rassurer le pauvre vieillard, 
mais il gardait le silence; et continuant à tenir 
la tête du chien entre ses deux genoux, il y pas- 
sait la main avec douceur, fixant ses yeux sans 
lumière sur lui, et répétant : « Pauvre Galano !. . . 
tu vivras désormais dans les ténèbres ! . . . comme 



390 LA HAVANE. 

ton pauvre maître!... » et des larmes coulaient 
sur ses joues. 

Nous le quittâmes , et je rentrai le cœur op- 
pressé... Comment ne pas être touché de tant 
de malheur et de résignation?... 

Le lendemain , nous reprîmes la route de la 
Havane. 




LETTRE XXXVI 



SOMMAIRE 



L'homme sans tache. — Visite de Gaëtano. — L'orpheline alle- 
mande. — Souvenir du cœur, reconnaissance. — Le marquis 
de Las Delicias. — Promenade à la quinla. — Cascade 
bouffonne. — Refresco. — Danse des nègres. — Le jour des 
Rois. — Liberté pendant vingt-quatre heures. — Promenade 
nocturne. — Procession infernale. — Los depositados. — 
Établissement de bienfaisance. — Jeunes filles blanches et 
négresses sur les mêmes bancs à l'école. — Maison des alié- 
nés. — Grilles de fer. — Femmes folles. — État déplorable 
de la maison. — Promesse de concert en faveur de l'établisse- 
ment. — Embarras. — La mort du ténor. — Concert. — Un 
homme fou. — La nuit avant le départ. — Pressentiment. — 
Tristesse indicible. — Ma tante. — Départ dans la chaloupe. 

— Aspect de la ville. — Beauté du ciel. — Les malfaiteurs. 

— Les agonisantes. — Séparation. — Départ. — Aspect char- 
mant du Guadeloupe. — Adieu au rivage, à la terre natale ! 



LETTRE XXXVI 



A MADAME C.ENTIEN DE D1SSAY. 



Cuba, 19 juillet. 

N'as-tu jamais songé, mon enfant, dans nn 
de tes doux rêves, en longeant les sentiers des 
marais, lorsque l'herbe humide de la rosée du 
matin brille aux premiers rayons du soleil ; 
n'as-tu pas été transportée dans une de ces ex- 
tases, fruit de la solitude, jusqu'au paradis ter- 



394 LA HAVANE. 

restre?.... Et là, un regret n'a-t-il pas attristé 
ta pensée, à l'image de l'homme, jadis pur et 
sans tache, beau de son innocence et de la di- 
gnité de son origine? — Eh bien ! mon enfant, 
j'ai vu cet homme sur notre terre de misères, 
mais je l'ai vu plié sous l'âge , la tête couverte 
de cheveux blancs arrivés péniblement, en ex- 
piation sans doute pour les autres hommes, 
car son âme angélique semble n'avoir jamais 
pris part au péché. Les rayons qui s'échappent 
de ses yeux bleus, baignés d'une douceur inef- 
fable, témoignent de la jeunesse éternelle d'une 
vie inoffensive et pieuse. 

On m'avait annoncé, le malin, l'arrivée de 
mon oncle Raphaël, dernier fils de Mamita. A 
son nom, mon cœur battait fort, car je me rap- 
pelais confusément que c'était celui de ses en- 
fants qui lui ressemblait le plus. Le soir, il 
y avait foule à la maison ; j'étais auprès du 
piano. La ritournelle finie, je commençais un 
air, lorsque je vis apparaître devant la porte, à 
l'autre extrémité de la galerie, la tête du vieil- 



LETTRE XXXVI. 39E 

lard.... C'étaient bien ses traits fins, son teint 
d'une pâleur transparente, la délicatesse de ses 
lignes, son front serein, et cette impassible 
bienveillance, animée alors par une joie douce 
qui se faisait jour à travers son regard humi- 
de.... Tout cela frappa à la fois mes yeux, ou 
plutôt mon âme.... Je gardais le silence, et, 
saisie de respect, d'amour, de sainte vénéra- 
lion, j'allai à sa rencontre Mamita, sa mai- 
son, ses gâteries, mes joies> mes mutineries, sa 
faiblesse pour moi, mon adoration pour sa bon- 
lé, la vie de mon enfance, tout était encore là, 
dans ce simulacre vivant du temps passé.... et 
mon cœur frémissait, attendri, et mes larmes 
coulaient en silence.... Il faut, maThérita, re- 
tourner dans son pays après de longues années 
et respirer l'air natal,, pour retrouver dans la 
vie présente celte autre vie sympathique, 
émouvante, pleine de sève et d'amour, à nulle 
autre pareille. 

Mon oncle Raphaël est vénéré ici pour sa 
vertu et sa bonté. Son nom, entouré d'une au- 



396 LA HAVANE. 

réole de pureté, le défend contre toute atteinte, 
et quoique possédant une des plus grandes for- 
lunes de la Havane, il y est aussi aimé que res- 
pecté. 

Je quitte l'île dans quatre jours, et j'ai promis 
de chanter dans un concert public, au théâtre, 
la veille de mon départ ; voici comment : 

Hier matin j'ai eu la visite de Gaëtano l'I- 
talien, mon original compagnon de voyage. 

Depuis mon arrivée ici, je n'en avais pas en- 
tendu parler; connaissant son caractère bi- 
zarre, je ne doutais pas que son éloignement 
ne fût le résultat des offres de service que je 
lui avait faites en le quittant. Aussitôt qu'il m'a- 
perçut, il vint à moi avec les plus grandes dé- 
monstrations de joie : il tenait par la main une 
petite fille d'environ sept ans. 

« Gaëtano , lui dis-je en caressant l'enfant , 
je ne savais pas que vous fussiez marié. 

— Non lo sono, cara signora.... 

— Et celle enfant ? 

— Non è mio ; ma vengo à prrgarla, signora 



LETTRE XXXVI. 397 

mia, di far qualche cosa per fa povera urfa- 
nella., » 

Alors il m'apprit que la petite créature 
ayant perdu son père, ouvrier allemand mort 
depuis peu à la Havane, et n'ayant plus de 
mère, un voisin de ses parents l'avait recueillie, 
et demandait une place pour elle dans la mai- 
son de beneficencia , mais que le nombre des 
jeunes filles admises dans l'établissement étant 
complet, on l'avait refusée. Gaëtano continua : 

u Lorsque j'appris la détresse de cette pauvre 
petite, je songeai aussitôt à chercher les moyens 
de payer une ancienne dette de reconnais- 
sance, N'ayant pas oublié le désir que vous 
m'aviez manifesté de m'être utile dans ce pays, 
je viens réclamer votre bonté en faveur de celle 
enfant ; en quoi faisant, vous nie rendrez le ser- 
vice le plus éminent , puisque j'aurai rendu à 
une famille allemande , dans un pays étranger, 
le même service que jadis celle de ïrieste me 
rendit dans ma première jeunesse. » 

Ce Irait, de la part de Gaëtano, était parlai- 



398 LA HAVANE. 

temenl d'accord avec ce son orgueil et avec la 
bonté de son cœur. Je lui promis de m' occuper 
de sa protégée, et il partit enchanté. 

Le même jour je vis le marquis de Las De- 
licias, directeur et protecteur de la maison de 
beneficencia. Il vint au-devant de mes désirs, et 
quoique effectivement le nombre des orphelines 
fût dépassé dans l'établissement, il me promit 
une place pour ma petite protégée, ajoutant 
d'une manière gracieuse : «D'ailleurs, en pla- 
çant cette enfant dans la maison, vous exercez 
un droit, votre aïeule élanl au nombre des 
fondateurs de l'établissement. » 

J'ai appris depuis que, dès ce moment, en 
administrateur zélé , il ajoutait en secret un 
autre prix à sa complaisance. Il me quitta, en 
m'invitanl à visiter sa quiritâ le soir. 

Après-dîner, nous dirigeâmes notre prome- 
nade en famille du côté de la maison de cam- 
pagne du marquis. 

En sortant du faubourg de YOrcon , nous 
fûmes arrêtés par une cavalcade singulière, 



LETTRE XXXVI. 399 

composée d'une vingtaine de jeunes négresses, 
montées à califourchon, habillées de blanc, les 
bras el les épaules à découvert, les robes rele- 
vées jusqu'aux genoux, les pieds attachés aux 
étriers avec des cordes et chaussés dans des 
souliers de soie. Elles chantaient, animaient 
leurs montures, et, riantes et folles, nous 
saluaient d'un air caressant et affectueux.... 
— « Adio, nina!.... Adio, mi amal » — C'é- 
taient les négresses de ville de ma cousine 
Mathilde d'Arcos qui rentraient de la cam- 
pagne. 

La quinta du marquis de Las Delicias est si- 
tuée sur un monticule qui s'élève au milieu de 
la plaine en face de la ville et domine le plus 
beau paysage du monde. Comme à l'ordinaire 
dans ce pays, nous fûmes régalés par notre hôte 
de sucreries, de glaces et de chocolat exquis, 
servis dans une galerie d'où la vue s'étend jus- 
qu'à la mer. 

Après avoir parcouru les jardins dans tous 
les sens , préoccupée , je m'étais écartée de 



400 LA HAVANE. 

l'habitation pendant qiTon préparait les qui- 
trins pour partir, lorsque je fus tirée de ma 
rêverie par le son d'un tambour. Je me rap- 
pelai que ce jour étant un dimanche, les nègres 
passent une partie de leur temps à danser. Je 
me dirigeai vers le bohio d'où partait ce bruit, 
et j'eus le temps d'observer, sans être vue, la 
plus étrange bacchanale. 

Dans une enceinte couverte de yaya et mas- 
tiquée d'une sorte de craie grisâtre, à travers 
laquelle on apercevait le réseau de bois de pal- 
mier qui formait le mur, se trouvait une file de 
nègres par terre, les jambes croisées, les coudes 
nonchalamment appuyés sur les genoux , les 
uns la pipe à la bouche, les autres les mâ- 
choires appuyées sur les mains. C'était à l'en- 
trée de la nuit : le bohio, très-soinbre , n'é- 
tait plus éclairé que par la lueur de la flamme 
qui s'échappait de l'âlre. A un de ses coins, un 
nègre debout frappait de ses poignets, avec une 
certaine cadence, un tambour haut d'environ 
quatre pieds, appuyé à terre devant lui, et au 



LETTRE XXXVI. 401 

milieu s'agitait un couple... Ce n'était pas de 
la danse, c'était le délire de la pylhonisse avant 
de prononcer l'oracle... Les mains en avant, 
ils faisaient des sauts et des bonds; tantôt leurs 
corps , souples comme le serpent , se cher- 
chaient, s'enlaçaient; tantôt, le port haut, la tête 
en avant, furieux et superbe comme le taureau 
blessé par le matador, l'homme s'élançait vers 
sa danseuse , qui j sautant à. son tour, légère 
comme un faon sauvage, l'évitait en courant 
autour de lui, jusqu'à ce qu'exténués, ruisse- 
lants, hors d'haleine, ils tombaient sur la terre 
anéantis et sans connaissance... On les laissait 
là, et d'autres couples les remplaçaient. 

Pendant qu'attirée par un spectacle si nou- 
veau, je restais à l'entrée de cette étrange salle 
de bal, mon oncle Antonio vint à moi et me 
dit: 

« Ce spectacle de la gaieté africaine te paraît 
singulier; mais tu en serais bien plus étonnée 
si tu les voyais, le jour des Rois, prendre leur 
essor dans les rues. Ce jour, tous les nègres 

III. 26 



402 LA HAVANE. 

esclaves sont libres pendant les vingt-quatre 
heures. 

« Dès le matin, affublés des plus étranges cos- 
tumes, des déguisements les plus extravagants, 
les nègres se répandent dans les rues , sur les 
places publiques , dans les campagnes , criant, 
chantant, faisant des sauts, des tours de force, 
et se livrant a tous les excès , à toute la dé- 
mence que peuvent enfanter les cerveaux 
d'hommes qui jouissent pendant un jour d'une 
liberté achetée par un an de servitude; la voix 
du maître serait alors moins que rien; alors, 
la férule du mayoral, le tropiche, les corvées, 
le fouet, n'ont plus de nom à leurs oreilles ni 
de forme à leurs yeux; le ciel, la terre, la vie 
est à eux, et ils en jouissent avec délire, avec fu- 
reur. 

— Mais, ce jour, qui vaque aux affaires inté- 
rieures des ménages? demaudai-je à mon 
oncle. 

— A peine si, prenant nos précautions d'a- 
vance, nous avons de quoi vivre; enfermés 



LETTRE XXXVI. 408 

dans nos maisons, nous respectons cette fièvre 
morale,, dont il ne leur reste le lendemain 
qu'une espèce d'accablement et de dégoût pour 
une liberté dont ils ne connaissent que l'excès, 
et dont une longue vie d'esclavage ne saurait 
plus leur permettre de connaître les bornes. » 

En causant ainsi, nous arrivâmes à la quinta; 
les quitrins étaient prêts; et comme la nuit était 
venue , le marquis , toujours prévenant , fit 
armer de torches une partie de ses nègres, qui 
nous accompagnèrent et arrivèrent jusqu'à la 
ville, la flamme en main, trottant aussi vite que 
nos chevaux, ce qui nous donnait assez l'air, 
au milieu de la nuit et de l'épaisse fumée que 
vomissaient les torches, d'esprits infernaux 
allant accomplir quelque maléfice. 

Le lendemain nous allâmes visiter la maison 
de beneficencia, fondée par l'évêque Espada 
et entretenue à l'aide d'un capital fourni par 
d'autres âmes pieuses; mais le marquis de Las 
Delicias, aujourd'hui à la tête de l'établissement, 
a obtenu du gouvernement la concession de la 



404 LA HAVANE. 

rente des nègres depositados, bénéfice qui jus- 
qu'alors n'avait figuré dans aucun revenu de 
l'État, et dont voici l'origine. 

Le créancier n'a pas ici le droit d'expropria- 
tion foncière, mais il peut s'emparer des escla- 
ves de son débiteur, à condition de les nourrir 
pendant que le fisc perçoit le fruit de leur tra- 
vail, évalué par nègre de 5 à 6 pecetas (un peu 
plus d'un franc) par jour, prix ordinaire d'un 
journalier. Tu penses bien que cette loi étant fort 
onéreuse pour le débiteur, les cas de saisie sont 
peu fréquents ; néanmoins, la maison de bene- 
ficencta tire de cette concession 1,000 piastres 
fortes par mois. L'établissement est tenu avec 
ordre et propreté ; et ce qui prouve encore la 
tolérance éclairée de ses habitants, c'est qu'on y 
voit sur le même rang des petites négresses 
mêlées aux petites filles blanches. La maison 
des aliénés vient d'être bâtie : une très-belle 
fontaine au milieu d'une cour spacieuse ra- 
fraîchit les chambres qui l'entourent et les ma- 
lades à qui il est permis de se promener. Mais 



LETTRE XXXVI, 405 

là mon cœur s'est péniblement comprimé à l'as- 
pect d'énormes grilles, donnant sur cette même 
cour, à travers lesquelles on apercevait de plain- 
pied des hommes malheureux et souffrants, 
comme des bêtes fauves, collés aux barreaux de 
fer, criant et faisant des actes de démence. Ce 
spectale, douloureux et humiliant pour les êtres 
doués de raison qui le contemplent, n'est bon 
qu'à augmenter l' exaltation des aliénés pacifi- 
ques qui séjournent dans la cour, et à les ren- 
dre peut-être furieux par esprit d'imitation. 

Nous montions déjà en voiture, lorsque des 
cris, des hurlements surhumains vinrent frap- 
per mes oreilles Ils partaient des femmes 

aliénées toutes furieuses, mon enfant! 

toutes ! .... La vieille maison où elles se trouvent 
entassées croule ; l'eau découle à travers ses 
murs; les portes, les fenêtres tombent en ruines ; 
et ces malheureuses, attachées une à une, sous 
l'influence à la fois du désordre de leurs sens et 
de l'ardeur du soleil, ont à souffrir de toutes les 
négligences qui résultent de la pauvreté de 



406 LA HAVANE. 

l'établissement, et peut-être aussi d'anciens pré- 
jugés qui, classant les aliénés au nombre des 
animaux dangereux, leur refusent ces dou- 
ceurs, ces ménagements charitables qui réus- 
sissent toujours, sinon à les guérir, au moins 
à adoucir leur misère. 

Je ne saurais te dire quel sentiment d'amer- 
tume, je dirai presque d'envie, me traversa le 
cœur en songeant à cet élégant, à ce ravissant 
château habité par les aliénés de New-York. Là 
au moins, à force de leur rendre la vie douce, on 
calme leur exaltation, et ils se croient heureux 
parce qu'on leur persuade qu'ils sont libres. 
Toutefois, il est impardonnable que dans une 
ville où le trésor perçoit plus de 12,000,000 de 
piastres fortes, un établissement public languisse 
dans un état aussi déplorable. Derrière ces 
murs moisis et croulants l'humanité souffrante 
crie vengeance contre un si coupable oubli!... 
Je m'éloignais de ces lieux, l'âme soulevée à 
l'aspect de celte grande misère, lorsque la pieuse 
conspiration du directeur éclata... Il me sup- 



LETTRE XXXVI. 407 

plia de venir au secours de l'établissement de 
benefîcencia , en chantant en public à leur 
profit, la veille de mon départ de la Havane... 
Je lui fis des objections ; il chercha à les com- 
battre, et comme il insistait vivement : « Eh 
bien! lui dis— je, je chanterai, mais à condition 
que le produit du concert sera exclusivement 
employé à poser les fondements d'une maison 
pour ces pauvres délaissés... 

— Je vous le promets, » répliqua le marquis 
tout joyeux. Et dès lors il se mit en course pour 
organiser le concert. 

Aujourd'hui je songe à la portée de ma pro- 
messe. Je pars dans trois jours : à peine s'il me 
reste le temps nécessaire pour terminer mes 
affaires; néanmoins le concert aura lieu. Trois 
femmes se sont déjà offertes à me seconder : 
Teresita Penalver, dont le talent est aussi gra- 
cieux que sa personne, et deux autres que je ne 
connais pas encore... Mais comment donner un 
concert sans chanteur? Les artistes italiens 
quittent la ville pendant la canicule ; ils sont 



408 LA HAVANE. 

maintenant dans les Étals du Nord; le ténor 
seul est resté à Matanza; deux des administra- 
teurs viennent de partir par le chemin de fer, 
résolus de nous l'amener vif ou mort. 

A huit heures. 

Le marquis est de retour : le ténor se meurt; 
il a la fièvre jaune On lui envoie un méde- 
cin Le malheureux est dans le délire, et sa 

fille de quatorze ans, couchée sur un lit à côté de 

lui, est à l'agonie 

■ 

Le 22 à midi. 

Le ténor est mort Le concert ira 

comme il pourra , et les pauvres folles auront 
un secours. 



Le 23 à midi. 



Le concert a eu lieu hier au soir. La salle était 
éclairée à giorno. Toute la ville s'y trouvait , 



LETTRE XXXVI. 409 

les dames éblouissantes de diamants ; l'or- 
chestre était excellent, et, ce qui vaut en- 
core mieux , la recette abondante. Après la 
musique , on nous prépara des rafraîchisse- 
ments dans le foyer du théâtre. Au moment où 
j'y entrais, je fus accostée par un homme bien 
mis et décoré, les cheveux en désordre, les 
yeux flamboyants. Il m'adressa les paroles les 
plus affectueuses, les plus exaltées et désor- 
données Pendant quelques moments j'es- 
sayai de cacher l'embarras, la crainte qu'il 
m'inspirait; mais les personnes qui m'accom- 
pagnaient s'en étant aperçues, leurs efforts 
pour m'en débarrasser accrurent l'exaltation de 
l'inconnu en l'irritant : debout à côté de ma 
chaise, il proclamait l'injustice, et jurait de mou- 
rir sur la place plutôt que de la quitter Le 

bruit, l'alarme, présageaient une scène violente 
où mon pauvre adorateur eût succombé, si l'au- 
torité, toujours présente ici, ne fût venue s'en 
emparer et l'emmener sous bonne escorte. 
Ce matin , ma première pensée a été pour le 



410 LA HAVAME. 

pauvre prisonnier : j'ai envoyé savoir si on lui 
a rendu la liberté... On vient de m' apprendre... 
qu'il était fou. 



Le 24. 

Je pars demain. Tout est en mouvement dans 
la maison ; je suis l'objet des soins de tout ce 
qui m'entoure : frère, parents, amis, c'est à 
qui m'apportera des vœux, une offrande, un 

cadeau, un souvenir Tout est prévu : les 

galeries sont remplies de boîtes de confitures , 
de caisses de biscuits, de chocolat, de fruits de 
toute espèce , de cages d'oiseaux aux plumages 
chatoyants ; deux petits chiens de six pouces de 
long avec de grands yeux ronds et noirs qui bril- 
lent à travers de longues soies blanches comme 
des flocons de neige, sont couchés dans des pa- 
niers garnis de nœuds roses et attendent le 
départ... Mais, dans toutes ces prévenances 
adorables, mon angélique tante brille comme 
une étoile ; il n'y a pas de recherche à laquelle 



LETTRE XXXVI. 411 

elle n'ait songé d'avance, et mon cœur, gonflé 
d'émotions, est prêta se briser 

Tout à l'heure j'ai failli être étouffée par les 
caresses de ces pauvres négresses mes an- 
ciennes connaissances d'enfance, qui sont ve- 
nues me dire adieu : avec leurs étranges cos- 
tumes et leur jargon naïf, elles pleuraient et 
parlaient toutes à la fois ; c'était à en perdre la 
tête... Il a fallu leur promettre de revenir, et, 
en attendant, de les nommer dans mes lettres... 

Non , je ne puis m' accoutumer à l'idée de 
quitter pour toujours mon pays, de dire un 
adieu éternel à cette atmosphère de tendresse 
fraternelle, de confiance native, d'affections 
saintes!... 

Un des plus jeunes fils de mon oncle Juanito 
m'accompagne dans mon voyage : il désirait ar- 
demment passer quelque temps en Europe, et, 
après bien des combats, ses parents y ont con- 
senti. 

Je vous amène également un enfant char- 
mant de huit ans, fils de ma cousine Louisa 



412 LA HAVANE. 

Calvo. Sa mère me le confie pour le faire éle- 
ver à Paris. C'est une grande douceur pour moi 
que cette double mission : il me semble qu'ayant 
près de moi mes deux jeunes compagnons de 
voyage, je ne m'éloigne pas tout à fait de mon 
pays ; leurs traits , leur langage , leur accent , 
m'y ramèneront toujours. 

Je m'embarque dans un navire français, le 
Havre - Guadeloupe , qui fait le voyage de 
France à la Havane plusieurs fois par an. Le 
capitaine Pasquier, qui le commande, jeune 
homme de fort bonne façon, est très-aimé ici. 



Le 25 à six heures du malin. 



Le départ était fixé pour sept heures du ma- 
tin. L'heure du souper fut triste : jusqu'alors 
c'était a ce moment que la gaieté de la famille 
s'épanouissait, c'était alors qu'avaient lieu les 
plaisanteries, les observations spirituelles et 
malignes de mes jolies cousines, et ces folles pa- 
roles, ces riens sans prétentions et sans suite, 



LETTRE XXXVI. 413 

ces enfantillages qui ne débordent que dans le 
sein des affections intimes. 

Ce soir-là tout était morne et silencieux. Ma 
bonne tante s'éloigna avant la fin du souper 
sans être aperçue , et on se quitta ensuite avec 
promesse de se revoir le lendemain; mais, la 
poitrine gonflée de larmes, chacun partait per- 
suadé que c'était là le dernier adieu. 

J'avais le cœur oppressé à mourir, et craignais 
le sommeil et la veille à la fois , ne voyant que 
tristesse et regret partout. En passant devant 
le grand balcon, en face de la mer, je m'y ar- 
rêtai. 

Tout était calme sur la terre; tout était beau, 
étincelant sur le firmament. La lanterne du Mor- 
ro tournait comme d'habitude, et les reflets mo- 
biles de sa flamme se jouaient tremblants sur 
la surface de la mer, doucement agitée par la 
brise... C'étaient bien là les beautés de la veille, 
mais mon âme souffrait, et ces extases de douce 
et pure volupté avaient fait place à des pressen- 
timents douloureux, à des regrets sans fin!... 



414 LA HAVANE. 

Je n'allais pas au-devant de la vie comme lors- 
que jadis je quittai ces bords pour la première 
fois 

Au lieu d'être enlevée, impatiente et joyeuse, 
par les ailes du temps, je redoutais l'avenir 
comme un piège, l'inconnu comme un abîme... 
En m'éloignant encore une fois de mon pays, 
ce n'était pas le redoutable élément qui m'ef- 
frayait; c'était la vie, la vie agitée, orageuse 
que j'allais encore échanger contre le calme 
protecteur du sol natal... Je ne sais quelle 
crainte, quel découragement, quelle fatigue in- 
solite ou quelle lâcheté s'emparèrent de moi... 
(Pardonne, mon enfant. ) Mon Dieu ! m'écriai- 
je, livrée à une profonde tristesse.... mon 
Dieu!... si des souffrances ignorées encore me 
sont réservées au delà des mers... reçois plutôt 
ici mon âme dans ton sein, et que ma dépouille 
reste en paix sous ce ciel qui m'a vue naître !... 

J'entendis dans ce moment des sanglots au- 
près de moi... Une frayeur soudaine me fit 
tourner la tête... 



LETTRE XXX VI. 415 

Les rayons de la lune , répandus alors sur 
toute la face du balcon, baignaient de leur 
douce lumière les bouquets de boladores sus- 
pendus au mur, et le sereno criait minuit... 
Du reste, pas une ombre, pas un bruit. Néan- 
moins, les sanglots se faisaient toujours en- 
tendre par intervalles; inquiète, je rentrai dans 
le salon, et ne tardai pas à découvrir qu'ils par- 
taient de la chambre de ma pauvre tante. .. Elle 
faisait ses adieux à son fils. 

Ce matin, en m' éveillant, on m'a remis de sa 

part un scapulaire de Notre-Dame-de- Merci 

Mais elle reste enfermée, et ne vient pas me dire 
adieu. 

A sept heures moins un quart nous montâmes 
dans la chaloupe de l'intendant. Mon frère, 
mon oncle Juanito, d'autres parents et amis 
m'accompagnaient. 

La matinée était éblouissante : un éclat im- 
mense régnait dans l'air ; la mer étincelait... Je 
croyais traverser le royaume du soleil ! . . . Malgré 
l'heure peu avancée, les balcons étaient remplis 



416 LA HAVANE. 

de monde qui nous saluait et nous souhaitait 
un heureux voyage. Mais au milieu de ce bruit, de 
ce mouvement, de cette foule, mes yeux étaient 
toujours attachés sur ce toit hospitalier où j'a- 
vais été reçue comme l'enfant aimée de la mai- 
son!... et de grosses larmes ruisselaient lente- 
ment sur mes joues.. . On le voyait solitaire, ce 
balcon paternel où mon âme s'épanouissait si 
souvent au souffle de la brise... Personne n'a- 
vait osé affronter notre départ, et les volets de 
ma tante étaient restés fermés; les jalousies, les 
stores, tout était hermétiquement fermé. . C'é- 
tait la pudeur de sa douleur, à la sainte femme ! 
Le Guadeloupe était à l'ancre à la sortie du 
port ; nous voguions en silence pour aller le 
rejoindre. Mille bateaux se croisaient dans la 
baie, conduits par des nègres ou des mariniers 
qui, gais comme le ciel qui les éclairait, sa- 
luaient le jour naissant par des airs du pays, 
dont le rhythme simple et naïf me pénétrait jus- 
qu'au fond du cœur... Tout à coup, au milieu 
de ces douces cadences, vint frapper nos oreil- 



LETTRE XXXVI. 417 

les je ne sais quelle triste psalmodie lointaine 
qui se rapprochait par degrés, mêlée au bruit de 
la marée montante... Bientôt elle devint plus 
distincte, et je reconnus la prière des agoni- 
sants... 

Dans ce même instant, une chaloupe tendue 
de noir glissa sur l'eau si près delà nôtre, qu'elle 
en froissa les bords... Je frémis devant le triste 
spectacle qu'elle enfermait... Trois hommes oc- 
cupaient le centre : à côté du premier et du troi- 
sième deux prêtres dominicains leur récitaient 
des prières ; le reste de la chaloupe était occupé 
par des soldats armés. Le plus âgé de ces 
hommes avait la chevelure et la barbe blanches, 
retombant sur les épaules et sur la poitrine; 
son air était vénérable et calme. Les deux 
autres paraissaient à peine sortis de l'adoles- 
cence; leur physionomie douce et honnête 
portait l'empreinte de l'insouciance; ils prome- 
naient leurs yeux sur tout ce qui les entourait, 
et semblaient peu occupés des exhortations que 
leur adressaient les religieux Ces trois 

III. 27 



418 LA HAVANE. 

hommes avaient assassiné l'équipage d'un petit 
brick sur la plage pendant le sommeil ; on les 
ramenait de la forteresse de la Machina pour 
les faire pendre. Mais nous louchons à la poupe 
du Guadeloupe. 



A midi. 



Je les ai quittés! Mon frère! mon oncle! Us 
sont partis... peut-êlre à jamais! 

Depuis qu'ils se sont éloignés, je suis là, sur 
un banc, triste, anéantie. Le pont est solitaire, 
tous les passagers sont descendus dans l'entre- 
pont : les uns pleurent, les autres souffrent. Le 
bâtiment pourtant est brillant comme une salle 
de bal : la lente est déployée, le plancher ar- 
rosé. Une multitude d'ananas , de cocos, de 
bananes, d'oranges, de maméyes se balancent 
suspendus aux mâts, pendus aux bastingages : 
des bouquets donnés pour dernier adieu roulent 
çà et là; mes oiseaux, étalant leurs beaux plu- 
mages, chantent encore comme s'ils voltigeaient 



LETTRE XXXVI. 419 

sur les lianes de Cuba, et le Guadeloupe, entouré 
d'un léger brouillard blanc imprégné des jets 
lumineux du soleil, ne marche pas, mais se ba- 
lance sur lui-même, fier et coquet, au milieu 
d'une atmosphère d'opales... 

Nous longeons toujours Tîle, et je reste tou- 
jours là immobile à la contempler jusqu'à ce 
qu'elle disparaisse... Je veux dire adieu à son 
dernier rivage, au dernier rayon du soleil qui 
l'éclairé... Je veux remplir ma poitrine du der- 
nier souftle de la brise qui caressa ses bords... 



FIN. 



ÉCLAIRCISSEMENTS 



PIECES JUSTIFICATIVES 



ÉCLAIRCISSEMENTS 



ai° t. 

Tome I, lettre XV, page 326, ligue 5. 

L'épreuve indiquée ne suffirait pas à l'intelligence du 
chien, silemayoral n'employait pas d'autres moyens, par 
exemple, celui de se promener avec sa meute, en appliquant 
alternativement, à chaque chien, les naseaux sur les traces 
des pieds imprimés sur la poussière des routes : aussitôt 
que le premier s'aperçoit du passage du fugitif, il se prend 
à crier et à hurler, les autres l'imitent, et tous s'enfoncent 
dans les bois, où ils traquent leur victime et finissent par 
s'en emparer. 



424 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

x° ». 

Tume I, lettre XV , page 332, ligne 9. 

Il est juste dédire que les châtiments corporels, infligés 
encore à cette époque dans l'éducation de l'enfance, ne le 
sont plus à la Havane. 



N° 3. 

Tome I, lettre XV, page 358 , ligne 4. 

Le climat n'est pas la seule cause de cette insouciance 
oublieuse, de cette indifférence inactive du caractère des 
Havanais : elle est particulièrement le résultat des mau- 
vaises institutions. Les obstacles multipliés et toujours 
renaissants qui entravent la route des affaires publiques , 
l'indolence intéressée ou calculée des juges, des avocats et 
des autorités, qui les tient en suspens, rebutent d'avance et 
découragent les hommes ; ils finissent par s'abandonner à 
la paresse. Et pendant qu'ils se livrent à une activité pro- 
digieuse pour mener à bien leurs affaires personnelles , 
pendant que, sous un soleil ardent, ils se transportent à 
travers des routes impraticables, d'un bout à l'autre de 
l'île, pour faire construire des sucreries ou pour assister 
aux labours de leurs champs, s'ils viennent à se trouver 
aux prises avec les institutions du pays, ils deviennent 
indifférents et personnels. Les vertus publiques, à la Ha- 
vane comme ailleurs, ne sauraient éclore que d'un bon 
système de gouvernement : ce n'est qu'en identifiant les 
intérêts particuliers aux intérêts de tous, qu'on arrive à 
l'abnégation , comme on parvient à rendre salutaires, par 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 425 

l'habileté d'un heureux amalgame, certaines drogues en 
elles-mêmes malfaisantes. 



Tome II, lettre XVIII, page 354, ligne 11. 

Les Anglais profitèrent effectivement de l'heure de la 
sieste pour attaquer le château du Morro ; mais on croit 
qu'ils avaient des intelligences secrètes parmi les assiégés. 
Toutefois, l'ennemi s'introduisit dans le fort, et la sentinelle 
fut tuée ; le reste de la garnison, surprise dans le sommeil, 
fut obligée de se rendre, après avoir essayé une défense 
désespérée, pendant laquelle le gouverneur fut tué. 



ϡ 5. 

Tome II, lettre XIX, page 48, ligne 2. 

La terre que le guajiro choisit pour ses pénates appar- 
tient toujours à quelqu'un ; il la loue même moyennant 
un léger paiement par an; mais il en paie rarement le 
loyer, certain qu'il est de ne pas être contraint par la jus- 
tice à s'acquitter envers son créancier , autant que ce der- 
nier est certain de payer les frais de la procédure, s'il a le 
malheur de lui susciter des poursuites : telles sont les ga- 
ranties que présente notre système judiciaire. 



426 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

tf° 6. 

Tome II, lettre XIX, page 53, ligne 6. 

Ce résultat s'obtient rarement, et exclusivement dans 
les environs de la Havane : on peut le réduire de moitié 
partout ailleurs. 



Tome II, lettre XX, page 106 , ligue 12. 

II est cependant un moyen d'existence pour la population 
blanche ; mais si, par une mesure énergique, le gouverneur 
ne le lui conserve pas exclusivement, la race noire Iè lui 
interdira encore. Ce n'est pas seulement pour les travaux 
de l'agriculture que se faisait le trafic des nègres ; on les 
achetait pour les louer, comme ouvriers maçons, charpen- 
tiers, cordonniers, fabricants de tabac ou vendeurs publics 
dans les rues : ils rapportaient et rapportent ainsi un grand 
bénéfice à leurs maîtres; mais cette spéculation établit 
une concurrence funeste avec les blancs et avec les hommes 
libres qui veulent se dédier aux mêmes métiers, et dimi- 
nue les chances d'établissement et de lucre pour la popu- 
lation blanche. 



N° S. 

Tome II, lettre XX, page 112 , ligne 18. 

Les nègres déclarés libres par la commission mixte 
sont fort dangereux dans l'île, et surtout à la Havane : 



v ÉCLAIRCISSEMENTS. 427 

les maîtres les craignent, les esclaves les méprisent, et 
ils sont plus nuisibles qu'utiles. Toutes les populations 
demandent à grands cris qu'on les amène hors de Cuba, 
et sont prêtes à faire des sacrifices pécuniaires pour qu'on 
les transporte à l'endroit que les gouvernements anglais 
et espagnol voudraient désigner. 



Tome II, lettre XX, page 178, ligne 22. 

A peine arrivé à la Havane, le capitaine-général Valdez 
s'occupa sérieusement de la question des esclaves. Il s'a- 
dressa aux plus riches propriétaires, à la Junta de Fomento, 
à V Ayuntamiento ( municipalité ) et au tribunal de com- 
merce, en leur demandant un rapport sur l'importance 
de la traite pour la prospérité de l'ile. Tous furent d'ac- 
cord sur la nécessité d'interdire sévèrement la traite, 
comme ruineuse et menaçante pour l'île; tous réclamèrent 
avec énergie contre les dangers d'une émancipation pré- 
maturée. Le capitaine-général s'empressa alors de pren- 
dre des mesures énergiques pour interdire complètement 
le trafic des esclaves. Pour la première fois, la surveil- 
lance fut exercée avec rigueur et loyauté. On fit la sai- 
sie de plusieurs bâtiments négriers, et on déclara libres 
les nègres qu'ils portaient, le gouverneur Valdez se pri- 
vant ainsi volontairement de la prime énorme perçue 
jusqu'alors par les capitaines-généraux pour chaque nè- 
gre introduit dans l'île, impôt qui avait enrichi aupara- 
vant ses prédécesseurs. Cette conduite ferme et inattendue 
excita contre le capitaine-général Valdez une guerre 
acharnée de la part des armateurs négriers de Barcelone, 
de Santander, de Cadix, de Séville et d'autres ports de 



428 ÉCLAIRCISSEMENTS. 

mer de la Péninsule : les journaux l'attaquèrent; les 
plaintes, les réclamations, les récriminations vinrent fon- 
dre sur lui ; on l'accusa de ruiner l'île. Les armateurs es- 
pagnols établis à Cuba envoyaient de l'argent en Espa- 
gne pour entretenir la mitraille des journaux contre lui, 
et, sans l'amitié que lui portait le régent, il n'aurait pas pu 
se maintenir dans le poste difficile qu'il remplissait avec 
autant de sagesse que de désintéressement. Il faut espérer 
que son exemple sera suivi par ses successeurs. C'est une 
erreur de croire que nos colons sont intéressés à la conti- 
nuation de la traite. Ils la regardent comme un fléau ex- 
terminateur toujours suspendu sur leur tête et mena- 
çant leur fortune et leur existence; d'ailleurs ils compren- 
nent aussi vivement que les philanthropes d'Europe tout ce 
qu'il y a de révoltant dans l'existence de l'esclavage; la 
véritable opposition à l'abolition franche et absolue de la 
traite, vient en Espagne des armateurs et des marchands 
qui spéculent sur cette branche infâme de commerce. 



»° ÎO. 

Tome II, lettre XXIV, page 292, ligne 14. 

Ce n'est que dans l'année 1834, que le comte de Mon- 
talvo fut nommé député de la Havane avec M. A. Arango. 
Ils siégèrent à la Chambre jusqu'en 1836, époque à la- 
quelle les cortès furent dissoutes. A la nouvelle convoca- 
tion, la Havane réélut encore le comte de Montalvo. 
M. Saco et d'autres firent partie de cette seconde élection ; 
mais les députés de Cuba ne siégèrent pas. (Voir la 
page 292.) 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 



EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE DU CONSUL d' ANGLETERRE 
A LA HAVANE, M. TURNBULL, AVEC LORD PALMERSTON , 
MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. 

W f . 

M. Turnbull au vicomte Palmerston. 

Havane, le 28 mai 1841. 
Reçue le 2 juillet. 

Dans ma dépêche sur le commerce des esclaves, datée 
du 12 avril dernier, j'ai eu l'honneur d'appeler l'attention 
de Votre Seigneurie sur le mouvement remarquable qui a 
commencé à se manifester dans cette île aussitôt après l'ar- 
rivée du capitaine-général actuel, en faveur de la suppres- 



430 PIÈCES JUSTIFICATIVES 

sion du commerce des esclaves, et qui, je m'en félicite, a 
toujours avancé d'un pas ferme et constant. A l'appui de 
cette assertion, je pris alors la liberté d'adresser à Votre 
Seigneurie, en original et en traduction, la copie du Mé- 
moire que les principaux habitants créoles ont adressé à 
Son Excellence à ce sujet. 

Dans ce Mémoire, sont cités avec approbation deux au- 
tres documents, le premier émané de la Junta de Fomento 
de cette île, et l'autre du conseil municipal, ou Ayunta- 
miento, de'cette ville. 

J'avais ainsi été induit à supposer à tort que ces deux 
Mémoires de deux corporations importantes de l'île, que 
je n'avais pas vus, mais dont je suis actuellement en état 
de vous envoyer les copies et traductions, étaient conçus 
dans le même esprit généreux qui distinguait l'écrit vrai- 
ment éloquent que j'eus l'honneur de vous transmettre par 
le paquebot Peterel (l). 

Il est vrai que ces Mémoires sont tels qu'il n'auraient 
pas été écrits ou même pensés il y a peu de mois. 

La représentation faite par YAyuntamiento est une pro- 
testation contre toute discussion indiscrète de la question 
générale de l'émancipation des nègres dans les journaux 
de la métropole, lesquels ne peuvent plus être censurés 
comme précédemment ni exclus de la circulation à Cuba 
par les autorités de cette île, et elle contient une déclara- 
tion franche et ouverte en faveur de la suppression de la 
traite. Du reste, Votre Seigneurie verra que cette impor- 
tante corporation rejette sur le gouvernement de la métro- 
pole toute la responsabilité de la permission et de la pro- 
tection de ce commerce, ce qui confirme mes opinions à ce 
sujet, opinions dont je vous ai constamment entretenu de- 



(1) Le Mémoire adressé au gouverneur par les principaux habitants 
créoles de l'île de Cuba. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 431 

puis mon arrivée dans cette île en 1 8 38 . Je ne puis pas m'em- 
pêcher d'exprimer la conviction où je suis, que ce docu- 
ment, le plus pauvre et le moins important de la série que 
j'ai à présent l'honneur de vous envoyer, deviendra dans 
les mains de Votre Seigneurie un argument suffisamment 
puissant pour faire peser toute la responsabilité du main- 
tien de ce trafic sur le gouvernement de Madrid, dans le 
seul but reconnu de tenir cette île, pour quelque temps encore, 
dans la dépendance de Sa Majesté Catholique. 

La Junta de Fomento, quoique également inquiète du 
danger qu'une libre discussion apporterait à l'institution 
de l'esclavage, et quoique exprimant la plus grande répu- 
gnance à laisser exercer les pouvoirs déjà accordés à la 
Grande-Bretagne pour la suppression du commerce des 
esclaves, est cependant plus franche que YÀyuntamïento, 
en déclarant son horreur du trafic africain, et en indiquant 
des mesures pour arriver à son entière cessation. Une ex- 
plication de cette différence d'opinion et d'expression est 
facile à conclure de ce fait : que le corps municipal est 
composé de marchands, dont plusieurs ont un intérêt di- 
rect au maintien de la traite, tandis que la Junta de Fo- 
mento est composée principalement de planteurs, proprié- 
taires et fermiers, qui commencent à découvrir que leurs 
véritables intérêts seront plus favorisés par sa suppression 
immédiate. 

J'ai eu aussi la bonne fortune de me procurer, et j'ai 
l'honneur de l'inclure ici, le Mémoire sur ce même sujet 
du tribunal de commerce de la Havane, adressé ainsi que 
les deux autres à la régence provisoire du royaume. Tl pa- 
raîtrait que ce tribunal, comme la Junta de Fomento, ac- 
cepterait avec joie une mesure pour la suppression effec- 
tive du commerce des esclaves, si elle pouvait s'accomplir 
sans l'intervention étrangère, en échange d'un long ré- 
pit de discussions parlementaires ou publiques, au su- 



432 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

jet de la question plus générale de l'émancipation des 
nègres. Dans cet écrit, le tribunal de commerce me fait 
l'honneur de m'accabler d'injures : le crime que j'aurais 
commis serait d'avoir accusé le gouvernement d'Espagne, 
ses agents dans cette île, et les habitants en général, d'a- 
voir enfreint les traités avec l'Angleterre, et d'avoir aussi 
osé proposer l'extension des pouvoirs de la commission 
mixte au point de l'élever au rang d'un tribunal ordinaire 
du pays. L'extrême irascibilité du tribunal de commerce sur 
ce point pourrait servir de recommandation à mon projet 
de traiter avec les Africains, après qu'ils seront débarqués, 
projet que je soumets à la considération bienveillante de 
Votre Seigneurie (1). 

Je suis aussi en état d'envoyer à Votre Seigneurie, par 
cette occasion, un Mémoire où sont professés les senti- 
ments les plus libéraux et les plus éclairés, et allant jus- 
qu'à demander la concession du principe de l'émancipation 
des nègres et la substitution du travail libre au travail des 
esclaves dans cette île. La présentation d'un pareil Mémoire 
au capitaine-général de Cuba forme à elle seule époque 
dans l'histoire de l'île. Il est vrai que ce document n'est 
revêtu que d'une seule signature, mais c'est celle d'un 
homme d'une grande importance dans ce pays, le comte 
de Santovenia, qui a au moins 40,000 liv. sterling de re- 
venu annuel et qui est actuellement possesseur de 800 es- 
claves. 

J'ai la confiance que ces documents paraîtront à Votre 
Seigneurie d'un intérêt et d'une importance suffisants pour 
leur donner une place parmi les documents relatifs à la 
suppression de la traite que Votre Seigneurie a coutume 
de déposer devant le parlement. J'ai offert de les commu- 
niquer aux commissaires de Sa Majesté, si, après lecture 

(1) Cet aveu est important et n'a pas besoin de commentaire. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 433 

de ces documents au consulat, ils manifestent l'intention 
de les faire copier pour leur propre usage et par leurs se- 
crétaires particuliers. 



Première pièce incluse dans la lettre de M. Turnbull. 

MÉMOIRE ADRESSÉ PAR LA JUNTA DE FOMENTO A LA RÉGENCE 
PROVISOIRE D'ESPAGNE, AU SUJET DE L'ABOLITION DE l'eS- 
CLAVAGE ET DU COMMERCE DES ESCLAVES. 

La Havane, 26 février 184». 

Les commissaires chargés de l' encouragement de l'agri- 
culture et du commerce de l'île de Cuba n'ont pas hésité à 
appeler l'attention de la régence provisoire du royaume, 
afin de prévenir, dans l'intérêt de leur pays, tous les maux 
qui, à propos de la question de la liberté des nègres , ont 
été soulevés par une discussion imprudente et par des 
agents étrangers, dans un esprit d'hostilité à la prospé- 
rité nationale. 

Leur objet est d'attirer également l'attention sur le dan- 
ger auquel est exposée la conservation de cette île, si on 
continue à l'agiter, à moins que par l'influence de la rai- 
son on puisse empêcher les discussions sur l'esclavage, pu- 
bliées sans cesse par la voie de la presse, sans quoi on ne 
saurait garantir aux habitants de toute classe et de toute 
opinion la conservation de leur vie et de leur fortune. 

Dans une affaire aussi délicate, où se trouvent en pré- 
sence les intérêts opposés de deux grandes masses de tout 

III. 28 



434 PIÈGES JUSTIFICATIVES. 

un peuple, l'homme qui se déclare en faveur du parti le 
plus fort, au risque d'exterminer le plus faible, ne peut 
mériter le titre d'ami de sa race. 

C'est l'affaire des esprits justes et philosophiques d'é- 
clairer le gouvernement sur les erreurs qu'on lui suggère, 
et de lui présenter, pour être soumis à son examen, des 
plans profondément médités. La vraie sagesse consiste 
à corriger les abus sans produire des troubles. 

Bien loin de suivre ces principes, l'auteur d'une com- 
munication qui a paru dans le Corresponsal de Madrid, 
sans la moindre connaissance de l'état présent de l'escla- 
vage dans cette île, proclame la nécessité de l'émancipa- 
tion, suppose qu'elle a été tacitement convenue dans le 
traité de 1817, et assure que cette mesure sera accomplie, 
malgré l'opposition des propriétaires. 

Cette discussion sur une question si dangereuse est to- 
lérée à Madrid clans les feuilles publiques, qui circulent 
ensuite ici en grand nombre, à la portée de nos affranchis, 
et qui sous peu viendront à la connaissance de nos es- 
claves de la ville et de la campagne. Il n'en faut pas da- 
vantage pour exciter la méfiance et l'alarme parmi les 
capitalistes et les propriétaires sur l'avenir de l'île, en leur 
donnant à penser, et non sans raison, qu'il est temps pour 
eux de sauver ce qu'ils peuvent de leur fortune, et de se 
rendre dans des pays plus sûrs et qui leur offrent une 
protection plus efficace. 

Aucune branche d'industrie ne peut prospérer sans 
confiance, principalement toutes les entreprises agricoles 
qui composent notre fortune et qui exigent l'application 
constante du capital qui y est engagé. La grande somme 
nécessaire pour l'établissement d'une plantation de sucre, 
le grand espace de temps que demande sa réalisation, et la 
difficulté de diviser une telle propriété ou d'en disposer, 
obligent le propriétaire à la laisser dans la même forme à sa 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 435 

postérité la plus éloignée. C'est pourquoi celui qui cher- 
che à créer une pareille propriété, ou qui en exploite une, 
en voyant annoncer clans les journaux de Madrid que l'es- 
clavage est sur le point d'être aboli, et trouvant que l'exis- 
tence de l'esclavage est menacée par les agents d'une 
puissante nation qui a commis la folie de ruiner ses pro- 
pres colonies dans notre voisinage immédiat, préférera 
garder son capital improductif ou le mettre en sûreté à un 
taux fort bas d'intérêt, plutôt que de s'exposer à le perdre 
pour toujours dans un pays soumis aux scènes déplora- 
bles de la Jamaïque. 

Si la mission entreprise par Y Impartial espagnol a causé 
une telle alarme parmi les planteurs de Cuba, dont les in- 
térêts prospéraient au milieu de la décadence de leurs ri- 
vaux étrangers, et qui portaient très-opportunément assis- 
tance à la métropole, il peut se féliciter de l'avoir remplie 
complètement. L'arrivée de ces journaux de Madrid a 
coïncidé avec les nouvelles exigences des commissaires 
anglais, dans le but d'augmenter l'alarme des habitants 
par des dénonciations au sujet de la continuation du com- 
merce des esclaves. 

Le gouvernement anglais n'est pas encore content de 
l'établissement d'un vaisseau de guerre démâté en position 
dans notre port, ayant un équipage composé de nègres 
émancipés portant l'uniforme de la marine royale de la 
Grande-Bretagne, et où nos esclaves noirs des deux sexes 
ont un libre accès. 

La contagion propagée parmi nos esclaves par la com- 
munication constante entre eux et le grand nombre d'é- 
mancipés, qui, malgré la ferveur de l'humanité anglaise, 
n'ont pas encore été transportés dans leurs îles, parait ne 
pas être regardée comme dangereuse dans un instant où 
notre gouvernement est assiégé de demandes pour exécu- 
ter des visites domiciliaires dans les maisons de campagne 



436 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

adjacentes à cette ville, où l'on suppose que sont déposés 
des nègres récemment arrivés d'Afrique ; de tels actes sont 
commis avec une ostentation publique, et deviennent im- 
médiatement notoires et intelligibles pour les esclaves, en 
leur donnant de nouvelles idées sur l'illégalité de leur con- 
dition. 

C'est ainsi qu'ils sont amenés à penser, qu'ils sont pro- 
tégés par un pouvoir agissant sous l'influence anglaise, et 
qui les provoque à la rébellion contre leurs maîtres. 
C'est une violation du droit des gens, commise à une épo- 
que où l'intervention d'un pouvoir dans les affaires inté- 
rieures d'un autre a été solennellement proclamée par les 
congrès modernes comme incompatible avec les droits des 
nations. 

Il est très-bien que l'Angleterre émancipe les esclaves 
dans ses propres colonies, et que la France suive spontané- 
ment son exemple si elle est convaincue des bons résultats 
d'une pareille mesure; mais si l'Espagne ne le souhaite pas 
de même, parce qu'elle considère que ce serait ruineux 
pour la plus riche portion de sa population, les îles Britan- 
niques ont-elles le droit de se porter arbitres des destinées 
des autres ? 

L'ancien continent est peuplé de millions d'êtres hu- 
mains, aussi esclaves que les nègres et mille fois plus cor- 
rompus ; les nations les plus civilisées s'engagent dans des 
guerres sanglantes où sont sacrifiées des victimes innom- 
brables ; et cependant il n'y a ni philanthropie ni interven- 
tion pour éclairer et régénérer les uns, ni pour empêcher 
les dévastations des autres. D'où provient donc cette prédi- 
lection pour la race africaine, qui est sur le point d'avoir 
la prépondérance dans ces îles des Indes-Orientales? Et 
comment se fait-il que pour favoriser ce mouvement, on 
prenne une intervention de facto si offensante pour le 
drapeau espagnol ? 






PIÈCES JUSTIFICATIVES. 437 

Les commissaires ne s'occuperont pas à rechercher la 
cause de cet état de choses exceptionnel, ni à accumuler des 
preuves des procédés violents des commissaires anglais en- 
vers la première autorité de l'ile, car il est certain que ces 
communications sont à présent soumises à la considération 
de la régence, avec un projet pour empêcher le progrès des 
prétentions de l'Angleterre, et pour montrer la nécessité 
de placer ces agents dans une position moins importante, 
où leurs fonctions soient moins dangereuses au repos de 
l'ile et aux intérêts de la monarchie ; c'est pourquoi ce su- 
jet n'échappera pas à la pénétration de la régence. 

Dans une occasion semblable les commissaires ont éta- 
bli, et maintenant ils le rappellent au gouvernement su- 
prême, que pour les nègres, ou au moins pour ceux de Cuba, 
le mot d'esclavage est odieux, représenté comme il l'est dans 
les déclamations des abolitionistes, sous les couleurs les 
plus sombres, sans réfléchir à la condition où les nègres 
étaient auparavant, avant d'être réduits à l'état de servi- 
tude, aux avantages dont ils jouissent dans cet état, et aux 
conséquences désastreuses qu'entraînerait leur rétablisse- 
ment dans leur condition primitive. 

De mûres réflexions sur ces trois situations détermine- 
ront s'il est fait plus de tort ou de bien aux Africains en les 
rendant esclaves qu'en les laissant à leur liberté. La moin- 
dre connaissance de la manière de vivre des Africains dans 
l'intérieur de l'Afrique, suffira pour rendre compte de la 
répugnance qu'éprouvent ceux qui ont obtenu leur liberté 
à retourner dans leur pays natal, quand bien même un tel 
retour leur serait proposé. 

Ce qui est appelé esclavage à Cuba, afin d'être mieux 
compris par ceux qui ont eu l'occasion de l'observer, doit 
être divisé en deux classes. D'abord l'esclavage des villes, 
et ensuite l'esclavage des campagnes. Il sera toujours ho- 
norable pour ses habitants qu'à l'aide d'esclaves africains 



438 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

et d'hommes de ce continent de condition libre, ils ont pu 
présenter aux regards de ceux qui ont touché les rivages 
de la Havane une classe de la société, la plus infime, celle 
qui dans tous les pays est regardée comme la lie du peuple, 
ayant un air de décence et de bien-être, et possédant des 
habitudes laborieuses qui ne se trouvent pas sous les insti- 
tutions perfectionnées de Paris et de Londres. 

Le commerce incessant et actif qui se fait dans l'inté- 
rieur de nos établissements, les chargements et décharge- 
ments des vaisseaux sur les jetées, la vente d'articles de 
tout genre pour leur consommation immédiate, le soin des 
nombreuses voitures privées et publiques qui sillonnent 
nos rues, et nos nombreux ateliers de toute nature, sont 
effectués par des nègres esclaves, dont la santé robuste an- 
nonce qu'ils possèdent un bien-être plus grand que celui 
dont peuvent jouir les travailleurs d'Europe. 

On ne trouvera pas dans toute cette ville à esclaves un 
seul mendiant, un seul ivrogne, un seul vaurien qui s'ef- 
force d'exciter la compassion publique ; et cependant ne s'at- 
tendrait-on pas à trouver des mendiants en abondance 
parmi les esclaves malades ou âgés, abandonnés par leurs 
propriétaires? 

Quel contraste entre la scène d'activité qu'offre la Ha- 
vane et le tableau que nous présente l'île de Ténériffe, dont 
les habitants sont des hommes libres! Un résident de la 
Havane, à son retour au Havre et à la Guadeloupe, étant 
débarqué avec ses compagnons à Ténériffe, afin de voir 
cette ville, avait à peine mis pied à terre qu'il fut entouré 
par une telle multitude de mendiants demandant la charité, 
qu'il fut forcé, au milieu de la ville, de chercher un asile 
dans une maison particulière contre l'aspect d'une misère 
aussi repoussante, et que de là il ne put se retirer que sous la 
protection de la police. 

Quelque misérables que soient supposés les nègres, pas 



PIEGES JUSTIFICATIVES. 439 

nn d'eux n'est mort ici faute d'aliments , tandis que des 
classes entières d'hommes, dans les nations de l'Europe les 
plus libres, sont condamnées à mourir de faim et de froid, 
ou de maladies causées par les mœurs dissolues des habi- 
tants. 

Les esclaves domestiques à la Havane forment une frac- 
tion distincte parmi la classe à laquelle ils appartiennent. 
Ils sont bien plus heureux que leurs compagnons, et c'est 
cette fraction qui nous fournit nos nourrices, pour lesquel- 
les nous gardons une affection filiale; leurs enfants sont 
élevés dans la compagnie des nôtres ; et ces domestiques, 
qui sont placés plus immédiatement auprès de la personne 
de leurs maîtres, acquièrent une espèce d'éducation, con- 
sistant en un certain tact et intelligence, produits par leur 
contact continuel avec les classes les plus élevées de la so- 
ciété. Leur tenue et leurs manières sont bien supérieures à 
celles des blancs dans la campagne, ou des ouvriers blancs 
des villes; et ils ne voudraient à aucun prix changer leur 
manière de vivre contre celle d'aucun homme qui gagne 
sa vie par son travail personnel. 

Cette habitude de faire attention aux esclaves domesti- 
ques dès leur enfance engendre parmi les habitants de Cuba 
une sorte de sympathie pour toute leur race, tellement 
qu'aucune personne bien élevée n'a été jamais capable de 
commettre le moindre excès dans la punition de ses escla- 
ves. Au contraire, la seule pensée d'améliorer leur sort 
leur est propre, quoique ce ne soit pas par les moyens 
d'une éducation régulière ; et ce désir a exercé une in- 
fluence notable sur l'amélioration de la condition des es- 
claves ruraux. 

Cette dernière section des nègres qui sont destinés à 
une sorte de travail plus forcé et plus rude , car ils le 
font à de certaines saisons de l'année hors de la présence 
de leurs maitres, est, sans aucun doute, dans une position 



440 PIECES JUSTIFICATIVES. 

bien plus défavorable; et c'est pour cette raison que, 
dans l'opinion des commissaires, elle est la plus conve- 
nable à comparer avec celle des travailleurs libres d'autres 
pays. 

Tout nègre des champs possède un logement pour lui , 
qui, selon la fortune de son maître, est, ou bien un cabinet 
séparé, habitable par un couple marié, ou une chambre 
dans un édifice commode, ce qui est le cas le plus fré- 
quent dans les plantations de café ou dans les propriétés 
de personnes qui ont passé d'une position élevée à celle 
de planteurs. 

Dans les établissements les plus économiques, la ration 
quotidienne consiste en huit onces de bœuf salé cuit 
avec des assaisonnements nutritifs et distribué en deux 
repas , dont le premier est servi à onze heures du matin 
et l'autre après le coucher du soleil, à lafin de la journée 
de travail. 

A chaque esclave est réservé un petit jardin pour 
cultiver des grains et des végétaux, avec lesquels ils 
varient leur nourriture journalière ; il est aussi permis 
d'élever de la volaille et un cochon dans le voisinage de 
l'habitation. 

Les esclaves des champs reçoivent annuellement deux 
babits de toile de Hambourg , et en hiver un chàle et une 
cape de laine. Chaque propriété a une infirmerie régulière, 
placée sous la garde du meilleur médecin que l'on peut 
trouver ; et quand un esclave est malade , on n'épargne 
ni soins ni attentions, quand il n'y aurait pas même 
avantage quelconque pour le maître. Et quand la vieil- 
lesse ou les infirmités les empêchent de travailler, ils sont 
sûrs de trouver un asile où ils reçoivent les mêmes soins 
qu'ils auraient reçus dans la plénitude de leur santé et 
de leur vigueur. 

Et quel est le travailleur en Europe qui pourrait comp- 



PIECES JUSTIFICATIVES. 441 

ter sur une telle assurance de repos sans en appeler à la 
compassion publique? Et comment ses enfants, quelque 
nombreux qu'ils puissent être, sont-ils assurés d'avoir con- 
stamment leur subsistance ? Il est aussi vrai de dire que 
parmi cette classe d'esclaves , ceux qui se conduisent le 
mieux sont attachés à des postes où ils jouissent de plus de 
liberté, et sont en état d'amasser un capital suffisant pour 
acheter leur liberté. 

Et ne serait-il pas plus humain pour le travailleur 
européen mourant de faim et de dénûment, que son 
gouvernement employât à améliorer les misères de sa con- 
dition les millions qu'il dépense en tentatives pour amé- 
liorer le sort de Cuba ? De plus, le travailleur est esclave 
de ses besoins. Afin de les satisfaire, il est forcé de doubler 
ses travaux, et s'ils ne sont pas encore suffisants pour pro- 
duire autant de sécurité et de jouissances dans son vieil 
âge que n'en possède l'esclave , le résultat positif est 
que l'esclave est de fait le plus heureux, et que le tra- 
vailleur européen n'a pour lui qu'un beau nom. 

Les commissaires n'ont pas l'intention de s'opposer à 
l'accomplissement du traité pour la cessation de la traite 
des noirs , ni de défendre les infractions clandestines dont 
il a été l'objet , parce qu'il a été signé avec l'approbation 
du gouvernement, qui a trouvé convenable d'ouvrir des 
négociations internationales sur ce sujet avec la puis- 
sance qui a pris sur elle d'entreprendre la défense de 
l'humanité. 

La suppression de la traite pourrait même être regardée 
comme bienfaisante et opportune , si elle était accompa- 
gnée d'un plan pour l'immigration de colons blancs, et la 
dépense de leur introduction , dans un cas urgent , pour- 
rait être supportée par les revenus publics de l'île. Le 
nombre des travailleurs blancs deviendrait alors assez 
grand pour pouvoir réduire leurs salaires au point de les 



U2 PIECES JUSTIFICATIVES. 

engager à se livrer à l'agriculture , et de rendre leur 
travail plus économique que celui des nègres. Cela aurait 
dû déjà être le cas , et c'est maintenant le seul système 
par lequel la traite des nègres pourra être entièrement 
anéantie, à moins que nous n'ayons l'intention de voir 
annihilés les produits de l'île. 

De telles améliorations ultérieures devraient donc être 
préparées graduellement, de la façon que le gouvernement 
décidera dans sa sagesse, afin de nous délivrer un jour 
de la nécessité fatale et inévitable où nous sommes à 
présent placés, de recruter notre population par l'intro- 
duction d'esclaves. 

Mais les commissaires ne cesseront pas de répéter à la 
régence que la mesure d'émancipation qu'annonce d'une 
manière erronée la communication du Corresponsal ar- 
racherait immédiatement cette île à la métropole, ainsi 
qu'à ses habitants de race blanche. 

Le paiement immédiat de la valeur des esclaves , 
comme indemnité , ne serait pas un remède suffisant à ce 
désastre ; car sans eux les propriétés seront complètement 
ruinées. Jamais non plus le paiement complet ( et im- 
possible ) de la valeur des propriétés elles-mêmes ne sera 
une compensation suffisante , parce qu'en supposant que 
chaque propriétaire ait l'argent dans sa poche, il n'y 
aurait pas de force suffisante pour réprimer les excès de 
500,000 esclaves naturellement indolents et portés à la 
dissipation , et spécialement quand ils feront cause com- 
mune avec les 200,000 habitants de couleur libres portés 
dans le cens de l'île. 

Il ne serait pas possible d'engager les nègres nouvelle- 
ment émancipés à contracter des habitudes de travail vo- 
lontaire, ni de leur communiquer les mœurs données 
par une éducation régulière. Ils désireront naturellement 
vivre avec le moins de travail possible, s'adonneront au 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 443 

vol et à d'autres vices, et les blancs n'étant pas en nom- 
bre suffisant pour les tenir en respect, il s'élèverait un tel 
degré de rivalité et de haine, qu'il en résulterait une 
guerre à mort. 

Il n'est pas à présumer qu'aucun homme blanc veuille 
se soumettre à un sort aussi dur; ils préféreront tous émi- 
grer dans des contrées étrangères, gagner leur subsistance 
et sauver la vie de leurs enfants, s'ils n'adoptent pas les 
mesures que pourrait dicter le désespoir. 

C'est pourquoi les commissaires supplient le gouverne- 
ment provisoire : 

1° De réprimer la licence avec laquelle la presse pério- 
dique de Madrid attaque la loyauté irrécusable des habi- 
tants de Cuba, par la propagation de doctrines opposées 
au bien-être et au salut de tous les propriétaires, à la con- 
servation du pays et à l'intérêt des revenus de Sa Majesté ; 

2° De refuser pour l'avenir d'entrer dans des négocia- 
tions relatives à la traite d'Afrique, d'après les bases suivant 
lesquelles elles ont été ouvertes, c'est-à-dire par la cession 
à la nation anglaise du droit d'intervention personnelle 
par ses agents sur le territoire espagnol ; d'insister pour 
que le principe de non-intervention, qui a été sanctionné 
par les congrès généraux, ait vigueur, et de faire que les 
commissaires anglais qui résident ici soient envoyés 
pour exercer leurs fonctions en un lieu où leur présence 
soit moins préjudiciable à la tranquillité et au bien-être 
public ; 

3° Que le gouvernement adopte telles mesures qui 
lui paraîtront convenables et compatibles avec l'honneur 
national pour la cessation absolue de la traite des escla- 
ves, et qu'en même temps un plan de colonisation blanche 
soit décrété, dont l'exécution soit confiée à cette corpora- 
tion, la plus active et la plus profondément intéressée aux 
améliorations publiques, et assez nombreuse pour com- 



444 PIÈGES JUSTIFICATIVES. 

prendre, non-seulement ceux de notre nation, mais aussi 
les étrangers de tous pays; que les dépenses occasionnées 
par cette mesure soient à la charge des revenus de L'île; 

4° Que la régence, dans sa pénétration profonde, dai- 
gne considérer que dans la question de la liberté des nè- 
gres, il n'y a eu qu'une seule pensée ou opinion depuis 
l'arrivée des publications en question de Madrid : c'est que 
l'ile sera perdue d'une manière irréparable pour la métro- 
pole et ses habitants ; car ils se porteront plutôt à quel- 
que extrémité, que de se soumettre au sacrifice de leurs 
fortunes, au danger de leurs vies, et peut-être à être un 
jour subordonnés aux nègres. 

El Conde de Villanueva, président. 
{Suivent les signatures. ) 



Seconde pièce incluse dans la lettre de M. Turnbull. 

MÉMOIRE DE l'ayUNTAMIENTO OU CONSEIL MUNICIPAL DE LA 
HAVANE, A LA RÉGENCE PROVISOIRE D'ESPAGNE, SUR l'aBO- 
LITION DE L'ESCLAVAGE ET DE LA TRAITE DES NOIRS. 

La corporation municipale de la très-fidèle ville de la 
Havane adresse à la régence provisoire du royaume les 
plaintes de l'île de Cuba sur une question qui touche à 
son existence. Quoique indigne de ce grand rôle, cepen- 
dant, étant le seul intermédiaire représentatif dont jouis- 
sent ces fidèles habitants, la municipalité se propose, avec 
toute l'ardeur inspirée par la justice et toute la confiance 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 445 

qu'elle a dans la sagesse d'un gouvernement juste, de 
prouver l'impossibilité de prendre une résolution sur l'é- 
mancipation des nègres esclaves de cette île, sans occa- 
sionner sa destruction, en retour de sa loyauté sans tache 
et des grands et constants sacrifices qu'elle s'est imposés 
en faveur de la métropole. Elle en appellera aussi à la jus- 
tice et à la politique, sur ce qu'avance en faveur de l'é- 
mancipation une philanthropie mal entendue, qui ne 
s'appuie pas sur des données positives, mais sur une in- 
digne jalousie. 

Il est douloureux d'observer que les circonstances qui 
ont servi de prétexte pour refuser aux provinces d'Amé- 
rique le droit de représentation et d'autres garanties so- 
ciales, ne sont plus prises en considération quand l'éman- 
cipation des esclaves est en question ; mais il est bien plus 
douloureux de voir que les souffrances d'une classe de la 
population sont exagérées dans le but d'arriver à la ruine 
et à la destruction sanguinaire de l'autre. Ceux qui ont 
discuté la question de l'esclavage en Amérique ont né- 
gligé, parmi leurs considérations, le fait que la différence 
des castes y est comprise ; différence qui inspire les alar- 
mes les plus sérieuses à l'égard d'une portion importante 
de la population, qui, sans être de condition esclave, dé- 
sire l'extermination de la race blanche. 

Si le nombre d'esclaves qui sont placés clans un contact 
plus immédiat avec les gens de couleur croissait et si 
les difficultés qui s'élèvent par la subordination et l'isole- 
ment des esclaves étaient enlevées de façon à préparer la 
voie à des bouleversements, Cuba confirmerait l'expérience 
de Saint-Domingue, et accomplirait la prédiction : que dans 
ces îles la race noire exterminerait les blancs, et que ceux- 
ci l'emporteraient sur les noirs sur le continent. C'est 
manquer de connaissance du cœur humain que de ne pas 
soupçonner le désir, dans quelques âmes perverses, de voir 



4 '.6 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

détruire la population blanche, et de ne pas craindre que 
ce désir, excité par les plaintes, non pas des esclaves, mais 
de leurs défenseurs gratuits, n'excite des désastres et des 
révolutions. Mais ceux qui exagèrent les maux de l'escla- 
vage devraient considérer que le mal n'est pas si grand 
que celui qui serait produit par l'extermination de la classe 
blanche, et que cette île serait perdue pour la civilisation 
et le commerce, si une classe ignorante et dégradée prési- 
dait à ses destinées. 

L'opposition à l'émancipation n'est pas seulement fon- 
dée sur le désir de la prospérité de l'esclavage, ni sur l'a- 
mour insensé d'une richesse qui disparaîtrait avec les es- 
claves qui la produisent : elle se fonde sur la préservation 
de l'existence de la classe blanche, qui a le devoir et le be- 
soin de l'empêcher. Et les habitants de l'île de Cuba, qu'il 
ne faut pas blâmer par la seule raison que leur gouverne- 
ment permet et protège l'abominable trafic des esclaves, ont 
un droit mieux fondé à demander la préservation de leur 
existence, que ne l'a la race esclave à demander la liberté. 
Cette liberté ne serait en tout cas qu'une abstraction, tan- 
dis que la préservation de la race blanche n'en est pas une. 
D'ailleurs, il ne faudrait pas oublier les circonstances lo- 
cales qui rendent l'émancipation impossible. La liberté 
des mineurs et des fous est une chose juste comme ab- 
straction, mais d'autres raisons empêchent qu'on ne les 
en mette en jouissance; et ceux qui, affectant des senti- 
ments philanthropiques, déclameraient contre l'autorité du 
père et du curateur, ne seraient pas moins raisonnables 
que ceux qui demandent une émancipation à laquelle les 
esclaves ne sont pas préparés. C'est en vain que des tran- 
sitions ont été proposées. Les intérêts des propriétaires 
d'esclaves ne permettront pas des concessions préliminai- 
res, car elles ne pourront être accordées sans produire de 
commotions. Le seul remède que puisse indiquer la rai- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 447 

son on une philanthropie éclairée, seraitd'adoucir les maux 
des esclaves, afin de les préparer par degrés insensibles à 
jouir de leur liberté ; et il est honorable pour la législation 
de ce pays et les mœurs de ce peuple, que les règlements 
concernant l'esclavage, et spécialement la cédule royale 
du 31 mai 1789, et le traitement humain de leurs maîtres 
rendent ridicules et chimériques les déclamations de ceux 
qui s'intéressent à l'émancipation. 

Le travailleur en Europe est indubitablement dans une 
condition bien plus infortunée que celle de l'esclave dans 
cette île. L'esclave est nourri et entretenu par son maître 
pendant la maladie et la vieillesse, et il a devant lui une 
perspective bien préférable à celle du travailleur qui vit 
de son travail journalier, et qui même, sans supposer qu'il 
devienne âgé ou malade, mourra de faim si une améliora- 
tion dans les machines ou une plus grande parcimonie le 
chasse de l'atelier. Les souffrances de l'esclave dans l'île 
de Cuba sont moindres que celles du matelot ou du sol- 
dat. Et de même qu'il ne serait pas juste de dire que les 
fabricants et les capitalistes doivent êtres voués à la des- 
truction, de même aussi il n'est ni juste ni convenable de 
dire que la race blanche de l'île de Cuba doit être exter- 
minée. Nos esclaves ne sont pas dans une situation aussi 
misérable que ceux des colonies étrangères, où les maîtres 
ont droit de vie et de mort, où l'esclave n'a pas le droit 
de porter plainte contre son maître, et où il n'y a pas pour 
eux de justice de la part de l'homme. 

Il y a peu de testaments dans cette île qui ne contien- 
nent de provisions pour la manumission de quelques es- 
claves, comme récompense de leurs services ; il y a très- 
peu d'esclaves, ayant une bonne conduite, qui ne puissent 
amasser un capital suffisant pour acheter leur liberté sous 
la protection des syndics et des procuradores générales ; 
il y a très-peu d'excès commis par les maîtres qui ne 



Û48 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

soient réprimés à l'avantage des esclaves eux-mêmes. Ils 
sont admis à un droit de coartacion qui limite le prix de 
leur rachat, et leur vie est soigneusement protégée. Mais 
si des allégements ultérieurs étaient demandés, il ne serait 
pas difficile de les obtenir, en tant qu'ils seraient parfaite- 
ment en harmonie avec l'esprit protecteur de nos lois, 
avec les habitudes humaines et les dispositions naturelles 
des propriétaires ; mais ce ne pourra être une émancipa- 
tion générale, qui ne ferait que causer la ruine et le dés- 
astre. De cette façon, les esclaves seraient graduellement 
élevés à la condition d'affranchis. Et si nous réfléchissons 
qu'il n'existe aucune juste proportion entre les sexes, et 
que, parmi ceux de sang mêlé, les blancs ont l'ascendant, 
qui pourra dire que dans peu d'années la différence des 
castes n'excitera pas d'alarmes, et que l'esclavage domes- 
tique aura cessé d'exister? Cela suppose l'entière suppres- 
sion du trafic exécrable avec les Africains. Les habitants 
de l'île de Cuba forment le peuple le plus profondément 
intéressé à ne pas voir imprudemment augmenter le nom- 
bre des gens de couleur. Les lois du pays, et un traité so- 
lennel avec l'Angleterre, ont déjà prohibé la traite des 
noirs ; et bien qu'il puisse être supposé que l'objet unique de 
cette prétendue philanthropie d'une nation civilisée ait été 
l'agrandissement des possessions de cette nation dans les 
Indes ; bien qu'il puisse être aussi supposé que le but en était 
la destruction des colonies de France, d'Espagne, du Por- 
tugal et de la Hollande, cependant ce n'est pas l'intérêt des 
habitants de l'île de Cuba de défendre un trafic juste- 
ment exécré. S'il a été manqué à la foi des traités, si le 
commerce d'hommes a été permis, il est juste qu'une telle 
illégalité soit réprimée comme le serait toute autre; mais 
ceux qui se sont rendus coupables de ces excès ne sont 
pas dans l'île de Cuba, et il ne serait pas juste que les in- 
digènes payassent de leurs vies, de la perte ou de la des- 



PIÈGES JUSTIFICATIVES. 449 

traction de leurs propriétés, les crimes des autres, sous le 
prétexte erroné que notre dépendance de la métropole sera 
maintenue par l'accroissement de la population nègre. 
Cette dépendance sera perpétuelle si les éléments d'ordre, 
qui existent heureusement dans l'inviolabilité de notre 
propriété, continuent à être préservés; elle sera perpé- 
tuelle si le gouvernement espagnol, plus éclairé, étendait 
sur ce pays son bras protecteur. Si ses habitants ont su 
résister aux suggestions et à l'exemple que leur ont offerts 
toutes les parties de l'Amérique, et s'ils ont consenti à ver- 
ser leur sang et à dépenser leur argent, non-seulement en 
Europe, mais encore dans les provinces voisines de l'Amé- 
rique, pour réprimer ceux qui étaient auparavant leurs 
frères, ils ont besoin de ne pas être effrayés des doutes 
qui sont portés sur leur loyauté inviolable, au moins dans 
le cas impossible, parce qu'il est injuste, où ils seraient 
contraints de subir la loi de leur préservation. Abolissez 
donc la traite. d'Afrique, mais ne permettez pas que sa 
continuation odieuse et clandestine produise la ruine to- 
tale de l'île de Cuba. 

Mais quel bien pourra produire l'émancipation? quel 
usage les esclaves feront-ils de leur liberté? Plongés dans 
un état d'ignorance dont la liberté ne les ôtera pas, pri- 
vés de capitaux et de connaissances, sans aucun désir 
qui les stimule à acquérir et à accumuler, leur indolence 
et leur paresse les rendra d'autant plus misérables qu'ils 
sont plus nombreux, et ils ne pourront soutenir leur exis- 
tence sans commettre des crimes, sans se venger d'une 
manière impie et barbare de la perte de leur liberté, et sans 
rendre leur propre existence incompatible avec celle de 
leurs maîtres actuels. 

L'économie politique peut bien nous montrer que ces 
pays-là sont productifs où le travail est libre, plus que 
ceux où prévaut l'esclavage ; mais si nous mettons en 

III. 29 



450 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

comparaison, non pas le pouvoir productif de peuples dis- 
tingués l'un de l'autre par leurs lois et leurs mœurs, mais 
le travail d'un esclave comparé avec celui de l'homme li- 
bre vivant au même lieu ; si nous considérons que le tra- 
vail d'un journalier n'est pas beaucoup moins forcé que 
celui de l'esclave ; si nous observons que la consommation 
et les frais de l'existence de l'esclave sont moindres que 
ceux de l'homme libre, il sera impossible d'établir une su- 
périorité en faveur du travail imposé par la misère et la 
pauvreté sur le travail exigé sous une forme plus douce 
par l'esclavage. Si l'introduction d'esclaves dans un lieu 
où il n'y en avait pas précédemment était en question, la 
doctrine de la supériorité du travail libre pourrait être 
soutenable. Mais telle n'est pas la question. L'existence 
de l'esclavage est un fait, et si ce fait exerce une grande 
influence sur la dépréciation du travail, sur la dégrada- 
tion des mœurs, et en arrêtant le progrès des connais- 
sances et peut-être des arts, la dépense plus grande des 
ouvriers et des mécaniciens, qui sont habitués à de plus 
grandes dépenses, et exigent par suite un salaire plus 
élevé , devient évidente. L'émancipation des esclaves 
Amène l'éloignement d'un grand nombre de mains de la 
culture du sol ; et sans prendre en considération la perte 
de leur valeur, qui doit toujours être indemnisée, sans con- 
sidérer le dommage causé par tout changement dans l'ap- 
plication du capital, la perte seule qui résultera du défaut 
de cultivateurs est incalculable. Une telle perte ne saurait 
être réparée qu'au bout d'un long espace de temps par l'im- 
migration européenne, parce que l'émigration des blancs 
ne se fait pas avec la même facilité que celle des nègres , 
et le coût plus élevé des produits du travail blanc exclura 
les produits de cette île de la concurrence sur les marchés 
du monde. Le triste sort de la Jamaïque est plus convain- 
quant que toutes nos théories économiques, et nous mon- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 451 

tre combien serait fâcheux l'avenir de l'île de Cuba, quand 
bien même les habitants blancs ne seraient pas extermi- 
nés. Et quels avantages pourrait tirer la nation espagnole 
en retenant cette île sous sa dépendance? Par quels 
moyens pourrions-nous envoyer quatre millions de dol- 
lars à la métropole, après avoir suppléé à nos propres be- 
soins? Où serait le bénéfice qu'elle aurait à introduire 
dans cette île les productions de la Péninsule, quand il 
ne pourrait plus s'en faire l'échange contre d'autres pro- 
duits? Toutes les nations de la terre, sans exception, sont 
intéressées à la préservation de l'île et à la prospérité de 
son commerce et de son industrie, et le gouvernement es- 
pagnol ne peut décréter l'émancipation de nos esclaves 
sans se suicider. L'Espagne n'a pas besoin de recevoir des 
leçons de philanthropie des autres nations. Les colonies de 
la Grande-Bretagne ont toujours été dans une condition 
pire que les provinces de l'Espagne, pour lesquelles le seul 
nom de colonie était offensant ; et la reconnaissance de 
l'influence étrangère dans des questions de droit positif 
serait aussi injurieuse qu'infortunée. 

La circonspection requise par la considération d'une 
question d'une importance aussi vitale pour cette île, la 
nécessité de connaissances locales afin d'arriver à une con- 
clusion juste, et le droit d'être entendus par une repré- 
sentation légitime qu'ont ceux qui se trouvent si pro- 
fondément intéressés dans la question , empêcheront 
probablement l'accomplissement soudain de la mesure 
de l'émancipation ; mais le conseil municipal de la Havane 
manquerait à ses devoirs s'il ne représentait pas que la 
seule discussion d'une pareille question est aussi injurieuse 
que le serait sa décision inconsidérée ; s'il ne faisait pas 
connaître avec franchise et fidélité que le moindre résul- 
tat de cette mesure sera de mettre en danger l'existence 
politique de l'île, et enfin s'il ne déclarait pas que le résul- 



452 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

tat inévitable de la discussion sera une révolution san- 
glante. Le gouvernement pourra reconnaître la vérité de 
ces observations, et si l'île doit périr, si la ruine et l'exter- 
mination de ses habitants doivent être la récompense de 
leurs sacrifices et de leur fidélité, au moins il ne sera pas 
dit que le mal n'a pas été prévu et qu'il a été hâté par le 
lâche silence de cette municipalité. 



G 

Troisième pièce incluse dans la lettre de M- Turnbull. 

MÉMOIRE DU TRIBUNAL DE COMMERCE DE LA HAVANE A LA 
RÉGENCE PROVISOIRE D'ESPAGNE, AU SUJET DE L'ABOLITION 
DE LESCLAVAGE ET DU COMMERCE DES ESCLAVES. 

La Havane, 30 mars 4841. 

Le tribunal de commerce de cette très-fidèle ville de la 
Havane, dans un moment où la terreur se répand dans 
cette capitale et dans tout le pays, par le bruit qu'à la 
prochaine session des cortès une mesure législative sera 
proposée, à l'effet de produire l'émancipation des esclaves 
de cette île, ne peut faire autre chose qu'élever sa voix 
vers la régence provisoire du royaume, en témoignage de 
sa fidélité et de sa constance, et de l'amour qu'il porte au 
bien-être et à la prospérité de la monarchie. À part les 
dangers et les malheurs auxquels sont exposés des objets 
si chers, si des questions d'une nature aussi délicate étaient 
agitées au sein de la représentation nationale, la dignité, 
l'intelligence et la sagesse du gouvernement suprême 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 453 

omettraient-elles d'opposer une barrière insurmontable 
aux suggestions d'une philanthropie mal entendue, dont le 
seul objet serait de permettre l'agrandissement d'une na- 
tion puissante aux dépens de notre propre ruine. 

Ce tribunal est parfaitement convaincu que le présent 
mémoire se rapporte à des objets au-dessus du cercle na- 
turel de ses devoirs, et que l'occasion qui a porté l'alarme 
et les bruits sinistres actuellement en circulation pour- 
rait être regardée comme futile etindigne déconsidération, 
parce que ces bruits ne peuvent être rapportés qu'à un ar- 
ticle adressé (pardon Ramon de la Sagra) au journal 
appelé El Corresponsal, daté du 21 décembre dernier. 
Mais le sujet qu'il traite est si grave et si délicat, et d'un 
intérêt si vital pour tout habitant de ce pays, que l'on ne 
peut en entendre la moindre discussion sans alarmer les 
hommes les plus fermes et sans produire des idées extra- 
vagantes et absurdes. 

C'est ainsi qu'un article d'un journal insignifiant, qui 
sur tout autre sujet, à cause du peu d'importance attachée 
à une opinion individuelle, n'aurait eu aucun effet, a 
été capable, en touchant cette question, de jeter les es- 
prits dans un état d'effervescence et d'excitation dif- 
ficile à concevoir. Cette population, si peu occupée de 
questions ayant une importance politique, n'a pas prêté 
l'attention la plus légère aux révolutions importantes et 
sérieuses qui ont eu lieu dans ces dernières années dans la 
forme du gouvernement de la nation. Mais se voyant me- 
nacés eux-mêmes, non-seulement dans leur propriété, 
mais encore dans leur existence, ils ne sont pas longtemps 
à discuter leurs opinions, mais ils se préparent à se dé- 
fendre eux-mêmes à tout prix contre les dangers aux- 
quels ils sont exposés. 

Un discours imprudent, prononcé dans les cortès consti- 
tuantes extraordinaires de 1S11, qui ne se rapportait pas 



454 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

à l'abolition de l'esclavage, mais à la suppression de la 
traite, alarma tellement les autorités et les corporations de 
cette île, comme il le paraît dans les communications offi- 
cielles de cette période, que les craintes qui se manifestè- 
rent alors paraissent être exagérées. Et cependant, il y a 
peu de mois encore qu'une horrible conspiration a été 
découverte : si elle eût réussi , elle aurait produit une 
conflagration générale de la propriété et le massacre uni- 
versel de la population blanche. Cette conspiration fut 
heureusement découverte au moment où son but allait 
être mis à exécution ; et une portion des condamnés, qui 
avaient projeté la ruine de l'île, ont fini leurs jours sur 
l'échafaud. Leurs chefs n'étaient pas des esclaves qui 
avaient été battus, opprimés et maltraités par leurs maîtres, 
mais c'étaient des nègres libres, qui avaient joui de tous les 
avantages de l'éducation et pouvaient avoir quelque sen- 
timent d'honneur et de religion. 

A cette époque, la secte des abolitionistes anglais, et les 
quakers, les méthodistes et autres variétés religieuses qui 
considèrent comme un devoir défaire partie de cette secte, 
n'avaient pas encore établi parmi nous ces sociétés qui 
maintenant, par leur argent, s'efforcent de mener toutes 
les contrées où existe l'esclavage, et, sans avoir égard aux 
moyens, s'emploient continuellement à atteindre le but de 
leur zèle hypocrite et fanatique. Mais maintenant que 
dans chaque Anglais qui débarque sur cette plage nous 
pouvons voir un espion ou un apôtre déguisé de cette 
doctrine; maintenant que ces missionnaires s'introduisent 
à la cour comme dans nos cases, les uns publiquement, 
les autres frauduleusement; maintenant qu'ils jouissent 
de la protection avouée de leur gouvernement, identifiant 
leur but privé à la perpétration de leurs desseins publics; 
ce n'est plus un fait, un mot, une simple idée qu'il faut 
y voir, mais un projet décidé d'émanciper la race nègre, 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 455 

idée qui vient d'Angleterre et seconde son dessein de rui- 
ner les produits de cette île. 

Ici, et à ce sujet, il ne sera pas hors de propos de rap- 
porter le cas récent d'un Anglais, M. Turnbull, qui, 
arrivé ici avec le caractère d'un simple voyageur, s'est 
introduit dans notre société et clans l'intérieur de nos 
maisons, et a publié, comme le résultat de ses observations, 
un livre plein d'inexactitudes et de suppositions, dont 
le principal objet est d'accuser ïe gouvernement de Sa 
Majesté, et les habitants en général , d'infraction au traité 
pour la suppression du commerce des esclaves. Dans cet 
ouvrage, il a eu l'audace de proposer à Sa Majesté l'exten- 
sion des pouvoirs de la commission mixte , au point de 
l'élever au rang d'un tribunal ordinaire du pays. Comme 
récompense de cette publication, il a obtenu la nomina- 
tion de consul-général de sa nation et de surintendant des 
Africains libérés dans la cour de la commission mixte. 
Quand il est notoire que ces idées, répandues en abon- 
dance parmi le peuple , ont déjà produit parmi les nègres 
la circulation d'erreurs qu'ils ont adoptées dans leur igno- 
rance, par l'espoir séducteur de recouvrer leur liberté, ce 
qui pourra très-bien donner naissance à une révolution 
générale, si le gouvernement ne se bâte d'y appliquer un 
prompt remède, il est également à craindre que d'au- 
tres fanatiques , placés plus bas dans la société, plus ha- 
biles , mais également décidés, au risque du martyre, ne 
tachent de parvenir à un but selon eux en harmonie avec 
celui du christianisme, et ne soient disposés à travailler en 
silence à répandre des idées insurrectionnelles parmi 
notre population esclave, quand ils seront sûrs, dès que 
leur criminelle tentative aura réussi, de rencontrer l'appui 
décidé de leur gouvernement, par suite de la tolérance du 
nôtre. Que le gouvernement britannique soit désireux de 
produire la prospérité de son propre commerce aux dépens 



456 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

du nôtre et s'efforce de contraindre à l'abolition de l'escla- 
vage dans les colonies à sucre rivales des siennes, c'est une 
chose qui est évidente à l'observateur le plus superficiel ; 
et que cela soit conforme aux intérêts de la compagnie 
anglaise des Indes-Orientales et puisse être un motif de 
s'écarter du sentier de la justice et des règles du droit 
international, c'est grandement à craindre, quand on 
considère que la moindre agitation politique arrêtera la 
production des 16,000,000 arrobes de sucre que cette 
île fabrique actuellement, et que la plus grande partie 
cette production passera aux colonies orientales de la 
Grande-Bretagne. Il n'est pas douteux, pour l'observa- 
teur le plus insouciant, que ces doctrines, propagées par 
des missionnaires anglais et par une discussion impru- 
dente à ce sujet, sous quelque forme qu'elle ait lieu dans 
nos cortès, ne peuvent être autrement interprétées par 
les nègres que dans un sens bien plus étendu et bien plus 
dangereux qu'elles ne le sont réellement. 

L'amour de la liberté est naturellement la passion do- 
minante de l'esclave , non par l'influence de la réflexion 
et du raisonnement sur son bien-être physique et moral , 
mais par suite d'un instinct commun à l'homme et aux 
animaux ; instinct qui est senti d'autant plus violemment 
qu'ils sont plus éloignés de la saine raison, comme nous 
pouvons l'observer sur les bêtes féroces ; et le premier 
usage qu'ils feront de leur force après qu'auront été 
rompus les liens qui les retiennent sera de détruire 
ceux par qui ces liens auront été rompus ; tant l'es- 
clave est loin de comprendre le véritable usage de la 
liberté ! Et comme il est incapable de comprendre le sens 
exact de ce mot dans l'état de société où il a vécu jusqu'a- 
lors, il en abusera aussitôt. La vérité de cette assertion 
n'est que trop malheureusement prouvée par le sort fatal 
de l'île infortunée de Saint-Domingue. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 457 

La religion, la philosophie, des améliorations sociales, 
la nécessité ou la force, sont les seuls moyens de les con- 
traindre à rester dans les limites de leurs devoirs et à 
comprimer leurs passions. La loi n'a pas d'autres bases. 
Mais le dernier de ces moyens de répression sera-t-il suf- 
fisant par lui-même pour réprimer les passions féroces 
qui s'empareraient soudainement d'un demi-million de 
barbares, complètement privés d'éducation chrétienne ou 
morale , et habitués dans leur état naturel à ne recon- 
naître d'autre différence entre un homme et un autre que 
celle de propriétaire et d'esclave, de maître et de domes- 
tique, d'oppresseur et d'opprimé? La force ! Mais la force 
ne serait pas suffisante , car elle amène un désordre parmi 
les êtres dont un historien philosophique célèbre a dit : 
« Misérables toute leur vie , ils sont des héros pour un 
moment. » 

Et quand même la victoire serait gagnée , elle serait 
précaire et sans résultats, parce que la seule action de 
la force laisserait derrière elle des conséquences suffisan- 
tes pour commencer et assurer notre destruction complète. 
Viendra-t-on nous dire que des hommes qui viennent 
d'acquérir leur liberté suivront l'exemple de ceux qui ont 
été habitués depuis longtemps à une jouissance pacifique et 
se modèleront sur eux? Mais c'est là le pire de tous les maux 
dont nous sommes menacés : l'influence de nos hommes 
libres de couleur opérera indubitablement sur les esprits 
de ceux qui auront été nouvellement émancipés ; con- 
séquence inévitable, d'abord de l'égalité ou de l'analogie 
de caste, ensuite de l'intelligence supérieure de ceux 
qui ont été depuis longtemps libres. 

De là il résultera, comme cela a eu lieu à Saint-Domingue, 
que ceux qui seront nouvellement libérés formeront la 
masse et que ceux qui ont joui depuis longtemps de leur 
liberté deviendront l'âme d'une révolution désastreuse 



458 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

qui ne sera pas longue à se déclarer. Mais il ne faut pas 
oublier que, quand l'émancipation des esclaves est en 
question, ce n'est pas seulement une relation sociale qui 
est changée, une loi qui est abrogée par laquelle un 
homme était soumis à un autre homme, et que par là 
toute distinction est effacée , mais qu'ici c'est tout l'espace 
entre le nègre et l'homme blanc qu'il faut parcourir, pour 
les placer sur le même pied d'égalité; qu'il faut unir 
dans des relations sociales journalières deux races qui 
portent sur elles la marque indélébile de la séparation , 
également indiquée dans les qualités physiques et mo- 
rales, de façon que quand elles sont libres, elles sont 
rarement unies, même sous l'influence du vice et de l'im- 
moralité, et qu'il en résulte que l'une doit commander et 
l'autre obéir. Cette nécessité ne peut être détruite même 
par les sentiments d'humanité et de religion qui sont 
maintenant dans toutes les bouches, mais qui seraient bien 
loin du cœur de nos modernes philanthropes s'ils étaient 
à notre place et qu'il leur fallût agir. 

Dans le sein de nos hommes libres de couleur existe, 
et doit exister s'ils sont des hommes, une haine pro- 
fonde contre les blancs, quand il n'y aurait d'autre cause 
que l'état d'isolement où ils sont placés et l'aversion dont 
ils sont l'objet. Cette disparité demi-légale qui existe de 
fait entre eux et les blancs libres produit une haine beau- 
coup plus enracinée que celle causée par le système d'op- 
pression exercé dans certains pays par certaines classes 
privilégiées de la société sur d'autres classes malheureuses, 
parce que l'aversion des nègres contre les blancs sera 
toujours alimentée par la diversité d'origine marquée par 
la nature et étemelle comme la couleur qui les distingue. 
La race de couleur actuellement libre présente-t-elle plus 
de garanties que celle qui est dans l'esclavage? La régence 
permettra bien à un voyageur espagnol qui a résidé parmi 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 459 

nous, quia visité les États-Unis et une partie de l'Eu- 
rope, et dont l'attention s'est surtout portée sur l'état 
des institutions philanthropiques et sur tout ce qui a pour 
objet le perfectionnement des mœurs publiques, de ré- 
pondre, parce qu'il est plus à même que nous de le faire 
moins encore par ses recherches scientifiques que par une 
certaine célébrité qu'il s'est acquise en Espagne. Nous en- 
tendons parler de D. Ramon de La Sagra, qui, dans son 
ouvrage intitulé Cinq Mois dans les États-Unis, s'exprime 
en ces termes au sujet de l'émancipation des esclaves : 

« Le nombre des hommes de couleur qui se trouvent 
dans les prisons de ce pays m'a fait réfléchir au malheur 
de cette race plongée dans le vice et le crime par manque 
de bonne éducation. Plusieurs auteurs sont d'opinion que, 
pour l'esclave, le plus grand des bonheurs serait l'ob- 
tention de sa liberté. Je pense au contraire que la liberté 
est le présent le plus détestable qui puisse se faire aux 
malheureux Africains qui n'ont reçu aucune éducation. 
C'est pire mille fois que la possession d'une forlune illi- 
mitée accordée à un jeune homme licencieux et inexpé- 
rimenté, passant son temps dans la dissipation d'une 
grande ville ; plus fatal que toutes les séductions offertes 
à une innocente jeune fille sur le chemin fleuri du plaisir. 
L'esclave n'est qu'une pure macbine, devenu brute dans 
sa condition , privé de toutes les jouissances morales , et 
limité pour les jouissances physiques à une certaine ration 
de nourriture, à goûter un repos interrompu, et à ne pas 
même posséder complètement sa femme. Un tel état 
d'existence est certainement misérable, et son améliora- 
tion est un heureux sujet pour les philanthropes. Or l'usage 
est de représenter l'esclave comme l'enfant du malheur et 
de la misère, perdu au milieu d'un cercle profond, qui 
le rend inconnu, et mis en contact avec tous les genres de 
séductions qui le mèneront infailliblement au bord du 



'.GO PIÈGES JUSTIFICATIVES. 

précipice. Aussi longtemps que nous serons incapables de 
préparer et d'amener la liberté des nègres par le moyen 
d'une éducation morale, religieuse et intellectuelle, il 
sera préférable de ne penser en aucune manière à leur 
éducation. Mais est-il juste, demanderont les philanthropes, 
de les laisser dans l'esclavage? — Serait-il humain de les 
rendre criminels? répondrai-je. Entre l'éducation ou un 
esclavage éternel , il n'y a ni remède , ni alternative. 
Dans l'île de Cuba, où j'ai résidé douze ans, et dans les 
Etats-Unis, que j'ai traversés avec admiration, j'ai ob- 
servé que les gens de couleur forment la classe la plus 
corrompue et la plus dépravée de la société et que leurs 
vices sont dus seulement à l'ignorance et à l'irréligion. 
Mais l'une n'est-elle pas la conséquence de l'autre ? et en 
diminuant l'une ne pourrait-on pas trouver quelque 
remède à l'autre? 

« Sous l'empire de ces considérations, continue l'au- 
teur, je vois approcher une période très-critique pour le 
pays où j'ai résidé si longtemps, et qui a été si heureux 
jusqu'à présent. 

« La doctrine de l'émancipation des nègres se répand 
sur toute l'Europe, et a trouvé un écho dans le congrès 
national d'Espagne. Quelques hommes à passions ardentes 
ont trouvé le moyen de s'assurer une popularité facile en 
répétant ce qui avait été dit par tant d'autres. D'autres, 
sous l'influence d'un amour impartial de l'humanité, por- 
tant une compassion sincère aux malheurs d'une race in- 
fortunée, ont uni leur éloquente voix aux clameurs irréflé- 
chies des premiers. Leur triomphe est sûr, parce que c'est 
le triomphe des doctrines de cet âge. Mais considérons 
bien les conséquences! Un décret d'émancipation, sans les 
préliminaires d'instruction religieuse et intellectuelle, se- 
rait un décret fatal, qui ouvrirait à ces êtres infortunés, 
dont on veut améliorer le sort, un abime incommensurable 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 461 

de crimes et de malheurs. Sons cette persuasion, ceux qui 
auraient le courage ou plutôt la témérité de signer un tel 
décret, et qui n'en craindraient pas les conséquences, fe- 
raient bien aussi de construire de vastes prisons ou de 
mettre la main à leur échafaud. » 

En lisant ce passage, si plein de vérité, il est impossi- 
ble, en réfléchissant à ses dernières expressions, de com- 
primer un sentiment de terreur, en le comparant à l'article 
qui a donné lieu à ce mémoire, puisqu'il sert à prouver la 
prédiction de l'auteur en question, quand il annonce que 
des hommes aux passions ardentes, aux caractères ambi- 
tieux ou hypocrites, chercheront les moyens d'acquérir 
une popularité facile par l'exploitation de cette question 
en Espagne. 

Mais rien ne justifie mieux les craintes des mesures inop- 
portunes, imprudentes ou prématurées en faveur de l'é- 
mancipation, que l'opinion du docteur Ghanning, de Bos- 
ton, l'un des abolitionistes les plus ardents des États-Unis 
d'Amérique, professant la haine la plus chrétienne contre 
l'esclavage et aussi contre les possesseurs d'esclaves, pro- 
fondément convaincu des résultats utiles de l'émancipation, 
et ne craignant pas ses fâcheuses conséquences. Ce docteur, 
qui déprécie l'importance de la question quant aux droits 
de la propriété, et qui désire tous les sacrifices possibles 
en faveur de la restauration des droits du nègre comme 
homme libre, cet écrivain, apôtre de l'abolition de l'escla- 
vage, à laquelle il a consacré sa plume éloquente, dans son 
dernier ouvrage intitulé Emancipation, ouvrage où il se 
propose de démontrer à ses compatriotes les avantages qui 
ont résulté dans quelques colonies anglaises de l'émancipa- 
tion, et où il engage en conséquence les Etats du Nord, où 
l'esclavage n'existe pas, à adopter certaines mesures légis- 
latives tendant indirectement à produire l'émancipation 
dans le Sud; ce docteur, enfin, s'exprime dans les termes 



462 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

suivants : « Je ne désire pas que l'émancipation ait lieu 
de force dans le Sud ; je serais maître du pouvoir politique 
que je craindrais de m'en servir dans cette affaire. L'éman- 
cipation forcée dans les Indes-Occidentales anglaises fail , 
en général, d'heureux progrès, parce que la métropole a 
veillé sur elle, l'a guidée, a semé autour d'elle des in- 
fluences morales et religieuses, afin de tranquilliser, d'é- 
clairer et d'adoucir les esprits de ceux qui auront nouvel- 
lement acquis leur liberté. Ici de pareilles mesures ne 
sont pas à notre disposition. Pour que la liberté donne un 
bon résultat dans le Sud, il faut que ce soit le Sud lui- 
même qui l'établisse. Ce devra être le résultat de sa géné- 
rosité, de sa conviction pour la justice, et enfin de son ap- 
titude à connaître son propre intérêt et non le résultat 
d'une influence étrangère. Avec une telle origine, l'expé- 
rience aura un meilleur résultat que dans les Indes-Occi- 
dentales. Dans ces îles, et spécialement à la Jamaïque, le 
défaut de coopération cordiale de la part des propriétaires 
a continuellement entravé l'œuvre bienfaisante de l'éman- 
cipation, et jette encore un doute sur «'efficacité de ses ré- 
sultats. » 

D'autres apôtres de cette prétendue philanthropie, de 
la secte française, ont laissé tomber les mots suivants : 

« Sans parler de la ruine des propriétaires, qui serait la 
conséquence immédiate de l'émancipation, il faut avouer 
qu'il serait très- dangereux de placer les nègres dans une 
situation à laquelle ils ne sont pas préparés. » Et après 
avoir indiqué comme un mal positif l'indolence, aux ten- 
tations de laquelle le nègre est incapable d'offrir une ré- 
sistance effective dans des climats où il peut amplement 
subvenir sans travail à ses besoins déjà limités, ils con- 
cluent : 

a Ceux qui viennent de sortir d'un état d'esclavage ne 
peuvent de longtemps se garantir des vices et des défauts 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 463 

de leur origine ; à la suite d'une vie de paresse ou d'un 
travail volontaire et modéré, ils ne tarderont pas à tom- 
ber dans un état de dégradation plus profond que celui 
dont essaient de les tirer la justice et l'humanité. » 

Le tribunal a osé engager la régence du royaume à por- 
ter attention à ces citations d'opinions, parce qu'elles 
viennent d'hommes ayant la réputation d'être éminem- 
ment libéraux et philanthropes ; parce qu'aucun d'eux ne 
possède d'esclaves et n'habite cette ile, et parce que, 
sous de telles circonstances, ils ne peuvent en aucune 
manière être influencés par des vues égoïstes, ni avoir des 
préjugés en faveur de l'esclavage, tendance que l'on sup- 
pose gratuitement à tous ceux- qui ont quelque chose à 
perdre dans ce pays. 

Tous sont d'avis que, sans les préliminaires d'une édu- 
cation morale et religieuse, et sans le concours et la coo- 
pération cordiale des propriétaires actuels, résultant de 
leur conviction ou de leur désir d'opérer l'émancipation, la 
liberté serait un mal pour les esclaves et une calamité 
pour les maîtres. Il est à observer que, si l'émancipation 
dans les États-Unis, sous une sanction légale, n'est pas sup- 
posée sans danger, elle serait bien plus dangereuse dans 
l'ile de Cuba; et pour cela nous nous appuierons sur deux 
considérations, en en laissant beaucoup d'autres de côté. 
D'abord, dans les Etats-Unis, le nombre des nègres, com- 
paré à celui des blancs, présente une proportion de 16 à 
84, tandis que dans cette ile elle est de 55 à 45. Ensuite, 
dans les Etats-Unis, la population est unie et concentrée, 
et les moyens de communication sont si rapides et si nom- 
breux que des ressources de toute espèce peuvent être in- 
stantanément réunies sur toutes les parties de l'Union. 
Dans l'île de Cuba, la population est répandue sur un es- 
pace en proportion très-vaste par rapport à la population, 
ce qui, en cas d'insurrection, rendrait très -difficile l'as- 



464 PIEGES JCSPIFIGATIVES. 

sistance mutuelle, faute de guides sûrs. Les nègres trouve- 
raient facilement un asile dans les groupes de montagnes 
si nombreux et impénétrables, où se réfugient en temps 
ordinaire les nègres marrons , et où même ils peuvent 
vivre dix ou douze ans cachés sans qu'on puisse les re- 
trouver. Quelques personnes pourraient dire que la crainte 
d'une insurrection immédiate des noirs contre les blancs 
est exagérée ; mais il est certain que ceux qui raisonnent 
ainsi, s'ils pouvaient se former une idée de cette question 
dans toute son importance, trouveraient trop légèrement 
colorée cette esquisse que nous venons de tracer, esquisse 
de laquelle on peut conclure le sort futur d'une population 
toujours maintenue dans le trouble et le malaise, et forcée 
de se tenir en garde contre l'attaque d'une main invisible, 
mais terrible et inévitable. La première conséquence sera 
l'expatriation des habitants, qui iront vivre en repos ail- 
leurs avec tout ce qu'ils pourront emporter; l'autre sera 
l'abandon de la manufacture du sucre, denrée importante 
qui soutient presque exclusivement le commerce de l'île; 
la troisième et la dernière, sans analyser ou même indi- 
quer celles qui en dérivent, sera la plus grande réduction 
du nombre de la population blanche, et l'accroissement 
du pouvoir relatif des noirs. 

Nous avons négligé, avec intention peut-être, de men- 
tionner le plus grand des dangers auxquels Cuba sera ex- 
posée aux approches de l'ouragan, parce qu'il* ne peut 
échapper à la perspicacité de la régence. Le tribunal en- 
tend parler ici de la politique des Etats-Unis d'Amérique, 
du peuple le plus libre du monde civilisé, et qui, cepen- 
dant, tolère l'esclavage dans plusieurs des États, et prête 
à l'autorité des maîtres une protection d'autant plus puis- 
sante qu'elle est plus éloignée du principe de la consti- 
tution. 

Il est à croire qu'un gouvernement qui ne maintient que 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 465 

par l'effet de la crainte une contradiction si absurde avec les 
principes qui le régissent, ne regarderait pas avec indiffé- 
rence l'émancipation de deux millions d'esclaves dans son 
voisinage, et qu'il trouverait un motif ou un prétexte pour 
pratiquer à Cuba les mêmes maximes qu'au Texas. Cette 
politique trouverait Cuba démoralisée et déchirée, dans un 
état de misère et de terreur, et ne présentant aucunement 
la résistance qu'elle aurait indubitablement opposée dans 
son état d'opulence. Le tribunal tremble en pensant au 
choc terrible auquel sera exposée la fidélité des habitants 
de Cuba, par suite du petit nombre de blancs qui reste- 
ront dans le pays. Le tribunal n'est pas sans crainte 
qu'un pareil événement ne puisse arriver, par suite de 
l'attention prêtée par le gouvernement de Sa Majesté aux 
instigations perfides d'hypocrites fanatiques qui, aveu- 
glant les gens insouciants par leurs momeries philanthropi- 
ques, sont placés sous la protection d'un gouvernement qui 
se sert d'eux comme instruments pour satisfaire quel- 
ques-uns de ses intérêts; mais nous ne pouvons sans 
alarmes voir approcher la fatale époque annoncée par La 
Sagra, où des ambitieux agiteront au sein des eortès une 
question aussi dangereuse, époque dont la seule annonce 
suffit pour paralyser à un haut degré la marche prospère 
de notre agriculture, de notre commerce, et sera capable 
de produire l'émigration, comme la première et la plus 
immédiate des conséquences annoncées plus haut. 

Ce tribunal ne se regarde pas comme dépourvu de tout 
principe de libéralité, d'humanité, de philanthropie. Au 
contraire, c'est par ces principes qu'il demande le main- 
tien du statu quo dans l'île de Cuba à cet égard ; car il ne 
serait ni juste, ni humain, ni équitable de sacrifier 400,000 
blancs à un principe qui ne servirait qu'à rendre 500,000 
noirs plus misérables, au lieu d'améliorer leur condition. 
Ce ne sont pas les habitants actuels de ce pays qui ont 
m. 30 



466 PIÈGES JUSTIFICATIVES. 

créé l'esclavage domestique. Ils ont reçu de leurs ancêtres 
ce don fatal ; la loi le leur a accordé avec toutes ses con- 
séquences fatales, y compris l'ignorance et la brutalité 
des esclaves, la démoralisation des affranchis de couleur ; 
et ils se sont trouvés poussés à ce fatal dilemme : ou de 
maintenir leur autorité ou de se soumettre à l'extermina- 
tion; tandis qu'un autre dilemme se présente pour les 
hommes dont il est question : de devenir criminels ou de 
rester esclaves. 

Coupons court et pour toujours aux restes du trafic de 
contrebande des nègres, qui sont encore introduits en con- 
travention aux traités faits pour leur abolition et contrai- 
rement aux lois de ce pays. Cela peut se faire par le gou- 
vernement espagnol, sans admettre aucune intervention 
étrangère quelle qu'elle soit, en respectant en même temps, 
par suite de puissantes considérations politiques, les faits 
de ce genre qui son t déjà consommés. Puisse notre législation 
bienfaisante produire tout son effet à cet égard, cette lé- 
gislation par suite de laquelle tout esclave jouit du droit 
de se rendre libre lui-même, et de. devenir un membre 
utile et laborieux delà société! puissent les lumières de la 
religion être plus généralement propagées par notre res- 
pectable clergé, comme cela fut proposé par ce tribunal, au 
nom de la Junta de Fomenlo, dans un Mémoire adressé au 
gouvernement au sujet de la police rurale, daté du 20 dé- 
cembre 1 827 ; et puisse procéder lentement, sous l'influence 
du temps, cette œuvre utile et salutaire, que l'iguorance 
et le fanatisme seuls peuvent vouloir accomplir par des 
mesures violentes et hors de saison! 

Le tribunal espère que la régence provisoire, dans sa 
profonde sagesse et son patriotisme, daignera condescen- 
dre à prendre ce Mémoire en considération, et déterminer 
ce qui est convenable pour attacher plus fermement î'ile 
de Cuba,, ce précieux joyau, à la couronne de Castille. C'est 



PIECES JUSTIFICATIVES, 467 

là tout ce à quoi le tribunal de commerce aspire dans son 
humble représentation. 

Dieu sauve, etc. 

Signé Jorge P. de Urbetegui, 
Nicolas Galceran, 
Alejandro Morales. 



D 

Pièce incluse dans la lettre ci-dessus. 

mémoire des habitants de cuba au président-gouverneur 
et capitaine-général de cuba. 

Les soussignés, habitants de cette ville, s'adressent à 
Votre Excellence avec le plus profond respect, en vertu de 
l'invitation contenue dans la proclamation adressée par 
Votre Excellence à cette ville lorsqu'elle prit le gouverne- 
ment de l'île ; et ils ont l'honneur d'exposer que l'une des 
principales mesures, sinon la plus importante et la plus 
urgente de toutes, celle que l'île attend de son gouver- 
neur, est une répression énergique et irrévocable du trafic 
de contrebande d'esclaves d'Afrique, afin d'en amener la 
suppression future. 

Les pétitionnaires, qui ont une connaissance parfaite de 
tous les intérêts de Cuba dans tous leurs détails, et du 
meilleur moyen de les préserver et de les garantir contre 
la crise inquiétante qui menace cette île, sont intimement 
convaincus que le seul moyen d'arrêter l'orage qui se pré- 
pare est contenu dans ce qu'ils ont l'honneur de soumettre 



468 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

aux lumières de Votre Excellence. Les deux corporations 
les plus respectables de la Havane, savoir, le très-excel- 
lent et très-illustre Ayuntamiento et la junte royale de Fo- 
menta, sont de la même opinion, et ils se sont adressés à la 
régence provisoire clu royaume, en s'appuyant sur des rai- 
sons et des arguments dignes de considération. 

Le commerce des esclaves est le seul et unique prétexte 
du mécontentement nourri par la toute-puissante Angle- 
terre contre l'accroissement de la prospérité agricole et 
manufacturière de cette île; et ce commerce est le motif 
apparent ou réel des hostilités diplomatiques auxquelles 
cette île est en butte. 

C'est le commerce des esclaves qui a excité les suscepti- 
bilités philanthropiques des nombreux et puissants aboli- 
tionistes anglais, et ils ne manquent aucune occasion de 
s'adresser au ministère britannique, de vive voix, par 
écrit, dans des livres, recueils périodiques ou journaux, en 
particulier ou dans les assemblées législatives, afin de 
forcer notre cabinet, atout prix, à exécuter Jes traités con- 
clus. 

C'est pour arriver à la suppression de ce commerce que 
le gouvernement britannique a reconnu solennellement 
l'indépendance de la république d'Haïti, notre voisine; 
c'est à cause d'elle que nous nous trouvons exposés à des 
insultes commises avec impunité, et telles que l'imagina- 
tion s'effraie à les concevoir. 

C'est à cause du commerce des esclaves que deux en- 
voyés actifs et entreprenants de la société anglaise et étran- 
gère de Londres, établie pour la destruction de l'esclavage 
en quelque lieu qu'il se trouve, se sont présentés en Espa- 
gne ouvertement, menaçant notre tranquillité, et ont de- 
mandé l'émancipation générale de nos esclaves. Nous som- 
mes actuellement certains qu'ils ont trouvé à Madrid un 
accueil très-favorable, comme ils nous le disent eux- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. '.69 

mêmes, et comme nous pouvons aussi le conclure des 
articles qui ont paru sans aucun empêchement dans la 
presse métropolitaine, à propos d'une question qui, agitée 
seulement en public, a déjà causé les plus déplorables ca- 
lamités. 

C'est par suite du commerce, des esclaves que le nombre 
de nos ennemis naturels dans l'intérieur de l'île s'est jour- 
nellement accru ; car, d'après la statistique de la Havane 
contenue clans Y Annuaire des Etrangers de cette année, 
le nombre de personnes de couleur se monte à 660,000 (l), 
ou environ 60 pour 100 de la population totale. L'an 17 75, 
la population de couleur ne formait que les 35 centièmes 
de la population totale ; de sorte que dans cet intervalle les 
blancs ont proportionnellement et progressivement décru 
jusqu'au point où nous les trouvons, tandis que les nè- 
gres ont gagné un ascendant relatif. Du reste, ce parait 
être une loi providentielle, prouvée par des observations 
statistiques, que l'accroissement des esclaves dans ces con- 
trées, en raison de la décroissance de la race blanche ; tel 
est du moins le résultat observé par d'habiles statisticiens 
dans les autres îles des Indes-Occidentales et dans l'em- 
pire du Brésil, et dont les célèbres Humboldt et de Tocque- 
ville ont tiré l'horoscope le plus désastreux pour le sort 
futur des habitants blancs des autres contrées placées clans 
une situation analogue. 

La cause d'un phénomène aussi déplorable, c'est le com- 
merce des esclaves. C'est par suite de ce commerce que 
l'immigration européenne n'a pas augmenté, comme elle 
aurait dû le faire pour notre bonheur futur, à l'aide des 
provisions écrites dans la cédule royale du 21 septem- 
bre 1817, et de la contribution de 4 pour 100 imposée sur 

(1) Cette évaluation est amoindrie par la crainte qu'on a d'avouer 
la faiblesse des blancs relativement au nombre des nègres. 



470 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

les frais des procédures judiciaires, accordées afin de l'aug- 
menter, et par l'influence du comité établi pour l'encoura- 
ger (l). Pendant la période quinquennale de 1835 à 1839, 
il est arrivé 35,204 passagers blancs dans le port de la 
Havane, dont la moitié ne sont que des voyageurs. Pen- 
dant la même période, il a été débarqué, sur les côtes de ce 
département de l'ouest seulement, 63,055 nègres d'Afri- 
que, nombre qui n'a rien d'exagéré. Il en résulte que si 
les choses continuent à suivre de la même manière, nous 
aurons, dans peu d'années, à en pleurer les conséquences 
désastreuses et inévitables, auxquelles nous ne pourrons 
plus remédier, et qui nous écraseront, grâce à notre 
apathie et à notre (2) manque incompréhensible de pré- 
voyance. 

Et, très-excellent seigneur, cela n'est pas tout. Jetons 
un regard sur les contrées qui nous environnent. L'homme 
le plus courageux tremblerait en contemplant l'épaisse 
masse de nègres qui obscurcissent notre horizon. A l'est, 
dans la république militaire de Haïti, nous en trouvons 
900,000, ayant à leur disposition tous les moyens de trans- 
port que la Grande-Bretagne peut leur fournir. Au sud, 
nous en trouvons 400,000 à la Jamaïque, qui n'attendent 
qu'un signal de leurs libérateurs pour s'élancer à l'attaque 
de nos montagnes de l'est. Enfin 1,200 sont répandus sur 
l'archipel de Bahama et les îles les plus voisines de nous, 
où la politique anglaise a placé la plupart de ceux prove- 
nant de captures faites sur le commerce de cette île ; sans 
compter les esclaves des Indes-Occidentales françaises, qui 
sont à présent à la veille d'être émancipés. Si nous tour- 
nons nos yeux vers le nord, dans la direction du cap de 



(d) Voir les véritables causes , du moins en partie, de ce non-suc- 
cès dans la lettre sur les esclaves, etc. 
($) Notre veut dire ici votre. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 471 

la Floride, vers les ports de la Louisiane, de la Géorgie et 
des Carolines, nous sommes en contact avec un continent 
qui nous présente environ 3,000,000 de nègres, nombre 
immense, fait pour jeter l'alarme non-seulement à Cuba, 
mais dans toute la confédération américaine, dont le cen- 
tre sera ainsi tôt ou tard le théâtre d'une terrible agita- 
tion. Le jour où un tel événement arrivera sera terrible 
pour nous, si nous ne nous préparons pas à temps, c'est-à- 
dire dès à présent, à cette explosion. 

Cela est tellement pressant, très-excellent seigneur, que 
quand bien même il serait certain, comme le prétendent 
faussement bien des personnes, que les progrès de notre 
agriculture se trouveraient paralysés si on lui ôtait la res- 
source du travail des nègres, nous préférerions de beaucoup 
vivre pauvres, mais en sûreté, plutôt que de nous laisser 
aveugler par la cupidité au point de vouloir vivre riches 
une seule année, en nous exposant l'année suivante à 
perdre non-seulement cette fortune, mais encore tout ce 
qui l'a précédée, c'est-à-dire à la perdre avec le sol, les 
machines et tout le territoire de l'île, par une insurrection 
générale des nègres, si aisément provoquée et enflammée 
par d'habiles émissaires, et "entretenue dans nos propres 
campagnes par les éléments de combustion que les grands 
centres de rébellion qui nous entourent viendraient jeter 
sur le feu. 

Mais heureusement pour l'ile de Cuba, pour ses habi- 
tants actuels et pour les intérêts de la métropole, elle n'a 
pas été condamnée par le ciel ou par une loi sévère de la 
nature à la nécessité de cultiver son sol à l'aide de la 
sueur des Africains. C'était une erreur entretenue dans un 
temps déjà éloigné, quand les erreurs les plus fatales 
étaient considérées comme des axiomes ; mais aussi c'est 
un devoir pour les hommes actuels de corriger les fautes 
de leurs ancêtres : guidés par l'expérience et les progrès 



472 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

de l'esprit humain dans ces derniers temps, nous aurons 
sans aucun doute la gloire de les détruire. Déjà, dans la 
partie centrale de cette île, la glorieuse mission de réfor- 
mer l'agriculture a été entreprise par un enfant de l'indus- 
trieuse Catalogne. Cependant, ainsi que tous ceux qui sui- 
vront son exemple, il doit s'attendre à avoir à lutter un 
certain temps contre les obstacles innombrables que lui 
opposeront l'habitude, les préjugés, l'incrédulité, et par- 
dessus tout l'influence du commerce des esclaves; car 
c'est à ce trafic seulement que nous devons rapporter tous 
les maux dont nous sommes assaillis. 

C'est par cette raison que les pétitionnaires supplient 
Votre Excellence de prendre en considération ce qu'ils ex- 
posent, sans offenser la haute intelligence de Votre Excel- 
lence, ni anticiper sur ce que votre prudence pourra vous 
dicter au sujet des affaires importantes dont traite ce Mé- 
moire. Ils ont une intime confiance dans l'efficacité des 
mesures prises par le chef illustre qui les gouverne, et au- 
quel est réservé l'honneur pur et sans tache d'arrêter ce 
reste précieux des Indes espagnoles au bord de ce préci- 
pice dont on n'aperçoit pas le fond. 

A Son Excellence le capitaine-général, etc., etc., etc. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 473 

M° ». 

M- Turnbull au vicomte Palmerston. 

La Havane, 31 août H841. 
Reçue le 7 octobre. 

Milord, 

J'ai la satisfaction de pouvoir assurer Votre Seigneurie 
que, depuis la date de ma dernière communication au sujet 
du mouvement populaire dans cette île en faveur de la 
suppression du commerce des esclaves, ce mouvement a 
été accéléré d'une manière très- remarquable par l'arrivée 
d'une communication du gouvernement suprême de Ma- 
drid, portant que le gouvernement de Sa Majesté Britan- 
nique a demandé l'émancipation de tous les esclaves afri- 
cains introduits dans les Indes-Occidentales espagnoles 
à partir de la date des premiers traités existants pour la 
suppression du commerce des esclaves. 

On pense, en général, que le capitaine-général a reçu 
une instruction pour délivrer les renseignements statisti- 
ques les plus authentiques sur le nombre des esclaves in- 
troduits dans cette île pendant la période en question ; et, 
de fait, il est connu que Son Excellence s'est adressée elle- 
même officiellement à ce sujet à plusieurs corps publics ou 
corporations de l'île, et aussi à un grand nombre de par- 
ticuliers ; mais d'après le choix des témoins et parties qui 
a été fait, pour répondre aux demandes du gouvernement, 
il est évident à tous les yeux que Son Excellence est ré- 
solue, sinon à tenir son gouvernement dans les ténèbres, 



474 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

au moins à lui fournir, autant qu'il est en son pouvoir, 
les moyens de faire à Votre Seigneurie une représentation 
qui servira, si cela est possible, à éloigner le jour mal- 
heureux qui aura été menaçant pendant si longtemps. 

A l'appui de ce que je viens de dire, il est seulement 
nécessaire de mentionner que, en faisant les enquêtes pro- 
voquées par la régence, les propriétaires natifs de l'île ou 
créoles, qui forment la partie la plus riche et la plus in- 
telligente de cette société, ont été entièrement négligés, 
tellement que le résultat qui sera transmis à Madrid sera 
celui donné par des hommes tels que Don Joaquin Gomez, 
Don Antonio Bustamente, et d'autres individus notoirement 
connus pour s'être enrichis au commerce d'esclaves (l). 

Les propriétaires créoles sont en général, je pourrais 
même dire sont tous favorables à la suppression immé- 
diate du commerce des esclaves; et très-peu d'entre eux 
sont assez en arrière des principes de la saine raison et de 
la philanthropie pour ne pas se déclarer eux-mêmes en faveur 
de l'abolition de l'esclavage même (2). Parmi cette der- 
nière classe, il y en a plusieurs ayant une position impor- 
tante dans la société qui, pour accomplir cet objet, iraient 
jusqu'à se soumettre à la continuation d'une lourde taxe 
jusqu'à présent toujours regardée comme temporaire, le 
subsidio de guerra, afin d'établir par le revenu qu'il pro- 
duira un capital servant à indemniser les propriétaires 
d'esclaves, qui seraient par suite émancipés, sans passer 
par la période intermédiaire de l'apprentissage (3). 

(J) Ceci est faux. Il n'y a pas un propriétaire havanais qui n'ait pro- 
testé vivement contre une mesure qu'ils regardaient comme un germe 
de désastre et de ruine. 

(2) A la suppression de la traite, oui; à l'émancipation, non. M. Turn- 
bull se fait une étrange illusion en écrivant ces lignes, ear il sait par- 
faitement le contraire de ce qu'il avance. 

(3) Ceci n'est pas exact. Les Havanais sont prêts à faire des sacrifices 



PIÈGES JUSTIFICATIVES, 475 

Comme conséquence de cet objet important, une grande 
quantité de propositions subordonnées seront faites pour 
assurer la continuation du travail agricole et pour pour- 
voir à la tranquillité publique. Je n'ai pas cru nécessaire 
d'entrer en ce moment dans ces détails. Ma seule inten- 
tion est de mettre en garde Votre Seigneurie contre les 
faits qu'établiront les mesures qui sont actuellement pré- 
parées, et lui fournir des moyens de contredire ces faits ; 
car ce rapport ne sera pas destiné à tromper le gouverne- 
ment de Madrid, mais à le pourvoir des moyens de recu- 
ler la concession que Votre Seigneurie est sans aucun 
doute préparée à exiger. 

J'ai l'honneur, etc. 

Signé David Tubnbull. 



pécuniaires, mais pour délivrer la ville seulement des nègres émancipés 
par la commission mixte, source inépuisable de corruption et de mau- 
vais exemples pour leurs esclaves; mais c'est une absurdité d'avancer 
que les propriétaires de Cuba pourraient réunir des sommes assez con- 
sidérables pour indemniser les maîtres de leurs esclaves affranchis. 
Mais les maîtres sont les propriétaires mêmes; les nègres, la source de 
leurs richesses. Et qui indemniserait les indemnisateurs? car leur tour 
arriverait. Et quand ils réuniraient toutes les richesses qu'ils retirent de 
leurs esclaves ou ont dans leurs esclaves, pourraient-ils trouver un équi- 
valent à la valeur de plus de cinq cent mille nègres, puisque le maître, 
en perdant ses esclaves, n'aurait plus de quoi payer des impôts? Mais 
M. Turnbull marche droit devant son idée, la tirant à la remorque, 
contre vent et marée, au risque de sombrer à chaque instant au milieu 
des écueils et des brisants de cette mer agitée. 



476 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



M 3. 



Lettre du même. 

Les Mémoires que j'ai eu l'honneur de transmettre dans 
mes dépêches, touchant le commerce des esclaves, des 
12 avril et 25 mai dernier, émanés des principales corpo- 
rations et de plusieurs des propriétaires les plus riches et 
les plus influents, possédant non-seulement des terres, 
mais aussi des esclaves, me paraissent apporter l'évidence 
la plus concluante à ce sujet ; et dans une prompte occasion 
j'espère pouvoir réunir une plus grande somme d'évidence 
à ce sujet, à l'aide de rapports et de réponses au capitaine- 
général, de classes de personnes bien plus nombreuses, en 
réponse à une circulaire du 16 août dernier, en vertu 
d'un ordre de la régence, communiqué le 25 juin par le 
secrétaire d'Etat espagnol, demandant les informations les 
plus détaillées au sujet du plan de convention proposé à 
l'Espagne par le gouvernement de Sa Majesté. 

A ce propos, je dois déclarer avec toute assurance à Votre 
Seigneurie que les rapporteurs sont unanimes dans leurs 
opinions pour conclure que le plan de cette convention 
doit être nécessairement rejeté, parce que mettant un grand 
nombre de personnes de condition esclave en liberté, il 
porterait le trouble parmi le reste de la population es- 
clave. 

Je suis informé qu'un grand nombre de ces rapporteurs, 
adoptant la calomnieque les marchands d'esclaves de la Pé- 
ninsule font semblant de regarder comme un axiome de 
la politique anglaise, persistent à nous attribuer, dans ces 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 477 

rapports, le dessein de ruiner l'agriculture de File. Je suis 
cependant assuré que les rapporteurs sont unanimes à de- 
mander que l'Espagne mette un terme immédiat à tout 
trafic de contrebande d'Africains, et qu'en même temps 
elle s'occupe par tous les moyens possibles à encourager 
l'augmentation de la population blanche. De plus, je trouve 
que plusieurs d'entre eux insistent d'une manière plus ou 
moins énergique sur l'accomplissement des lois spéciales re- 
latives au gouvernement des possessions d'outre-mer de 
la couronne, lesquelles ont été promises par la constitution 
quand elle a été en ces derniers temps adoptée comme loi 
fondamentale du pays. Et c'est à cet effet que la Junta de 
Fomento, l'un des corps constitués les plus importants de 
l'île, propose que Cuba soit autorisée à envoyer des délé- 
gués accrédités près le gouvernement espagnol, à l'effet 
de soutenir les prétentions des habitants touchant ces exi- 
gences supplémentaires spéciales. 

Ces indications légères présentent, comme j'ai tout lieu 
de le croire, une vue rapide de l'esprit des rapports et des 
réponses adressés au capitaine-général en réponse à sa 
circulaire, qui était accompagnée, je dois l'ajouter, de co- 
pies du plan des conventions nouvelles, et de la dépêche 
contenant l'ordre du régent par laquelle il est transmis. 

Il me semble, par conséquent, en tant que les rapports 
sont unanimes pour représenter que l'importation d'Afri- 
cains devrait être une fois pour toutes anéantie , que la 
tolérance continuée de ce trafic peut seulement être expli- 
quée de la manière que je cherche actuellement à indi- 
quer : par la supposition, ou si vous'voulez, par la convic- 
tion de la part du gouvernement suprême de l'Espagne, 
que l'inondation continuelle d'un flot d'Africains est une 
sorte de nécessité politique, dans le but de réprimer toutes 
les tentatives des créoles, de maintenir dans leurs es- 
prits la balance entre le désir d'obtenir des droits munici- 



478 PIÈCES JUSTIFICATIVES, 

paux d'une part et la crainte d'une insurrection de nè- 
gres de l'autre côté, et ainsi, de retenir par ce système de 
bascule cette ile, quelques années encore, sous la dépen- 
dance de Sa Majesté Catholique (l). 

Mais quoique depuis un certain temps une pareille 
conviction puisse paraître peu fondée, et qu'il semble 
que le capitaine-général et les autorités de Cuba soient 
entièrement indépendantes de la Péninsule, tellement 
qu'on a peu d'égard aux ordres du gouvernement espa- 
gnol, et que ses désirs les plus sincères et les plus sérieux 
sont éludés, cependant le moment est arrivé depuis long- 
temps où un badinage aussi infâme ne devrait plus être 
souffert; car, dans une telle occasion, croire à une impos- 
ture, c'est sanctionner l'opinion de ceux qui pensent que 
le gouvernement anglais lui-même n'a jamais été sincère 
dans le désir qu'il a constamment manifesté en faveur de 
la liberté des hommes. 



(1) Si un tel système politique pouvait être adopté par nos hommes 
d'Etat, on ne saurait trop le combattre, comme criminel, inique, et, qui 
plus est, maladroit : ou les nègres finiront par écraser les blancs de leur 
poids, ou ces derniers n'auront d'autre moyen de s'en délivrer qu'en 
se jetant dans les bras d'une puissance qui sache les protéger sans les 
opprimer: d'une manière ou de l'autre, l'île serait un jour perdue pour 
l'Espagne. 



TABLE DES MATIERES 



DU TROISIÈME VOLUME. 



Pages. 

Lettre XXVIII. — a monsieur le duc decazes. 1 

Civilisation intellectuelle de la Havane. — On ne saurait pres- 
crire des limites à la pensée. — La lumière de la science 
pénètre partout. — Mouvement général et magnétique de la 
pensée. — Position avantageuse de Cuba, favorable à l'in- 
struction de ses habitants. — Puisqu'on ne peut pas arrêter 
le mouvement civilisateur, il faut l'encourager pour pouvoir 
le guider. — Les Havanais fondent une académie littéraire. 

— Le capitaine-général la dissout. — Chaires de sciences et 
de littérature interdites. — Les Havanais envoient leurs en- 
fants à l'étranger pour les élever. — Ordre supérieur aussi- 
tôt de les faire rentrer. — La courtisanerie et l'intétët ob- 
tiennent ce qu'on a refusé à la justice. — Un collège s'établit 
à la Havane. — D'autres se forment à l'abri du premier. 

— Le gouvernement ne donne point de fonds pour ces éta- 
blissements , qui sont seulement tolérés. — Le riche qui 
paie y est seul admis. — Le fils du pauvre n'a qu'à être 
mendiant ou bandit. — Les amis du pays. — Petit nombre 
d'écoles primaires défrayées par les habitants. — Le gou- 



480 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 

vernement reçoit de Cuba et ne lui donne rien. — Résultat 
déplorable de cette parcimonie. — Représentation théâtrale 
en faveur de l'instruction publique. — Efforts honorables de 
la société patriotique. — Don Luis de Las Casas, gouverneur- 
général, abandonne une partie de son propre revenu pour 
l'instruction primaire. — Il fait allouer un revenu pour cet 
objet, provenant d'une contribution sur les habitants. — Le 
gouvernement s'en empare. — Deux casernes et un collège 
dans un couvent habité par des dominicains. — Heureuse 
idée du général Tacon. — Le cliquetis des armes, la voix du 
professeur et le chant des moines. — Marée montante de 
civilisation. — Musée d'histoire naturelle. — Académie de 
dessin. — Nos illustres. — Saco. — José de la Luz. — Do- 
mingo del Monte. — Montalvo. — Avenir de la civilisation 
intellectuelle. 

Lettre XXIX. — A madame*". 23 

Las Pascuas de San-Marcos. — Le repas havanais. — Le bal. 

— La table de pharaon. — Les amants. — Claudio de Pinto. 
Conchita. — Conversation tendre des deux amants. — Dé- 
pit, séduction. — La vaca. — L'ami Wanolilo. — Conversa- 
tion de deux lions des tropiques. — Profit inique. — Con- 
chita et Carmen Marerta. — Départ pour les quintas. — 
Terreur nocturne. — Souper. — Crainte et pudeur. — La 
négresse corrompue. — Combat, frayeur. — Conchita suc- 
combe. — Beauté de la campagne de San-Marcos. — C'est 
le tour de don Tadeo. — L'hospitalité. — Naïveté d'une 
jeune fille. — Arrivée du capitaine Marena et de sa femme. — 
Trahison de Claudio — Conchita le devine. — Sa douleur, 
son désespoir. — Promenade au bois de cahas bravas. — • 
Conchita se retire. — Déclaration de Claudio. — Le guar- 
diero. — Retour chez don Tadeo. — Candeur de Conchita. 

— Repas joyeux. — Claudio ne s'occupe que de Carmen. — 
Désespoir de la jeune fille. — Elle retourne chez elle. — Le 
verre de vin de Champagne. — La cavalcade. — Chute de 
Carmen. — Claudio la sauve. — On le couronne. — La sa- 
vane. — Le pharaon sur la pelouse. — Les affaires galantes 
de Claudio avancent. — Le lendemain. — Réveil de Coll- 
eta. — La négresse Francisca lui raconte les scènes de la 



TABLE DES MATIÈRES. 481 

Pages. 

veille. — Un nouveau caractère se développe chez la jeune 
fille. — Sa fureur; son mépris pour son séducteur. — Elle 
va au bal le soir. — Sa gaieté folâtre, son exaltation. — 
Carmen et Claudio disparaissent. — Promenade nocturne. 

— Chants du guajiro. — Scène d'amour sous les canas bra- 
vas. — Scène tragique. — Assassinat. — Le nouveau Caïn. 

— On transporte la victime à la maison. — On cherche 
Claudio. — On ne l'a point trahi. — Conchita se meurt. — 
L'amour de Claudio se rallume. — La jeune fille convales- 
cente. — Elle refuse la main de Claudio, sans dévoiler son 
secret. — Désespoir de celui-ci. — Douleur des parents de 
Conchita. — Silence obstiné de celle ci. — Langueur de 
Conchita. — Elle renvoie sa négresse et va à l'église. -~ On 
la cherche en vain. — Elle était morte. 

Lettre XXX. — ao colonel geokges damer. 119 

Une journée à la Havane. — Midi. — Sommeil et silence.-— 
Intrigues d'amour. — La nina derrière la grille. — Le jeune 
étudiant. — Le baiser. — El Oficial de causas. — Le dés- 
appointement. — Repos des galériens. — Une heure. — On 
se réveille. — Marchande d'ananas. — La lonja. — L'homme 
d'affaires. — Le courtier. — L'usurier. — La ley de espéra. 

— Deux heures. — Le mouvement. — La volante. — El 
calesero. — Son costume. — Les impérieuses. — La prome- 
nade Tacon. — La femme de l'industriel. — La place d'Ar- 
mes. — Point de haillons. — Le tapacete et la gondole. — 
La nuit. 

Lettre XXXI. — a monsieur le baron j. Rothschild. 139 

Commerce. — La richesse des peuples n'est pas dans les mines 
d'or, mais dans son industrie. — Développement rapide du 
commerce national par la liberté des ports. — Les colonies 
n'ont pas été jusqu'à présent protégées, mais exploitées par 
les métropoles. — Des maisons détruites pour punir les ha- 
bitants des côtes d'avoir fait des taités de commerce. — 
Triste résultat de cette faute. — L'Espagne plus prévoyante 
que les autres métropoles. — Par la liberté de commerce 
qu'elle accorde à l'île, l'abondance y règne comme par en- 
III. 31 



482 TABLE DES MATIÈRES. 

chantement. — Leçon pour l'avenir. — Chaque entrave au 
mouvement commercial est une source de ruine. — Exigence 
tyrannique des ports d'Espagne. — Patriotisme du comte de 
Villanueva. — Vengeance méditée. — Les habitants de Ca- 
dix. — Le conseil du roi Ferdinand protège les colonies. — 
Rapport remarquable de don Pablo Valiente. — Intrigues 
des négociants de Barcelone contre la liberté du commerce 
de Cuba. — Les deux seules colonies qui ont obtenu la liberté 
de commerce sont les seules restées fidèles à l'Espagne. — 
Sacrifices exorbitants faits par les Havanais en faveur de 
l'Espagne. — Importance du port de la Havane. — Cuba, 
protégée et douée d'une bonne administration, remplacerait 
à elle seule les avantages que la perte du Mexique enlève à 
l'Espagne. — Le système qu'il faudrait suivre pour arriver 
à ce résultat. — La vie des nations a ses crises comme celle 
de l'homme. — Revenu de Cuba. — Point de papier-mon- 
naie. — Prospérité à venir, si on ne l'étouffé pas en naissant. 

Lettre XXXII. — a M. le vicomte de chateaubriand. 165 

Documents véridiques. — Origine de Barthélémy de Las Casas. 

— Il part pour l'Amérique. — Sa pitié pour la race indienne. 

— Sa première messe, avant qu'il eût vingt ans accomplis. 

— L'almirante et sa femme. — Velasquez appelle Las Casas 
à Cuba. — 11 devient le défenseur des Indiens. — Ils l'appel- 
lent le père juste. — Les Espagnols cruels par crainte. — La 
douceur des Indiens accusée de perfidie. — Massacre des In- 
diens par les troupes de Narvaez, au bord d'une rivière. 

— Las Casas ne peut les sauver. — Son affliction sainte. — 
Les Indiens se sauvent dans l'intérieur. — Embarras des 
conquérants. — Famine. — Le nom de Las Casas ramène les 
indigènes. — Velasquez donne des terres et des Indiens à 
Las Casas. — Renteria. — Son dévouement pour Las Casas. 

— Las Casas renonce à ses Indiens par humanité. — Ren- 
teria, à son exemple, donne la liberté aux siens. — Sermon 
sublime d'un dominicain. — On l'accuse de rébellion. — Les 
courtisans demandent des Indiens comme des têtes de bé- 
tail. — Las Casas va à Madrid réclamer en faveur des In- 
diens. — Trois franciscains. — Lucidité de leur jugement. 

— Las Casas est nommé, par le roi, protecteur des Indiens. 



TABLE DES MATIÈRES. Û83 

Pages. 

— Prédiction de Las Casas. — 11 retourne en Amérique. — 
On le persécute. — Sa vie est en danger. — Courage des 
dominicains. — Perfidie d'un capitaine espagnol. — Enlève- 
ment de dix-neuf Indiens. — Las Casas et les dominicains 
demandent justice au Conseil des Trois. — Malgré l'ordre 
de les mettre en liberté, les Indiens restent esclaves. — Las 
Casas retourne en Espagne. — Il présente son projet de loi 
en faveur de la race indienne. — Combats qu'il soutient 
contre les seigneurs de la cour. — Il demande des nègres 
pour soulager les Indiens. — 11 demande des paysans de la 
Castille pour coloniser l'Amérique. — Il est trahi par Berrio, 
qui lui enlève ses colons. — Nouveau projet de colonisation 
de Las Casas. —On se moque de lui à la cour. — Alarme 
des grands propriétaires d'Indiens. — Las Casas gagne les 
confesseurs du roi. — L'évêque de Darien courtisan. — La 
cause du nouveau monde plaidée devant le monde ancien. 

— Charles V. — Les esclaves-nés de l'évêque. — Las Casas 
obtient la permission de former sa colonie. — Il est arrêté 
dans ses projets par la trahison du capitaine Ogeda. — Le 
cacique Gil Gonzalez. — Vengeance des Indiens. — Repas 
de Las Casas et du capitaine Ocampo. — Ruse sanglante de 
ce capitaine. — Combat singulier corps à corps au milieu 
des flots. — Las Casas part pour Puerto-Rico à la recherche 
de ses colons. — Ocampo les lui enlève et le laisse seul sur 
le rivage. — Las Casas ne se décourage pas et part pour 
Saint-Domingue à la recherche de ses hommes, laissant 
Ocampo avec sa troupe au couvent des hiéronimites, pour 
garder les vivres destinés aux colons. — Ocampo abandonne 
le poste et part, avec sa troupe, à la recherche des perles, 
de l'or et des esclaves. — Le couvent attaqué par les In- 
diens , et les moines massacrés. — Las Casas s'égare. — Il 
arrive à Saint-Domingue, ayant tout perdu, hommes, vivres 
et munitions. — Calomnié, bafoué, montré au doigt dans 
les rues par ses ennemis, il se retire dans le couvent de ses 
fidèles dominicains. — Son âme acquiert une nouvelle force 
dans la retraite. — Il écrit l'ouvrage célèbre De unico voca- 
tionis modo; l'ouvrage fait du bruit. — Défi porté à Las 
Casas. — Il relève le gant et demande une seule province 
barbare, qu'il se charge de civiliser. — Conditions qu'il im- 



484 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 

pose. — On lui accorde tout. — Les Indiens de Copan attirés 
par le charme de la musique et des paroles religieuses. — Il 
envoie des présents au cacique. — Les Indiens émerveillés 
des vérités évangéliques. — Le cacique envoie un émissaire 
à Las Casas pour l'inviter à venir le voir. — Le père Cancer 
se rend à cette invitation de la part du père. — On le reçoit 
avec joie et magnificence. — Les sauvages cassent leurs ido- 
les, adorent le Christ et se font baptiser. — Las Casas vient 
les voir. — Courtoisie du cacique. — Les Indiens renoncent 
à la vie nomade. — Ils réunissent leurs bohios, jusqu'alors 
épars sur les montagnes, autour d'une église. — Las Casas 
obtient tous ces miracles par des paroles de paix. — Étonne- 
ment et dépit des conquérants. — Le cacique de la monta- 
gne rend visite au père dans la ville de Guatimala. — La gra- 
vité et la courtoisie du sauvage. — Le chapeau du gouver- 
neur. — Réponse pleine de sens du cacique. — L'image de 
la Vierge. — Las Casas reconduit le cacique jusqu'à Copan. 

— Las Casas rentre à la cour en conquérant. — Il a résolu 
le problème. — Les courtisans honteux. — Il lutte encore 
pour obtenir les lois en faveur des Indiens, et publie son ou- 
vrage intitulé La destruction de las Indias. — Charles V 
accorde las nuevas leyes. — Las Casas évéque de Cusco. — 
Il retrouve l'Amérique en feu. — On le reçoit comme l'en- 
nemi mortel des colons. — C'est l'évéque qu'on excommunie. 

— Il est traqué comme une bête fauve. — II se réfugie à Ta- 
basco. — Naufrage des religieux de Tabasco. — Ccurage 
héroïque de Las Casas. — Les colons essaient de corrompre 
Las Casas. — La jeune Indienne. — Las Casas défend aux 
religieux de confesser, et met la ville en interdit pour la pu- 
nir d'avoir violé la loi contre l'esclavage. — On menace Las 
Casas. — Le doyen prévaricateur. — Sauvez-moi! je vous 
confesserai tous ! — Le peuple veut assassiner Las Casas. 

— Las Casas refuse de fuir. — On attaque le couvent. — Las 
Casas attend les assassins, qui reculent devant lui. — Le 
chef de l'émeute blessé grièvement. — Las Casas panse la 
blessure saignante avec une tendresse extrême. — Le blessé 
guérit et se convertit. — Refus de payer les dîmes. — Pau- 
vreté des dominicains. — Pauvreté de Las Casas. — Ré- 
ponse d'un sauvage. — Miracle de paix et de concorde opéré 



TABLE DES MATIÈRES. 485 

Pages. 

sur les Indiens par la douceur de Las Casas. — Civilisation 
des Indiens. — Adoration vouée à Las Casas par les Indiens. 
— On refuse de le reconnaître à Ciudad-Real. — Insurrec- 
tion des habitants contre l'évêque. — On le menace. — Cou- 
rage angélique du père. — On poste des Indiens sur la route 
pour l'assassiner. — L'évêque arrive à pied, son bréviaire 
dans une main, son bâton dans l'autre : il avait plus de qua- 
tre-vingts ans alors. — Les Indiens tombent à ses pieds. — 
Réponse éloquente et simple de Las Casas aux insurgés. — 
Ruse d'un colon pour perdre l'évêque. — Las Casas la déjoue 
et se retire au couvent de la Merci. — Le peuple se porte en 
foule à ses pieds. — L'intérêt personnel toujours aux prises 
avec la charité sublime de l'évêque. — Les lois des Indes éta- 
blies. — Triomphe de la vie de Las Casas. — Il conserve et 
civilise les restes des races indigènes. — Confession de Las 
Casas. — Sa mort à quatre-vingt-douze ans. 

Lettre XXXIII. — a don Francisco martinez de la rosa. 251 

Des rapports de la métropole et de la colonie. — A mesure 
que la démocratie a fait des progrès en Espagne, la dictature 
qui gouverne sa colonie est devenue plus rigoureuse. — On 
craint de la perdre, et on l'étouffé. — Le sens du mot colonie 
doit être modifié par le progrès des temps. — Chacun a ses 
droits. — L'homme ne saurait arrêter l'impulsion qui vient 
de Dieu. — Un pays à esclaves a besoin d'une protection plus 
ferme et plus vigilante que tout autre. — Les habitants de 
Cuba n'ont pas même la faculté de prévenir les révoltes 
partielles des nègres ; ils sont forcés de rester les bras croisés 
sur la brèche. — La sûreté publique dans les mains d'offi- 
ciers étrangers aux intérêts du pays. — Corruption. — Lois 
spéciales promises. — Déception. — Les prérogatives des 
corps municipaux enlevées. — Les attributions de la Junla 
de Fomento tombées sous la férule du gouverneur. — 
Les premières places de la magistrature remplies en grande 
partie par des gens vénaux et corrompus. — Toutes les bran- 
ches gouvernementales périssent; l'art d'augmenter les im- 
pôts seul fleurit. — Instruction publique. — On s'empare des 
fonds. — L'encouragement de la colonisation blanche. — 
Les revenus de l'évêque perçus par le fisc depuis cinq ans 



486 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 

— Les cures de l'intérieur mal remplies. — L'agriculture est 
imposée au lieu d'être encouragée. — Les provinces d'Es- 
pagne refusent leurs impôts sur les colonies. — Malgré le 
commerce libre, les impôts de certaines denrées [sont exor- 
bitants. — Cela équivaut à des prohibitions — Taux des con- 
tributions. — Multiplicité des impôts. — La colonie, dépour- 
vue de protection, est plus exposée aux révoltes de nègres 
que les autres pays à esclaves. — Les améliorations inté- 
rieures négligées. — On change trop souvent de capitaine- 
général. — Moins de pouvoir, et plus de temps. — Anecdote. 

— Le littérateur havanais. — Appel au gouvernement espa- 
gnol. — Réformes nécessaires. 

Lettre XXXIV. — a monsieur henri ellis. 273 

Races aborigènes. — On aime à connaître ses pères. — Dou- 
ceur et charme de la race indienne. — La civilisation s'agran- 
dit par le contraste de la force héroïque et de la faiblesse 
innocente. — Fureur des philosophes du dix-huitième siècle 
contre la conquête de l'Amérique méridionale. — La con- 
quête pacifique corrompt et détruit la race indigène. — La 
conquête sanglante la conserve et la civilise. — La première 
a pour auxiliaire la personnalité à froid, l'autre l'esprit d'a- 
venture et la religion. — Le savant danois. — Les Scandi- 
naves en Amérique dès le neuvième siècle. — Ils prétendent 
l'avoir civilisée. — Restes de monuments. — La Thèbes 
américaine. — Ruines de Rhode-Island. — Un Américain. 

— Mission diplomatique. — Voyage à Copan. — La vallée 
des Morts. —Monument. — Mur de cent pieds d'élévation. 

— La végétation à dix pieds au-dessus. — Les éclaireurs 
indiens. — Un océan de feuillage. — Fragments monumen- 
taux servant de base à des forêts vierges. — Pyramide ren- 
versée. — Temple enfoui. — Lutte colossale d'une nature 
invincible et d'une antique civilisation. — Sublime mystère 
de ces deux infinis. — Le machcte frappant sur la tête des 
idoles. — Les singes sauvages. — Figure d'homme. — Ri- 
chesse de son costume, sévérité de ses traits. — Tête colos- 
sale au milieu d'un amphithéâtre. — Forêt gigantesque 
poussée sur une terrasse de cent pieds de long. — Spécula- 
tion américaine. — Le roi de Copan. — Son titre de pro- 



TABLE DES MATIÈRES. 487 

Pages, 
priété. — La buena mano au roi. — L'artiste italien. — Pro- 
position d'achat. — Surprise du roi de Copan. — Il demande 
à consulter sa femme. — Prix du royaume de Copan. — Ca- 
ractère de l'architecture des ruines. — Leur origine est asia- 
tique. — Étendue qu'occupent les ruines. — Procession in- 
dienne. — Les cocullos. — La ville de Palenque apparte- 
nait à une race antérieure à la race indienne trouvée en 
Amérique par Christophe Colomb. — Palais de trois cent 
dix pieds de long sur deux cents de large. — Base artificielle 
de quarante pieds de haut. — Quatorze portes extérieures. 

— Les Danois découvrent le Vuiland au dixième siècle. — 
Ils n'arrivent point à l'Amérique méridionale. 

Lettre XXXV. — a s A. b. le prince Frédéric de prcsse. 307 

La vuelta abajo — Impressions premières dans les pays du 
Midi. — Promenade. — Juanita. — Le chemin de fer. — 
Révoltes contre la règle plus fréquentes sous les gouverne- 
ments despotiques. — Pourquoi. — Salut aux anciens amis. 

— Ma voisine dit son rosaire. — Méprise. — Confiance pri- 
mitive. — San-Antonio. — Réception bruyante. — Vori- 
guanao. — Partie de natation. — La tentativa. —Luxe de 
l'art, splendeur de la nature. — Départ pour San-Diego. — 
Le district de San-Marcos. — Partie inhabitée de l'île. — 
Point de tradition. — Ossuaires. — Savanes sauvages. — 
Nature vierge. — Sympathie pour la race indienne. — Ses 
mœurs et coutumes. — Ses croyances, son paradis. — La 
vénération des Indiens pour les morts. — Ils faisaient re- 
vivre les morts et ne les oubliaient pas. — Les Zemis. — 
Cérémonies religieuses. —Nous gravissons la montagne.— 
Le nègre. — San-Salvador. — Don Francisco Puîiale el Ar- 
riero. — Son costume. — Sa jaca. — La requa. — Science 
du montero. — La sucrerie. — Chacuinga leguardiero. — 
L'arriero l'accuse. — Il le prend sur le fait. — Désespoir du 
vieux nègre. — Scène tragique. — Le bohio. — Les pièces 
du délit. — Io mûri! — Vengeance du nègre. — Nos adieux 
à don Francisco Punales. — Courage téméraire de l'arriero. 
—Arrivée à San-Diego. •— Don Francisco est assassiné sur la 
montagne. — Le vallon de San-Diego-los-Banos. — Ses ha- 
bitants. — Simplicité naïve de leurs mœurs. — Attaque des 



488 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages 

flibustiers. — les habitants des vallées se sauvent dans la 
montagne. — Origine du bourg. — La casa grande del 
Granadillar. — Le patriarche et sa tribu. — Communauté 
de biens. — Prospérité innocente. — Vie patriarcale. — 
Mort de l'aïeul. — Les familles se disséminent sur les mon- 
tagnes. — Le foyer de la famille. — La casa de cedro. — Les 
chefs de famille vont à la ville consulter les avocats poul- 
ie partage des biens. — La tribu ruinée périt. — Un rejeton. 

— Don Tiburcio. — Sa vie, son costume, ses habitudes et ses 
travaux. — Nous visitons don Tiburcio. — Le vieil aveugle. 

— Sa maison. — Sa meute. — Conversation aveclemontero. 

— Il raconte ses malheurs. — Nos adieux. — Nous lui pro- 
mettons de revenir. — Excursion dans les environs. — As- 
pect des campagnes. — Les guajiras amoureuses. — Les 
chiens gardiens. — Riches malaisés. — Nature miraculeuse. 

— Don Tiburcio. — Sa tristesse. — Son chien malade. — 
Scène touchante. — Adieux au vieil aveugle. 

Lettre XXXVI. — a madame gentien de dissay. 391 

L'homme sans tache. — Visite de Gaétano. — L'orpheline 
allemande. — Souvenir du cœur, reconnaissance. — Le mar- 
quis de Las Delicias. — Promenade à la quinta. — Cascade 
bouffonne. — Iiefresco. — Danse des nègres. — Le jour des 
Rois. — Liberté pendant vingt-quatre heures. — Prome- 
nade nocturne. — Procession infernale. — LosDepositados. 

— Établissement de bienfaisance. — Jeunes filles blanches et 
négresses sur les mêmes bancs à l'école. — Maison des alié- 
nés. — Grilles de fer. — Femmes folles. —État déplorable 
de la maison. — Concert en faveur de l'établissement. — Em- 
barras. — La mort du ténor. — Concert. — Un homme fou. 

— La nuit avant le départ. —Pressentiment. — Tristesse 
indicible. — Ma tante. — Départ dans la chaloupe. —As- 
pect de la ville. — Beauté du ciel. — Les malfaiteurs. — Les 
agonisantes. — Séparation. — Départ. — Aspect charmant 
de la Guadeloupe. — Adieu au rivage, à la terre natale! 

Éclaircissements et Pièces justificatives. 421 



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